Lettre de Roquefixade


Lettre n°15, lunaison du 21 février 2008


Chers amis,

Un soir, l’évêque de Pamiers tenait une prédication sur le thème du pardon dans une paroisse proche. Comme nous entretenons une très bonne relation, je décidai d’aller l’écouter. Je le prévins de ma présence et il me répondit gentiment qu’il en serait très honoré. J’arrivai bon dernier et m’assis au fond d’une salle remplie d’une centaine de dévots.

Je n’avais nullement l’intention de prendre la parole – ce que j’évite de faire en de telles circonstances, par respect pour ceux qui m’invitent. Mais, tandis que l’évêque s’apprêtait à faire passer des copies du premier chapitre de l’Epître aux Ephésiens, il me présenta à l’assemblée en tant que « spécialiste de Paul » et me demanda de me manifester, en ajoutant : « Peut-être nous direz-vous que l’Epître n’est pas de Paul ?... » Je lui répondis que je dirais quelque chose après qu’il aura lu le texte à l’auditoire. Me donnait-il la parole pour secouer une communauté trop fidèle ? pour me laisser dire ce qu’il ne pouvait exprimer lui-même ? Je me dis qu’il savait ce qu’il faisait et je m’enhardis.

Je commençai par dire aux auditeurs, venus témoigner de leur bonne foi, que tout critique sérieux, de quelque religion qu’il vint, reconnaît l’Epître aux Ephésiens comme n’étant pas une œuvre de Paul, mais d’un rédacteur venu plus d’un siècle après lui. Dès lors qu’elle portait la signature de l’apôtre, en son premier verset : « Paul, apôtre du christ Jésus », il s’agissait à proprement parler d’un faux. Cette affirmation résonna dans l’auditoire comme un coup de tonnerre. Je sentis mon audace. N’allais-je pas plus loin que l’évêque lui-même ne l’avait souhaité ? Nous voyons, dis-je, que l’Epître ne se situe pas dans l’action qui anime les lettres authentiques de Paul. Il s’agit d’une œuvre tardive de catéchèse. Alors que l’apôtre était largement connu à Ephèse, l’auteur s’adresse à des lecteurs qu’il ne connaît pas et dont il n’est pas connu. Quelques scribes ont introduit les mots « à Ephèse » à la fin du premier verset de certains manuscrits, pour faire plus vrai.

Nous avons deux indices qui nous éloignent de la génération de Jésus : l’auteur s’adresse à un public séparé de Paul et marqué « du Saint Esprit et de la promesse » (verset 13). Il fait valoir un développement théologique et baptismal beaucoup plus probable à la fin du deuxième siècle. De façon habituelle, Paul emploie l’expression « Esprit saint » en relation avec l’espérance, la paix, la joie et l’amour, non celle-ci : « Saint Esprit », signe déterminant du baptême – « Le Christ ne [l]’a pas envoyé baptiser mais évangéliser. » (1 Co I, 17.) Le second indice concerne l’institution de l’Eglise par Dieu lui-même : « Il [Dieu] a tout mis sous ses pieds [du seigneur Jésus Christ] et l’a donné pour chef suprême à l’Eglise. » (Verset 22.) Chez Paul, les communautés diverses ne revêtent pas le caractère absolu que nous trouvons ici dans l’affirmation unitaire : « L’Eglise. » Les lettres authentiques dévoilent Paul en éclaireur de la création nouvelle et de l’homme nouveau, non en fondateur de « l’Eglise » en tant qu’institution.

L’assemblée ne venait-elle pas d'ouïr que l’Epître aux Ephésiens était un faux, alors qu’elle fait l’objet d’une lecture sainte le dimanche à l’église ? Personne ne pipa mot… L’une des grandes différences entre les points de vue gnostique et catholique est que le premier s’engage dans la quête du vrai, alors que le second tient la vérité révélée une fois pour toutes, en l’occurrence depuis la décision conciliaire qui fixa le canon des Ecritures à la fin du IVème siècle. L’Eglise a construit un système théologique qui attribue la vérité et désigne le mensonge. Un cathare est aussi chrétien qu’un catholique, mais, lui, veut savoir. S’il élabore également un système par lequel il explique le monde et le divin, il s’agit d’un modèle ouvert qui ne prétend pas édicter ses propres règles quant au vrai et au faux.

Probablement perdu pour l’assemblée des dévots, je décidai d’ajouter à l'interprétation de l’évêque, au sujet de l’expression « l’évangile de votre salut » (verset 13). Le salut avait un sens pour les juifs de Galilée ou de Judée au 1er siècle : il s’agissait d’être sauvé par une conduite juste, au regard du Seigneur, en dépit d’une torah aux interprétations multiples et contradictoires, et d’instituer le Royaume en commençant par chasser l’occupant romain. Aujourd’hui, « être sauvé », au sens historique que connaissaient Jésus et ses disciples, ne signifie rien pour nous. Les églises du monde chrétien se vident ou se remplissent selon que les gens ressentent ou non la nécessité d’être sauvés. Pour les foules qui nous entourent et ne se sentent pas encore directement menacées, « être sauvé » n’a pas de sens. La prédication catholique tourne dans le vide, elle exhorte au salut sans que nul ne comprenne ce que cela signifie. Le jour où nous prendrons conscience que nous tuons la planète Terre et que surgiront les conflits ouverts liés à la surpopulation, à la pénurie d’eau, à la famine et à la fin du pétrole, « être sauvé » reprendra sens. Instituer « le royaume de Dieu » aura une nouvelle signification. Les cathares d’aujourd’hui sont les éclaireurs d’une conscience qui, sans eux, se développerait hors de la pensée chrétienne.

A ces mots, hors de propos, le silence répondit… Je ressentis une profonde solitude et l’incompréhension de l’assemblée des dévots. Ils n’étaient venus chercher ni le salut ni la vérité, mais, tout simplement, le réconfort.


Vous êtes aimablement invités à participer à la prochaine rencontre équinoxiale, qui se déroulera le samedi 22 mars à la bastida dels catars, Roquefixade : promenade 14h 30 - conversation philosophique 17h 00 (merci d’annoncer votre présence), et à parcourir les nouveaux développements du site www.chemins-cathares.eu depuis la dernière pleine lune.


Avec mes pensées et mon amitié,
Yves Maris.


cathares, philosphie cathare, catharisme

Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





Cathares, catharisme, philosophie cathare