Le roman pseudo-clémentin


Les reconnaissances - chapitre_10


IV - Les reconnaissances


Chapitre 10

Quatrième controverse

’émotion des retrouvailles ne doit pas précipiter l’intégration du vieil homme, « car ce que l’on fait à cause des hommes n’est pas fiable et disparaît rapidement » (Ibid. 1, 3). Pierre propose un délai d’un an avant que Faustinianus ne reçoive le baptême. Dans le récit des Homélies, Matthidie avait été immédiatement immergée. La prudence témoigne d’une évolution de la pratique : « Ceux qui ne se chargent pas de tout leur cœur [du joug de la religion], une fois qu’ils commencent à ne pouvoir le porter, non seulement le rejettent après s’en être chargés, mais en manière d’excuse pour leur faiblesse se mettent à couvrir de blasphèmes le chemin de la religion et à dire du mal de ceux qu’ils ont été bien incapables de suivre ou d’imiter. » (Ibid. 1, 6.) Nicétas s’inquiète : « Et si notre père mourait dans cette année durant laquelle tu veux qu’on l’invite à attendre ? Il descendra dans l’enfer les mains vides et condamné à être tourmenté pour l’éternité. » (Ibid. 2, 1.) Pierre répond que vivre selon la justice, c’est-à-dire avoir reçu le baptême, ne sauve pas « sur-le-champ » (Ibid. 2, 2). Le prosélyte doit témoigner de l’authenticité de son engagement, « car ceux qui auront vécu justement à cause de Dieu seul et de sa justice, ceux-là parviendront au repos éternel et auront la jouissance perpétuelle du royaume céleste » (Ibid. 2, 4). En outre, Dieu, qui a la prescience, sait déjà si cet homme est à lui ; « et s’il connaît qu’il ne l’est pas, que ferons-nous face aux décrets émis par lui dès le début ? » (Ibid. 2, 6). Il reste au vieil homme à s’instruire de la foi. Il demande : « Est-il permis de poser des questions, si on le désire, ou, à la manière des pythagoriciens, faut-il toujours garder le silence1 ? » (Ibid. 4, 3.) Pierre répond que ceux qui rejoignent la communauté ont la liberté de parler ou de se taire.

Le vieil homme s’interroge sur la relativité des choses. Il évoque la doctrine des cyrénaïques2 : « Elle affirme que dans la vie des hommes rien n’est en réalité ni bon ni mauvais, mais que les hommes appellent mauvaises ou bonnes les choses qui leur paraissent telles quand ils sont prévenus par l’usage et l’habitude. » (Ibid. 5, 1.) L’homicide ne libère-t-il pas l’âme des liens de la chair ? La sentence de mort rendue par la justice, est-elle un bien ? L’adultère, dissimulé ou consenti, est-il un mal ? Le vol n’est-t-il pas lié à l’injustice de la propriété privée ? Socrate lui-même, le plus sage des Grecs, n’appelait-il pas à la communauté des biens, des hommes et des femmes3 ? « De même qu’il n’est pas possible, dit [Socrate] de diviser l’air ou l’éclat du soleil, de même les autres choses qui ont été données dans ce monde en possession commune à tous les hommes ne doivent pas non plus être divisées, mais rester possession communes. » (Ibid. 5. 7.) L’astrologue demande à Clément de démontrer le contraire, c’est-à-dire, que le bien et le mal sont des catégories morales qui ont une valeur absolue. Clément pose qu’« il y a des choses dont personne ne doute qu’elles soient des maux » (Ibid. 8, 3). Il ajoute : « Ne considères-tu pas comme un mal la fièvre, l’incendie, la sédition, la ruine, le meurtre, la prison, les supplices, les douleurs, les deuils et autres choses semblables ? » (Ibid. 8, 3.) Pour l’astrologue, les maux sont dus à l’influence des astres maléfiques, tels que Saturne et Mars, tandis que les biens viennent des astres bénéfiques, tels que Jupiter et Vénus. Clément remarque que, selon les règles astrologiques, la conjonction d’un astre mauvais avec un astre bon entraîne un mal : « Vous affirmez que Vénus fait les mariages, et que si elle a Jupiter dans sa configuration, elle les rend chastes, alors que si Jupiter ne regarde pas mais que Mars est présent, vous décrétez que le mariage est corrompu par l’adultère. » (Ibid. 9, 5.) Clément conclut des prémices astrologiques : « Donc l’adultère est un mal, puisqu’il est commis pas suite de la conjonction d’astres mauvais ; et pour le dire en un mot, tout ce que subissent selon vous les astres bons par suite de la conjonction avec des astres mauvais doit être défini sans hésitation comme un mal. » (Ibid. 9, 6.) L’astrologue doit admettre que si le mal trouve son origine selon des considérations astrales, il ne peut la tirer de simples conventions humaines portées par les traditions.

Clément dénonce le langage ambigu des astrologues : « De fait, il est impossible qu’en établissant l’horoscope d’une personne, on ne trouve pas dans chacun des « lieux » du zodiaque, comme on les appelle, certains astres placés favorablement, et certains défavorablement. Car le cercle défini par les astrologues est de toute part disposé symétriquement, et il autorise des explications variées et opposées qui leur fournissent l’occasion de dire ce qu’ils veulent. » (Ibid. 11, 7-8.) Il en va des songes comme de l’astrologie : « Une fois l’événement survenu, alors [les gens] adaptent aussi ce qu’ils ont vu en songe à ce qui s’est passé. » (Ibid. 12, 1.) Les astrologues se trompent parce qu’ils ignorent le libre arbitre qui rend les actions humaines incertaines.

L’exposé de Clément sur la cosmogonie et les théogonies païennes des paragraphes 17-28 se retrouve dans le discours d’Appion en Homélies VI, 2-11. Le complément de Nicétas et l’invalidation du discours allégorique, paragraphes 29-40, se retrouve en Homélies VI 12-19. La conclusion de Pierre, aux exposés précédents, vise à définir les règles de compréhension des Ecritures. La Torah ne saurait être lue selon la compréhension de chacun. De nombreuses paroles peuvent être interprétées à partir de préjugés ou d’idées préconçues : « Ce qu’il te faut rechercher, dit Pierre à Nicétas, ce n’est pas le moyen de confirmer par l’autorité des Ecritures un sens étranger et adventice que tu aurais importé du dehors, mais il te faut saisir dans les Ecritures elles-mêmes le sens qui correspond à la vérité. » (Ibid. 42, 3.) Pour cette raison, les Ecritures doivent être apprises par celui qui a reçu des anciens « la règle entière et inébranlable de la vérité » (Ibid. 42, 5). Pierre appelle alors « tout âge, tout sexe, toute condition » (Ibid. 45, 5) à se hâter de faire pénitence et de se convertir à « l’Evangile du royaume de Dieu » (Ibid. 45, 1) : « Que personne ne cherche de délais ! » (Ibid. 46, 1.) Puis il développe l’opposition de la vérité transmise par le vrai Prophète, et la vérité philosophique.

Pierre demande en quoi son discours serait contraire à la vérité et à l’honnêteté : « Il affirme qu’il faut honorer Dieu, le Père, créateur de toutes choses, et son Fils qui seul le connaît ainsi que sa volonté, et en qui seul il faut croire pour tout ce qu’il a commandé ; car à lui seul il est la Torah, le législateur et le seul juge, et c’est sa Torah qui décrète qu’il faut honorer Dieu, Maître de toutes choses, par une vie sobre, chaste, juste et miséricordieuse, et qu’en lui seul toute espérance doit être placée. » (Ibid. 47, 4-5.) Par opposition, « [les philosophes] ne connaissent pas le Dieu rémunérateur des actions bonnes et mauvaises, et pour cette raison leurs lois et leurs préceptes visent seulement à éviter un accusateur public, mais sont incapables de purifier la conscience » (Ibid. 48, 1-2). Les philosophes demandent aux hommes d’adorer les dieux qui sont des démons. Ils affirment que Dieu ne se met pas en colère. Ils reprochent à Dieu de faire le mal. Mais qu’ont apportés les philosophes en disant que Dieu ne se met pas en colère contre les hommes, demande Pierre ? « Ils n’ont fait que leur apprendre à n’avoir aucune crainte d’une vengeance quelconque ou d’un jugement, et par là ils ont complètement lâché la bride sur le cou des pécheurs. » (Ibid. 50, 1.) De même, qu’ont-ils fait ceux qui ont affirmé qu’il n’y avait pas de Dieu, mais que tout advenait fortuitement, mené par le hasard, ajoute Pierre ? Et ceux qui ont dit que nul destin n’advenait hors de la position astrale du nouveau-né ? « Le résultat ? chacun, attribuant la cause de son péché au thème de naissance, se déclare lui-même innocent de ses propres crimes, tout en refusant de laver son méfait par le moyen de la pénitence ; au contraire, il le redouble en rejetant la culpabilité sur le destin. » (Ibid. 50, 4.) La religion revêt un caractère d’utilité publique propre à ordonner la société humaine.

Pierre fait la part du domaine réservé au philosophe de celle qui appartient au Prophète : « Si la connaissance des choses présentes et visibles appartient à l’homme doué de raison, celle en revanche des choses passées, des choses futures et des choses invisibles est réservée à la seule prescience prophétique. » (Ibid. 51, 2.)

Pierre proclame ce qui ne peut nous apparaître, par son caractère absolu, que comme une fiction théologique : « Pour nous, nous n’affirmons rien de nous-mêmes et ce que nous annonçons n’est pas le produit d’un jugement humain – car ce serait tromper ceux qui nous écoutent –, mais nous, nous prêchons ce qui nous a été transmis et révélé par l’autorité du vrai Prophète. » (Ibid. 51, 4.)

Les paragraphes 52, 2- 65, 5 qui portent le dénouement du récit romanesque, sont parallèles à Hom XX, 11-23. Ils ne se trouvaient pas dans l’original grec et tout porte à croire que Rufin les a simplement repris des Homélies. Les paragraphes 65a-72 ne se retrouvent pas dans tous les manuscrits. Il s’agit sûrement d’une interpolation due à un rédacteur postérieur à Rufin, où l’on voit Simon confesser ses turpitudes, avant d’être chassé par la population d’Antioche, et Pierre baptiser Faustinianus « le jour du Seigneur » (Ibid. 72, 5). Nous apprenons que « Théophile4, personnage puissant entre les puissants dans la cité, animé d’une ardeur dévorante, consacra dans sa maison une immense basilique à titre d’église. Une chaire y fut érigée pour l’apôtre Pierre par l’ensemble du peuple, et toute la foule, réunie chaque jour pour entendre la Parole, ajoutait foi à la sainte doctrine, et cet enseignement était confirmé par le pouvoir efficace dont témoignaient les guérisons » (Ibid. 2-3). Pierre serait donc le fondateur de l’Eglise d’Antioche5.


1 Les novices pythagoriciens, appelés les auditeurs, devaient observer le silence et écouter dans les assemblées.

2 Aristippe fut le fondateur de l’école philosophique des cyrénaïques qui relativise les jugements humains. Nous savons que l’enseignement de Simon le mage faisait écho à une telle doctrine.

3 Voir La République (V, 7, 457d) et Les Lois (V, 739c). Pareille doctrine est également celle de certains gnostiques tel Epiphane, fils de Carpocrate.

4 On a pu voir en Théophile le destinataire de l’Evangile de Luc (Lc I, 3) et des Actes des apôtres (Ac I, 1), mais aussi Théophile d’Antioche, auteur de trois livres A Autolycus (env. 180) dont la doctrine trinitaire est cohérente avec celle des Reconnaissances.

5 Voir Ga II, 11.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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