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Lettre n°30, lunaison du 9 mai 2009



La lettre de Roquefixade
Yves Maris, le 9 mai 2009



L'écharde dans la chair

Chers amis,

Dans sa correspondance aux Corinthiens, Paul fustige ceux qui se glorifient d’élévations fantasques, de visions et de révélations fabuleuses. Il craint la mystification et ne dira rien de son propre enlèvement « au troisième ciel », ni, bien sûr, des « paroles indicibles » qu’il a entendues. Il ne se vante que de ses faiblesses, de « cet ange de Satan » qui lui a été donné « pour le souffleter ». L’affection du corps le brise et le retient trop souvent à l’étape. Il avoue qu’il a fait appel au Seigneur pour éloigner de lui le démon de la maladie et n’a jamais obtenu qu’une réponse : « Ma grâce te suffit ; oui, parfaite est ma puissance dans la faiblesse. »

Rares ceux d’entre nous qui ne ressentent « une écharde dans [la] chair » quand les années de vie s’ajoutent. Dans la tradition juive, héritée par les judéo-chrétiens, toute maladie est un châtiment de Dieu. Plus le lien avec le péché est évident, plus la maladie devient honteuse. Elle ne disparaît que lorsque le péché est pardonné. Pour cette raison, nous dissimulons souvent nos propres affections et notre relation aux malades reste ambiguë. Vous m’autoriserez à prendre l’exemple de Paul pour dire ma propre faiblesse et les démons qui me hantent.

Je n’avais guère plus de trente ans lorsqu’un noisetier aux bourgeons éclatés, tout étincelant de rosée, me dit de façon évidente : « C’est ton dernier printemps ! » Le message était si clair que je courus chez un radiologue, sans savoir que chercher. De fil en aiguille l’on découvrit un anévrisme de la partie horizontale de l’artère aorte sur le point de rompre. L’opération, cœur arrêté, double circulation extra corporelle et hibernation profonde du cerveau, était si délicate qu’un seul chirurgien en France offrait alors une garantie de succès. L’année qui suivit l’intervention, de fortes angoisses montaient de mon inconscient, jusqu’au rêve cathartique où je vis de l’intérieur le flot sanguin revenir brutalement dans l’artère et ressentis la chaleur de vie envahir mon corps. Les angoisses cessèrent et je goûtai bientôt au bonheur de franchir les petits cols pyrénéens à bicyclette.

Vingt-et-un ans plus tard, alors que la progression du mal était régulièrement suivie, cardiologues et radiologues jugèrent qu’il était temps de consolider la partie descendante de l’artère en glissant une prothèse de bonne taille à l’intérieur. Bien que l’intervention fût incomparablement plus légère que la précédente, de longs mois de récupération furent nécessaires pour que la circulation sanguine se réorganisât et que le traumatisme cardiaque s’effaçât. Trois ans passèrent et la décision de refaire la partie initiale de l’aorte s’imposa. S’agissant d’une seconde opération, la difficulté était accrue. Les chirurgiens eurent à vaincre une longue hémorragie et à réparer l’usure de la première prothèse, avant de réimplanter les coronaires et de remplacer la valve aortique. Une opération de sept heures. Je gardai au réveil comme le souvenir d’être allé à l’extrême limite de l’existence, d’avoir vu les rives du néant et admiré sans effroi, avec fascination, les eaux noires du Styx. Je fus très étonné de revenir dans le continuum de la vie, porteur du sentiment que la mort est d’une grande simplicité.

Entre-temps, voici une douzaine d’années, alors que je rédigeais ma thèse sur Paul, je me sentis brutalement aspiré corps et âme dans un trou noir sans fond. L’impression fut si violente que j’allai dire à mon médecin que j’avais une maladie grave, cachée, qu’il devait trouver. Il m’examina avec soin, me palpa ici et là, jusqu’à découvrir un nodule sur la tyroïde. Je me souviens de la mine de circonstance du chirurgien qui s’assit sur mon lit, après l’opération, et m’annonça que j’avais un cancer. Il devait m’opérer une seconde fois. Décidément, mon corps était habité d’une foule de démons ! Mes épreuves me font dire qu’une maladie nécessite une forte concentration pour être maîtrisée et finalement vaincue. Toute distraction est une erreur. Je rentrai chez moi un soir où la neige abondante isolait la maison. J’allais être seul avec mon démon, ce qui ne me déplaisait guère. Peu après, je passai par la médecine nucléaire et le mal s’effaça subitement. Puisqu’il est entendu que mon corps est faible, je n’ajouterai pas le récit de terribles coliques hépatiques qui me valurent l’expérience de l’héroïne et une opération banale.

Je viens d’être atteint d’une sévère pleurésie, probablement due à un long hiver humide et enneigé. Cette affection de trop m’a relié à l’aveu de faiblesse de l’apôtre. C’est la raison de ma lettre. Hospitalisé d’urgence pour une insuffisance respiratoire, j’ai passé cinq semaines au fond d’un lit sans presque un mouvement ni du corps ni de l’âme. Pris dans cette sorte de contemplation que la maladie favorise, j’aperçus tout à coup le démon hors de mon corps. Avoir été vu le rendait vulnérable. Il était transparent, sans forme, revêtu d’un tissu arlequin fané, armé d’un glaive et d’un bouclier rond. Je sortis de moi-même dans le même appareil. Nous nous heurtâmes, fer contre fer, puis, je saisis une fine lance et lui arrachai le cœur que je fichai au sol, telle une sèche crachant son encre. Les médecins étaient encore dubitatifs, mais je sus que j’allais vers la guérison.

A ceux qui se glorifient d’avoir une belle âme dans un corps sain, au point de s’entretenir chaque jour avec les anges, Paul réplique que la faiblesse du corps accroît la grâce : « Je prendrai encore plus de plaisir à me vanter de mes faiblesses pour que la puissance du Christ m’abrite. » La pensée cathare entend le paradoxe. Je vous prie d’accepter ces lignes comme un témoignage à l’adresse de ceux qui souffrent dans leur chair et pourraient douter de la grâce.


Le grand événement du mois de mai est la Rencontre de la diversité cathare, à Roquefixade, le week-end de Pentecôte. Nous attendons quelques centaines de personnes pour un moment fondateur auquel tout cathare ou sympathisant devrait participer. Au-delà de notre accomplissement personnel nous avons en effet une responsabilité collective, au regard du passé comme de l’avenir. (Vous trouverez l’accès au programme en page d’accueil du site).



Avec mes pensées et mon amitié,
Yves Maris.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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