Notes de lectures


Acte II


Actes II

Guérisons mises en scène
Scène I

Jean demande à Vérus, « le frère qui le [sert] » (30), de rassembler les vieilles femmes d’Ephèse âgées de plus de soixante ans. Vérus rapporte : « Je n’en ai trouvé que quatre dont le corps soit en bonne santé ; quant au reste, les unes sont paralysées, les autres sourdes, certaines arthritiques ou encore atteintes de maladies diverses. » (Ibid.) La maladie étant l’effet d’une mauvaise vie, et, par conséquent, l’œuvre du diable, Jean s’exclame : « Oh, relâchement des habitants d’Ephèse ! Oh, état de dissolution, oh, défaillance envers Dieu ! Oh, comme tu as fini par te jouer des croyants d’Ephèse, Diable ! » (Ibid.) Sous l’inspiration de Jésus, Jean fait rassembler les vieilles femmes malades au théâtre pour mettre en scène leur guérison : « Parmi ceux qui se rendront à ce spectacle, j’en convertirai certains par des guérisons telles qu’elles auront une utilité. » Les guérisons ne sont pas justifiées par l’allègement des souffrances, mais par la conversion des témoins. L’apôtre prend congé de la foule réunie chez Lycomède et donne rendez-vous le lendemain au théâtre.




Scène 2

Un des stratèges de la ville, Andronicus, avait mis Jean au défit de réaliser ce qu’il prétendait sans user de magie, « sans prononcer ce nom magique [Jésus] dont j’ai entendu qu’il faisait usage ! » (31). Il est encore nuit quand les gens d’Ephèse prennent place sur les gradins, le proconsul à la première place. Les vieilles femmes sont installées en scène, « les unes sur des lits, les autres étendues en proie à leur torpeur » (32), quand l’apôtre prend la parole pour annoncer « Jésus-Christ » et la conversion de la foule païenne. Il passe en revue tous les petits bonheurs terrestre et juge de leur vanité : « N’espérez pas que soit éternel ce temps qui est celui du joug. N’amassez pas des trésors sur la terre où tout se flétrit… » (34)

Le récit des guérisons manque, de même que la conversion d’Andronicus.

« Récit merveilleux des actes et de la vision que saint Jean le théologien vit de la part de notre Seigneur Jésus-Christ : comment il apparut au commencement à Pierre et à Jacques et où il expose le Mystère de la croix »

Les gloires du Seigneur

Drusiane, l’épouse d’Andronicus, s’est également convertie et a choisi de pratiquer la continence au grand dam de son époux qui décida de l’enfermer dans un tombeau pour lui faire entendre raison. Elle rapporte : « Le Seigneur m’est apparu dans le tombeau sous les traits de Jean et sous les traits d’un jeune homme. » (87) L’auditoire reste perplexe. Jean intervient pour dire qu’il comprend l’embarras de chacun. Le groupe des « apôtres » fut lui-même plusieurs fois éprouvé : « Pour ma part, dit Jean, je ne suis capable ni de vous exposer ni de vous écrire ce que j’ai vu et ce que j’ai entendu. » (88) Cependant, il se propose de trouver les mots que l’auditoire saisira, chacun selon ses capacités. Jean présente un christ polymorphe qui apparut d’abord à son frère Jacques comme « un enfant sur le rivage » qui leur faisait signe, tandis que lui-même voyait un « homme debout, à l’allure splendide, beau et au visage joyeux » (Ibid.) Lorsque les deux frères s’éloignèrent de la mer de Galilée, à la suite de Jésus, Jean le percevait « presque chauve, mais avec une barbe épaisse qui s’étalait » et Jacques « comme un jeune homme à la barbe naissante » (89). Les deux frères étaient dubitatifs. La perplexité de Jean était d’autant plus grande que « le Seigneur » ne fermait jamais les yeux, ni le jour ni la nuit. Il ajoute : « Souvent, il m’est apparu, tantôt comme un homme à petite taille et disgracieux, tantôt comme ayant le regard tout à fait à hauteur du ciel. » (Ibid.) Chaque fois qu’il prenait Jean « sur sa poitrine » , le disciple bien-aimé la ressentait « tantôt douce et tendre, tantôt dure et semblable à la pierre » (Ibid.)

L’apôtre fait le récit de la transfiguration survenue une fois où il accompagnait Jésus sur la montagne avec Jacques et Pierre. La légende peut être comparée à celle de l’Evangile de Marc et aux versions qu’en donnent Matthieu et Luc. Avec l’assurance de l’amour particulier que lui portait Jésus, Jean se rapprocha du Seigneur debout en prière : « Il ne portait absolument aucun vêtement, il était dépouillé de ceux que nous lui avions vu ; il n’était absolument pas un homme ; ses pieds étaient plus blanc que la neige, si bien que même cette terre était illuminée par leur éclat ; sa tête, elle, s’appuyait contre le ciel. » (90) Nous comprenons que, pour Jean, « Jésus-Christ » est véritablement le Dieu transcendant de l’univers, revêtu d’une apparence d’homme parmi les hommes. Lorsque Jean effrayé poussa un cri et que Jésus se retourna, il lui apparut à nouveau « comme un homme de petite taille » (Ibid.) qui lui tira la barbe, avec une telle force qu’il en eut mal trente jours durant, et le réprimanda pour son incrédulité. « A l’avenir, lui recommanda Jésus, « veille à ne pas éprouver celui qui ne peut être éprouvé. » (Ibid.)

Dans le récit de la transfiguration selon Marc, Jésus reste un homme. Il garde ses vêtements qui deviennent « d’un blanc très brillant, tels qu’aucun foulon sur terre ne pourrait blanchir ainsi » (Mc IX, 3). Il parle avec Elie et Moïse qui font une apparition, tandis que les Actes de Jean effacent la référence à la Bible hébraïque. Alors, Dieu apparaît dans une nuée pour dire ce qu’il faut savoir ou croire : « Celui-ci est mon fils, mon aimé, écoutez-le. » (Ibid. 7) Dans les Actes de Jean, Jésus est une épiphanie de Dieu lui-même, pour l’Evangile de Marc, il est le Fils de Dieu. Alors que Jean revint près de Jacques et de Pierre, ceux-ci s’enquirent d’un « vieillard » qu’ils auraient entendu parler sur la hauteur. Mais il ne pouvait s’agir que de « Jésus-Christ » en tant qu’il est Dieu, en « son unité aux nombreux visages » (91).

Jean rapporte d’autres gloires du Seigneur. Une fois où il passait la nuit à Gennésareth avec les « apôtres », feignant le sommeil, il entendit Jésus s’entretenir avec « quelqu’un d’autre, semblable à lui » : « Jésus, ceux que tu as choisis ne croient pas encore en toi. » Jésus répondit à ce mystérieux personnage : « Tu dis vrai. Ce sont en effet des hommes. » (92) Proche de Jésus, Jean peut témoigner : « Parfois, quand je voulais le saisir, je rencontrais un corps matériel et solide ; mais d’autres fois, lorsque je le touchais, la substance était immatérielle, incorporelle et comme totalement inexistante. » (93) Lorsque Jésus et les siens étaient invités à partager le pain chez un pharisien, chacun recevait un pain distribué par l’hôte ; « le sien, rapporte Jean, il le bénissait et le partageait entre nous : par ce petit morceau, chacun de nous était rassasié, et nos pains restaient intact » (Ibid.) Jésus ne marchait pas mais s’élevait au-dessus du sol, si bien qu’il ne laissait jamais la trace de ses pas. Mais de tels mystères sont indicibles et doivent rester secrets recommande Jean. Il ne s’est autorisé à dire ce qui ne saurait véritablement être dit que pour encourager la foi des frères.

Hymne au Père et danse du Christ

Les versets 94 à 102 révèlent un autre esprit, proche de la gnose valentinienne. Jésus réunit les « apôtres » avant d’être lui-même livré aux « sans loi ». La scène revêt un caractère initiatique fort. Il demande de chanter ensemble « un hymne au Père » (94). « Il nous ordonna, rapporte Jean, de faire un cercle où nous nous tenions par la main, et, placé au milieu, il dit : « Répondez-moi par l’amen. » Il commença alors à chanter un hymne. » (Ibid.) L’hymne commence par « Gloire à toi, Père ! » Suit une doxologie communautaire où se retrouvent les désignations johanniques traditionnelles : « Logos », « Grâce », « Esprit », « Saint », « Lumière » La deuxième partie explicative justifie les grâces rendues. Il s’agit d’une série d’antithèses à partir des verbes sauver (« Je veux être sauvé et je veux sauver. » (95)), délivrer, blesser, manger, entendre (par l’intelligence), laver. Le thème de la danse commence par une déclaration sur l’origine du rythme : « La Grâce danse. » Les être divins se joignent aux disciples et participent au mouvement entraîné par la mélodie d’une flûte et le chant d’une complainte : l’Ogdoade, le Douze, le Tout. Les antithèses reprennent à partir des verbes fuir (« Je veux fuir et je veux rester » (Ibid.)), ordonner, unifier et des substantifs maison, lieu, temple qui donnent le rythme de la danse. Les derniers hymnes visent à l’édification des croyants : « Je suis une lampe pour toi qui me regardes. Je suis un miroir pour toi qui me comprends. Je suis une porte pour toi qui frappe à moi. Je suis un chemin pour toi, le passant. » (Ibid.)

La danse représente un déplacement dans l’altérité et la dualité. On ressent la tension entre le pas qui avance vers le Christ central et le pas qui s’en éloigne, l’hésitation qui amplifie la foi et la reconnaissance. Le rythme s’accorde aux contradictions du monde et de l’au-delà. Il situe l’adepte dans un mouvement transcendantal. La danse est l’expression de la souffrance humaine, dont seul pâtit l’initié, et du bien-être qu’il est également seul à connaître, par dépassement : « En répondant à ma danse, vois-toi en moi qui parle, et, voyant ce que je fais, garde le silence sur mes mystères. Toi qui danses, comprends ce que je fais, car elle est tienne, cette souffrance de l’Homme que je dois endurer. » (96) La souffrance existentielle est le lot de l’initié : « Tu ne pourrais absolument pas comprendre ce que tu souffres si je n’avais pas été envoyé pour toi comme Logos par le Père. » (Ibid.) Lui seul pâti du monde tel qu’il est. La passion de Jésus est révélatrice de la souffrance de l’Homme. Elle est un préalable, car à la souffrance du déchirement succède le repos en Christ : « Connais la souffrance et tu possèderas l’absence de souffrance. » (Ibid.) Ce chemin de vie a été ouvert par le Christ comme une danse de la dualité : « Moi, j’ai dansé ; toi, comprends tout cela. » (Ibid.) C’est le plus beau texte de l’ensemble des Actes. Il ouvre à une mystique qui dépasse la légende.

La croix de lumière

Nous apprenons que la danse initiatique est à situer dans le jardin de Gethsémani, peu avant l’arrestation de Jésus et la fuite des disciples. Tandis que Jean s’est réfugié sur le mont des Oliviers, « le Seigneur » lui apparaît dans « la grotte » et lui dit : « Jean, pour la foule d’en bas, à Jérusalem, je suis crucifié, je suis piqué par des lances et des roseaux, je suis abreuvé de vinaigre et de fiel. » (97) L’apparition n’a d’autre réalité qu’une voix, « une voix douce, bienfaisante et véritablement de Dieu » (98), qui lui demande d’écouter « ce qu’il faut qu’un disciple apprenne de son maître et un homme de Dieu. » (97) La vision intérieure du Seigneur lui révèle « une croix de lumière solidement établie » (98). Autour de la croix de bois sont les hommes qui appartiennent à la nature du monde. Ils ignorent la croix de lumière au-dessus de laquelle, « il y [a] une forme unique et une figure qui [possède] la ressemblance » de Dieu. Le Seigneur n’est pas, effectivement, sur la croix mais « au-dessus de la croix » (Ibid.)

Le disciple entend cet enseignement qui donne à saisir les notions que porte l’Evangile de Jean : « La croix de lumière est appelée par moi, à cause de vous, tantôt Logos, tantôt, intelligence, Christ, porte, chemin, pain, semence, résurrection, Fils, Père, esprit, vie, vérité, foi, grâce. » (Ibid.). Elle est de l’ordre du concept pur. Car les hommes n’ont pas l’entendement des choses d’en haut. Or, la croix de lumière est véritablement « délimitation du Tout, restauration stable de ce qui est ferme en l’écartant de ce qui n’a pas d’assise, et mise en ordre de Sagesse » (Ibid.). Nous sommes au cœur de la cosmogonie gnostique qui conçoit « Sagesse » comme l’ultime éon divin. Egaré du plérôme, il provoque le désordre qui appelle l’intervention du Sauveur. La récupération de Sagesse ne va pas sans l’expulsion des passions qui l’ont animée et qui constituent malheureusement la substance du monde inférieur : « Quand Sagesse est mise en ordre, voici que viennent à l’existence ceux de droite et ceux de gauche, puissances, autorités, principautés, démons, énergies, menaces, fureurs, calomnies, Satan et la racine inférieure d’où a procédé la nature de ce qui est créé. » (Ibid.) La croix de lumière « qui a affermi le Tout par le Logos, qui a tracé une limite à ce qui est créé et inférieur, puis qui s’est répandu en toutes choses » (99) ne peut être confondue avec la croix de bois. Elle représente une hypostase divine, une forme du Logos qui s’introduit dans le monde pour le sauver, c’est-à-dire l’effacer. Le Sauveur ne peut être « ni vu, ni décrit ». La voix de Dieu qui est aussi celle du Christ poursuit : « J’ai été considéré pour ce que je ne suis pas, n’étant pas ce que je suis pour la multitude ; bien plus, ce qu’ils diront à mon sujet est vil et indigne de moi. » (Ibid.)

Autour de la croix de bois, la foule baigne dans la nature informe de la création. « En dehors du mystère » (100) qui se déroule devant elle, la multiplicité la caractérise. Au fur et à mesure de leur élection, les « Hommes » entrent dans la croix de lumière. Une fois rassemblés, ils seront dans l’unité avec le Seigneur, au-dessus de la croix de lumière. En sorte que Jésus n’a pas souffert d’une souffrance humaine. Il dit à Jean : « Cette souffrance que je t’ai montrée à toi et aux autres en dansant, je veux qu’elle soit appelée « mystère ». » Personne, en effet ne sait et ne peut savoir qui est le Sauveur ; les élus peuvent seulement en avoir une idée, en tant que « parents », c’est-à-dire en tant qu’ils ont une même origine que la sienne. Le Sauveur dit encore : « Tu entends dire que j’ai souffert, or je n’ai pas souffert ; que je n’ai pas souffert, or j’ai souffert ; que j’ai été suspendu, or je n’ai pas été suspendu ; que du sang s’est écoulé de moi, or il ne s’en est pas écoulé. » (101) La souffrance du Sauveur n’est pas une souffrance comme le monde les connaît. Elle demeure un mystère toutefois révélé à Jean « de façon voilée » : « Comprends-moi donc comme capture du Logos, transpercement du Logos, sang du Logos, blessure du Logos, pendaison du Logos, souffrance du Logos, clouage du Logos, mort du Logos. » (Ibid.) Le mystère se dévoile par degrés : « En premier lieu, comprends donc le Logos ; ensuite, tu comprendras le Seigneur ; et, en troisième lieu, l’Homme et ce qu’il a souffert. » (Ibid.)

Après avoir révélé à Jean ce qu’il devait connaître, le Sauveur « fut élevé sans que personne dans la foule ne le vît » (102). Nous sommes au cœur d’une tradition spirituelle reprise par les cathares du Moyen Age. Elle ajoute le merveilleux à l’idée raisonnable du Christ paulinien : « Même si nous avons connu le Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi. » (2 Co V, 16)

Enseignement de Jean

La miséricorde du Seigneur n’est pas obtenu par quelque prière ou imploration, mais par « la disposition de l’âme » (103) Il est, dans l’épreuve et les souffrances, avec ceux qui croient en lui. Jean n’appelle pas à honorer un homme, « mais un Dieu insaisissable, un Dieu supérieur à toute autorité et à toute puissance » (104).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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