Le roman pseudo-clémentin


Les reconnaissances - chapitre_9


IV - Les reconnaissances


Chapitre 9

Troisième controverse

a discussion annoncée la veille s’engage entre l’astrologue et Clément, sur le thème du destin et du libre arbitre. Le vieil homme rappelle la thèse de Pierre selon laquelle « il est impossible à un homme de savoir quelque chose, à moins d’être instruit par le vrai Prophète » (Rec IX, 1, 3). Pierre précise que les arts et les sciences peuvent être connus par les hommes ; mais que le dessein et la volonté de Dieu ne peuvent être découverts parce que les hommes n’ont pas accès à la pensée de Dieu, « à moins qu’un prophète ne soit envoyé par lui pour la révéler » (Ibid. 1, 5). La volonté de Dieu est première, tandis que le dessein trouve son expression dans la création, par l’organisation des temps, le don de la Torah, la promesse du siècle à venir pour les justes et du châtiment éternel pour les injustes.

Clément pose le cadre de la cosmogonie pétrinienne : « Dieu, par son Fils, a créé le monde comme une demeure double séparée en deux par l’interposition de ce firmament, qu’on appelle le ciel ; et il a assigné comme habitants de la partie supérieure les puissances angéliques, tandis que dans notre monde visible, il a fait naître la multitude des hommes, parmi lesquels il devait choisir des amis pour son Fils, afin que celui-ci se réjouisse avec eux et qu’ils soient préparés pour lui comme une fiancée bien-aimée pour son fiancé. » (Ibid. 3, 1.) Avant les noces qui manifesteront le siècle à venir, « [Dieu] a établi une certaine puissance chargée de choisir les meilleurs parmi ceux qui naissent dans ce monde, de veiller sur eux et de les réserver pour son Fils en les tenant à l’écart en un lieu du monde situé hors du péché. Là, il s’en trouve déjà un certain nombre, qui, comme je l’ai dit, se préparent à l’instar d’une fiancée parée pour l’apparition du fiancé » (Ibid. 3, 2). La « puissance » évoquée par Clément renvoie à l’Eglise de Pierre, présentée comme une hypostase divine dont le rôle est de préserver la pureté des âmes face au « prince de ce monde » en vue des noces annoncées.

Clément pose une question rhétorique : « Pourquoi donc fallait-il qu’il y eût ce prince, qui détournerait du vrai prince les âmes des hommes ? » (Ibid. 4, 1.) Parce que, répond-il, Dieu n’a pas voulu soumettre les humains à une nécessité de nature mais leur a donné le libre arbitre pour qu’ils aient « le désir d’être bons » (Ibid. 4, 2), « car ce qui n’est pas objet de désir n’est pas non plus objet d’estime, et l’on ne considère pas comme un bien ce qui n’est pas recherché volontairement : en effet, il n’y a nul mérite à être ce qu’une nécessité de la nature t’impose sans possibilité de t’en écarter » (Ibid. 4, 3). Pour Clément, il n’y a pas de salut sans libre arbitre et le prince du monde est indispensable à son exercice, ce qu’il se propose d’expliquer « par le menu ». Les hommes ne pouvant occuper tous ensemble les meilleures positions sociales, « l’inégalité est nécessaire dans ce monde » (Ibid. IX, 2). La faim, la soif, le froid constituent les premières épreuves de l’homme : « Satisfera-t-il aux exigences de la faim et du froid par le moyen de vols, de meurtres, de parjures et d’autres crimes de ce genre, ou observera-t-il la justice, la miséricorde et la continence pour subvenir aux nécessités qui le pressent, par l’exercice d’un métier et le travail de ses mains ? » (Ibid. 6, 3.) En ce cas, « comme un athlète victorieux dans la lutte qui lui est proposée, il en ressort ami du Fils de Dieu et élu par lui » (Ibid. 6, 4) ; dans le cas contraire, « il devient l’ami du prince de ce monde et de tous les démons » (Ibid. 6, 5) qui lui apprennent à attribuer aux astres les égarements qui l’entraînent au mal. Les hommes se forment à leurs métiers poussés par le plaisir de boire et de manger, désir qui s’atténue au fur et à mesure que chacun accède à la connaissance et cède la place à la frugalité : « Combien doivent-ils dépenser ceux qui n’usent que d’eau et de pain, et s’en remettent pour cela à Dieu ? » (Ibid. 6, 6.)

Clément justifie l’ordre social, puisque tous les hommes ne jouissent pas des mêmes qualités, pour ajouter que la divine providence convertit les différences « en occasion [s] d’exercer la justice, la miséricorde et la bonté » (Ibid. 7, 2). Chacun trouve dans l’inégalité sociale motif à exercer la justice à l’égard du serviteur, la miséricorde envers le débiteur frappé par la maladie ou tombé dans la pauvreté, l’humanité à l’égard des victimes d’événements, la mansuétude envers le subordonné. Dieu a donné la Torah, poursuit Clément, pour discerner aisément la bonne conduite à tenir en toutes circonstances, et la façon de fuir le mal. Mais rien ne va sans le baptême : « Car notre première naissance est une descente à travers le feu de la concupiscence, et pour cette raison, l’économie du plan divin a introduit, passant par l’eau, cette seconde naissance, capable d’éteindre l’ardeur naturelle du feu, afin que l’âme, illuminée par l’esprit céleste, puisse rejeter la crainte liée à la première naissance. » (Ibid. 7, 5.) L’ascèse du baptisé le conduit à ne plus rechercher les plaisirs de ce monde, « mais à vivre comme un pèlerin, un étranger et un citoyen d’une autre cité » (Ibid. 7, 6).

Nouvelle question rhétorique de Clément qui nous montre que le rédacteur s’éloigne du dialogue fictif pour exposer directement son propre enseignement : certes, chacun est libre de garder la justice et d’imposer la mesure à ses désirs, « mais que dirons-nous du fait que des maladies et des infirmités frappent les hommes, que plusieurs sont harcelés par les démons, les accès brûlants ou les frissons de la fièvre, que plusieurs autres sont tourmentés par la folie et perdent l’esprit, bref, de toutes ces infortunes qui accablent de maux innombrables la race des mortels ? » (Ibid. 8, 2). Dieu a admis l’existence des puissances ennemies qui courent le monde et luttent contre les hommes pour que parmi eux les justes lèvent « la palme de la victoire » (Ibid. 8, 5).

Ceux qui offrent en eux-mêmes un gîte aux puissances du mal pervertissent également leur progéniture : « Oui, du moment que l’on s’abandonne totalement à la luxure et que l’on s’accouple sans aucun scrupule, assurément, les vices et les faiblesses des démons qui poussent à ce comportement sont transmis à cette infortunée génération. » (Ibid. 9, 2.) Aussi, ce sont les parents qui vivent dans l’incontinence, « sans respecter aucune loi dans l’union charnelle » (Ibid. 9, 3), qui répondront des vices de leurs enfants. « Il faut que chacun connaisse la loi de Dieu, pour en tirer les règles à observer dans l’acte de génération et pour écarter les motifs d’impureté, afin que l’être engendré puisse être pur. » (Ibid. 9, 4.) Ces règles concernent les jours et les moments favorables à l’union sexuelle1. Nul n’ensemence son jardin sans une savante et bonne préparation ; comment imaginer que « dans le seul cas où l’on sème un homme, être supérieur à toutes ces choses, on n’observe aucune règle et l’on néglige toute précaution » (Ibid. 9, 5) ? Certains, de bien portants « tombent dans ces mêmes maux au point que certains vont jusqu’à être précipités dans une mort violente » (Ibid. 10, 1) quand les puissances se sont invitées dans leurs cœurs.

Clément use de métaphore pour effrayer ceux qui ont le malheur d’être barbouillés de péchés comme d’une poix : « Tout motif de péché paraît être semblable à de l’étoupe enduite de poix, qui s’enflamme dès qu’elle a senti la chaleur du feu ; quant à l’embrasement de ce feu, on comprend qu’il est l’œuvre des démons. Si donc quelqu’un se trouve barbouillé de péchés et de concupiscence comme d’une poix, le feu s’empare très facilement de lui. Mais si l’étoupe est imprégnée non pas de la poix du péché, mais de l’eau de la purification et de la régénération, le feu des démons ne parviendra pas à y être allumé2. » (Ibid. 10, 5-6.) Nouvelle question rhétorique : « Mais, diras-tu, si quelqu’un est tombé dans une passion amoureuse, il aura beau avoir devant les yeux même le fleuve de feu qu’on appelle le Pyriphlégéthon3, comment sera-t-il capable de se contenir ? » (Ibid. 11, 3.) Voici l’excuse de ceux qui ne veulent entendre et manquent de foi, car la peur du châtiment devrait effacer les amours coupables. Les astrologues sont ignorants de la puissance des démons. Ils croient que le destin des hommes est lié au cours des étoiles. « Ils introduisent certains « climatères » pour feindre un savoir sur des choses incertaines. Ils disent en effet « climatère » pour « période de danger », où il arrive parfois que quelqu’un périsse, parois qu’il ne périsse pas. » (Ibid. 12, 2-3.) En sorte que lorsque celui qui consulte vient à mourir, tous croient que l’astrologue avait raison alors qu’il a subit le châtiment de Dieu pour s’être égaré parmi les démons.

Autre question rhétorique : « Mais, dira quelqu’un, beaucoup ont commis un homicide, un adultère ou d’autres crimes, et n’ont souffert aucun mal. » (Ibid. 13, 1.) Clément répond que rares sont les personnes qui ne pâtissent pas en cette vie-ci du mal qu’elles font moins en intentions qu’en actes, car « partout et toujours Dieu, comme il le juge opportun, rend à chacun selon ses actes4 » (Ibid. 13, 4). Néanmoins, Dieu diffère jusqu’au siècle à venir le châtiment de ceux qui pratiquent à dessein la méchanceté. Les premiers obtiennent le pardon ici-bas, tandis que les seconds jouissent du temps présent pour mieux subir la peine du feu éternel aux Enfers. S’ils savaient le sort qui les attend, ils ne se laisseraient point emporter par la convoitise. La connaissance des choses célestes efface les passions de l’âme : « De même en effet que le soleil offusque et voile toutes les étoiles par l’intensité de son éclat, ainsi l’esprit, par la lumière de la connaissance, rend toutes les convoitises de l’âme sans forme et sans effet, projetant sur elles, en guise de rayons, le souvenir du jugement à venir, si bien qu’elles ne sont même plus capables désormais d’apparaître dans l’âme. » (Ibid. 14, 3-4.)

Pour Clément, « la crainte de Dieu » est un élément majeur de l’économie divine. La peur du châtiment garantit la propriété d’autrui, pousse à la continence, soumet les peuples à leurs rois et les soldats à leurs chefs, maintient les esclaves à leurs obligations. La terre elle-même témoigne de sa crainte par ses tremblements, la mer garde ses limites, les anges des nations maintiennent la paix, les astres gardent leurs orbes et les fleuves leurs cours. Les démons eux-mêmes ne sont-ils pas mis en fuite par la crainte de Dieu ? « A combien plus forte raison devez-vous donc être sûrs que les convoitises suscitées par les démons dans vos cœurs, elles aussi, peuvent s’éteindre et s’effacer entièrement au signal donné par la crainte de Dieu, puisque les instigateurs eux-mêmes de la concupiscence prennent la fuite quand la peur s’empare d’eux. » (Ibid. 15, 8.)

Le vieil homme n’est pas tout à fait convaincu par l’enseignement de Clément, qu’il synthétise : « Tout le discours qu’il a rendu sur la nature humaine se ramène à ceci : en même temps qu’il y a en l’homme un libre arbitre, il existe aussi une cause de mal extérieur à lui, à partir de laquelle, par le moyen de diverses concupiscences, les hommes sont incités, sans être toutefois contraints à pécher. » (Ibid. 16, 2.) Notons que, selon la tradition de Pierre, le mal vient de l’extérieur, puisque l’homme est créé à l’image de Dieu. Chez Paul, au contraire, le mal est inhérent à l’incarnation, il est intrinsèque au corps : « Je vois dans mes membres une autre loi mener la guerre contre la loi de mon intelligence et me faire prisonnier de la loi du péché qui est dans mes membres. » (Rm VII, 23.) Il n’a pas la perspective pétrinienne du corps libéré des démons et purifié ; il s’exclame : « Qui me délivrera du corps de cette mort ? » (Ibid. VII, 24.) Le vieil homme continue sa synthèse : la raison pour laquelle les hommes sont incités à pécher, sans toutefois y être contraints, est « que la crainte, beaucoup plus puissante que ces convoitises, leur fait obstacle et refrène leurs assauts, en sorte que, malgré la manifestation de pulsions naturelles, une fois mis en fuite les démons qui les provoquent et les enflamment, le péché peut ne pas être commis. » (Rec IX, 16, 3). Il conclut en disant que tout cela ne l’amène pas à adhérer à la croyance de Clément et qu’il garde la certitude que le mauvais destin des hommes ou des femmes est lié à une « combinaison d’astres » (Ibid. 16, 4), dont il développe les thème en donnant plusieurs exemples, démontrant que « la peur ne suffit pas à refréner la convoitise » (Ibid. 18, 1).

Les paragraphes 19 à 29 reprennent l’ouvrage de Bardesane d’Edesse5 intitulé Dialogue des lois des pays, dans lequel le gnostique Syrien s’appliquait à montrer, en visitant les cultures diverses et contraires des peuplades du monde, que les positions astrales à la naissance n’enlèvent rien à la liberté de l’homme, puisqu’« en toute nation, chaque jour, des hommes naissent avec toutes sortes de thèmes de naissance différents. » (Ibid. 25, 5). La crainte des lois et la force des traditions prédominent partout et le libre arbitre y est soumis. Notant au passage : « Chez les Parthes, comme nous l’a écrit Thomas qui prêche l’Evangile chez eux… » (Ibid. 29, 2.)

Clément résume la problématique du thème astrologique : « Puisque Dieu est juste et qu’il a lui-même créé la nature de l’homme, comment pouvait-il se faire qu’il nous imposât lui-même un thème de naissance ennemi, qui nous contraindrait à pécher, et qu’en retour, lui-même tirât vengeance de ceux qui pèchent ? » (Ibid. 30, 2.) « Rien n’est plus absurde, poursuit le disciple de Pierre, que de dire qu’il nous échoit par nature de souffrir des maux, sans qu’il y ait eu péché au préalable. » (Ibid. 30, 5.) Et pourtant… Clément affirme sa certitude : « Dieu ne punit le pécheur, dans le siècle présent ou dans le siècle à venir, que parce qu’il sait qu’il était capable de vaincre, mais qu’il a négligé la victoire. » (Ibid. 30, 3.) Il semble bien, malgré tout, que si le croyant se libère des influences astrales par la connaissance et la révélation du vrai Prophète, les ignorants auront à subir « non seulement les maux du thème de naissance, mais aussi tous les autres qu’il aura plu aux démons de nous envoyer du dehors » (Ibid. 31, 1). La connaissance provoque la peur qui réfute le thème de naissance. L’esprit de l’homme est exposé à l’erreur par « une habitude mauvaise », par « les convoitises que [le] corps attise naturellement », par « les contraintes [imposées par] les puissances ennemies » (Ibid. 31, 4.) Mais l’illumination par la connaissance de la vérité donne à l’esprit le moyen de résister et de craindre le jugement futur.

La foi de l’astrologue est fondée sur sa propre vie. Le destin de sa femme était inscrit dans le thème astral : « Elle avait en effet Mars en conjonction avec Vénus au-dessus du centre, et la lune au couchant dans la maison de Mars et les confins de Saturne ; cette configuration produit des femmes adultères, les fait aimer leurs propres esclaves, puis périr à l’étranger et dans les eaux : choses qui se sont produites telles quelles. » (Ibid. 32, 5.) Le vieil homme croit en effet que sa femme s’enfuit à l’étranger avec un esclave dont elle était tombée amoureuse pour, finalement, périr en mer. Le dénouement romanesque va définitivement contrarier la foi de l’astrologue en montrant que Mattidia n’a pas vécu le destin que les astres annonçaient : « Si aujourd’hui, reprit Pierre, je remets entre tes mains ton épouse, la plus chaste des femmes, en compagnie de tes trois fils, croiras-tu qu’une âme vertueuse est capable de vaincre les passions irrationnelles, que tout ce qui a été dit par nous est vrai, et que le thème de la naissance n’est rien ? » (Ibid. 34, 3.) Contre toute attente, la famille dispersée de façon dramatique se retrouve : le vieil homme est reconnu comme Faustinianus, l’époux manquant pour de complètes retrouvailles qui réunissent Matthidia, la chaste épouse, les deux jumeaux, Faustinus et Faustus, autrement nommés Aquila et Nicétas par les pirates, et Clément, le troisième fils.


1 Voir Hom XIX, 22.

2 Voir Hom XI, 26, 4.

3 Le fleuve des Enfers (Odyssée X, 513).

4 Opposition à Paul : « Nous comptons en effet que l’homme, par sa foi, est justifié sans les œuvres de la Torah » (Rm III, 28), également contredit par Jacques : « Vous voyez que l’homme est justifié par les œuvres [de la Torah] et non par la foi seule. » (Jc II, 24.)

5 Bardesane (env. 154 – 222) était un philosophe et poète d’Edesse converti au christianisme. Il vécut à la cour du roi Abgar IX. Il tenta d’élaborer un syncrétisme entre l’astrologie babylonienne, la philosophie grecque et le christianisme qu’il considérait comme une philosophie. Les pères de l’Eglise l’ont vu comme un hérétique gnostique valentinien.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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