Le roman pseudo-clémentin


Les reconnaissances - chapitre_8


IV - Les reconnaissances


Chapitre 8

Rencontre avec le vieil astrologue

a rencontre du vieil astrologue se trouve déjà en Hom XIV, 2-12. Il s’agit du père de famille que tous croient perdu. Son discours prend appui sur ses propres tribulations pour poser la croyance en la fatalité astrale : « [Il] n’y a ni Dieu, ni aucune forme de culte ici-bas, ni Providence dans le monde : non, tout est mené par le hasard et le thème de naissance, comme je l’ai appris de moi-même avec la plus grande clarté, étant instruit mieux que personne dans la discipline de l’astrologie. Ne vous trompez donc point : que vous priiez ou que vous ne priiez pas, il vous arrivera ce que votre thème de naissance comporte. » (Rec VIII, 2, 2-3.) La saga qui forme la trame du Roman pseudo-clémentin a précisément pour but d’infirmer la thèse de la prédestination par un récit concluant.

Du chapitre VIII au chapitre X, 52, les Reconnaissances ne suivent pas le texte des Homélies. Ici, le vieil astrologue représente la philosophie grecque, opposée au christianisme pétrinien également soutenu par les trois frères, Nicétas, Aquila et Clément. Différemment, la dispute des chapitres XVI-XIX des Homélies met Pierre et Simon face à face, tandis que le vieil homme, en situation d’arbitre, se laisse convaincre par les arguments de Pierre.

Première controverse
Sur la notion de création qui induit celle de providence

Le rédacteur confronte la croyance en la providence divine et la croyance au destin fruit du hasard et du thème astral, puis la philosophie épicurienne à l’apologétique chrétienne alliée à la philosophie stoïcienne. Nicétas demande à Pierre l’autorisation de porter la contradiction à sa place et de parler à l’astrologue « comme un fils avec son père » (Rec VIII, 5, 1). Il veut épargner au maître l’abaissement à « la verbosité des Grecs » (Ibid. 5, 5). Après que le débat se sera montré sans issue, Pierre, inspiré par la science divine, « révèlera ouvertement et clairement la vérité sur toutes choses » (Ibid. 5, 6).

La croyance du vieil homme est rappelée : « Tu as posé, père, que le monde n’est pas régi par la providence de Dieu, mais que tout est soumis au thème de naissance, tant ce qui concerne le caractère que les actions de chacun. » (Ibid. 6, 4.) L’opposition est également affirmée : « Pour moi, j’affirme que le monde est régi par la providence de Dieu, du moins dans les choses qui requièrent sa direction. Car le seul qui tient tout en sa main, c’est celui qui a aussi fait le monde, le Dieu juste qui un jour rendra à chacun selon ses actes. » (Ibid. 6, 6-7.) Le rédacteur donne l’autorité aux trois frères en les présentant comme anciens élèves d’écoles philosophiques : celle d’Epicure pour Nicétas, de Pyrrhon pour Aquila, de Platon et d’Aristote pour Clément. L’astrologue dépasse l’épicurisme en introduisant le thème de naissance comme cause de toute action humaine. De même que le philosophe athénien, il pense que la naissance est un événement fortuit1.

Notons l’intervention d’Aquila : « Quelle nécessité avons-nous d’appeler cet homme « père », quand nous avons reçu le commandement de n’appeler personne « père » sur cette terre ? » En effet, sans savoir que l’astrologue est réellement leur géniteur, le jeune âge des contradicteurs fait qu’ils lui disent respectueusement « père » et que lui-même les appelle « fils ». Le verset référent de Matthieu rapporte : « N’appelez Père aucun de vous sur la terre, car vous n’avez qu’un père, le céleste. » (Mt XXIII, 9.) Cet enseignement, propre à Matthieu, ne recouvre pas le sens de cette autre parole au caractère d’authenticité appuyé par Marc2 : « Qui est ma mère ? » (Ibid. XII, 48.) Dans les Reconnaissances, le Dieu créateur est le Père du père géniteur, de même qu’il est le Maître du maître de la Torah. Dans le verset de Marc, repris par Matthieu et Luc, il y a un rejet de la maternité terrestre ou de la procréation qui implique celui de la paternité charnelle. Nous sommes alors dans la perspective de la seconde création où l’homme spirituel vient de Dieu par Jésus. Le Roman est en totale contradiction avec cette idée puisqu’il aboutit à la reconnaissance de la famille charnelle et valorise extrêmement les sentiments d’affection qu’elle inspire.

Nicétas expose sa thèse : tout ce qui existe est soit simple (non mesurable), soit composé (nombrable). Le simple est unique et subsiste sans auteur. Le composé est une diversité rassemblée par un créateur sous l’apparence unique de la chose3. De ceci il infère : « Quant à l’Etre sans mesure, par sa bonté il est père, par sa puissance il est créateur. Et par conséquent, la puissance de créer n’a pu cesser chez l’Etre sans mesure, ni la bonté rester inactive, mais par sa bonté il est incité à servir de fondement aux choses qui existent, et par sa puissance, à les composer et à les consolider. » (Rec VIII, 9, 5.) La substance du monde est composée de quatre éléments, l’eau, le feu, l’air, la terre4, affectés de dix catégories : le nombre, la division, la couleur, la différence, l’aspérité, la douceur, la pesanteur, la légèreté, la qualité, la quantité. Dans une perspective platonicienne, le disciple de Pierre note que pour traiter des choses divines, l’esprit s’élève des nombres inférieurs aux nombres supérieurs : « Le chemin qui nous mène aux choses intelligibles et invisibles part de ce que nous voyons et touchons, comme celui qui est connu dans les sciences arithmétiques. » (Ibid. 9, 8.) Le chemin s’inverse lorsque nous voulons parler des choses terrestres.

L’astrologue intervient et pose la question de l’œuvre : si le monde n’est pas une création, il est un inengendré duquel procèdent toutes choses. S’il a été créé, l’a-t-il été à partir de lui-même ou d’un autre ? Cette dernière hypothèse seule admet la Providence. Sinon, « en vain l’âme est incitée à la vertu, en vain la justice est observée, si vraiment il n’est personne qui un jour rende au juste selon ses mérites. Mais l’âme elle-même ne passera plus pour immortelle, si, après la dissolution du corps, nulle providence ne l’accueille pour la rétribuer. » (Ibid. 10, 3). Sans croyance en un Dieu créateur bon, ni providence, ni justice, ni immortalité de l’âme. Nous tenons là la raison profonde de l’intransigeance théologique de la tradition issue de Pierre. Si l’on admet la création (bonne) et, par conséquent, la Providence, il faut distinguer trois possibilités. Premièrement, Dieu pourrait avoir créé le monde et imposé son ordre pour ensuite ne plus se préoccuper de l’évolution des choses, ce qui revient à dire que le thème de naissance impose la destinée. D’où l’invocation des dieux pour tenter d’infléchir la fatalité et le rejet de la vertu comme gage d’éternité. Deuxièmement, Dieu pourrait exercer une providence sélective. Troisièmement, Dieu veillerait jusqu’à la fin des temps, accordant sa providence en toute justice, seule attitude qui lui convienne.

Le monde est visible et corporel, poursuit Nicétas. Or, tout corps peut être compact et indivisible ou formé d’éléments séparables. Si le corps initial était un pour être ensuite « divisé en diverses espèces et parties, selon ses différentes composantes » (Ibid. 13, 3), il doit être entendu que « quelqu’un » (Ibid.) est intervenu. De même, si les corps étaient multiples, quelqu’un a agi pour composer l’unité par l’assemblage de particules éparses. Les philosophes pensent que « le Dieu créateur a procédé par division et séparation à partir d’un corps unique qu’ils appellent « Matière », formé cependant de quatre éléments simples, mêlés en un seul corps dans les justes proportions » (Ibid. 14, 1-2). Le disciple de Pierre opine que la matière ne préexiste pas à la création, mais les quatre éléments qui forment la matière comme corps unique. Le corps du monde ne peut être simple puisqu’il se mélange, se propage, se divise et se dissout. « Or, si les corps apparaissent constitués de deux ou trois ou même quatre éléments, pour quel homme, même doué de peu d’intelligence, ne serait-il pas évident qu’il y a eu quelqu’un qui a rassemblé en un plusieurs éléments et a formé un corps compact avec des parties diverses, en sauvegardant l’équilibre de justes proportions ? » (Ibid. 14, 5.) Ce créateur qui a rassemblé les quatre éléments en un seul et a formé le corps du monde comme une unité n’est autre que Dieu. Nicétas énumère les théories soutenues par divers philosophes qui tentent de connaître l’élément originel ou le bouquet d’éléments à l’origine de tout, de « Pythagore [qui] dit que les éléments originels sont les nombres » (Ibid. 15, 1), à « Aristote [qui] introduit encore un cinquième élément qu’il a appelé acatonomaston5, c’est-à-dire « impossible à nommer », désignant sans doute par là celui qui, réunissant en un les quatre éléments, a fait le monde » (Ibid. 15, 4). Peu importe le nombre d’éléments dont le monde est constitué puisque les philosophes attestent « qu’il y a un Dieu qui a réuni plusieurs en un et, inversement, après les avoir rassemblés, leur a imposé des formes diverses. Et par là, la preuve est donnée que la machine du monde n’a pu se constituer sans un artisan et pourvoyeur » (Ibid. 15, 5).

Le mélange des éléments doit se maintenir en équilibre : l’humide ne va pas sans le sec et le froid sans le chaud. Si l’un des éléments nécessaire vient à manquer l’ensemble du corps se désagrège. Nicétas tient la preuve que toute chose est tirée du néant : « Du fait même que, dans le mélange des éléments, si l’un est en défaut ou en excès, tous les autres se désagrègent et s’effondrent, il est démontré qu’ils ont tiré leur origine du néant. » (Ibid. 16, 1.) La « Matière » est donc une création de Dieu, de même que ses parties et ses formes qui constituent le monde. Le disciple de Pierre évite de s’engager dans une controverse sur le thème de la matière qui l’amènerait à se heurter de front aux gnostiques : « Ce n’est pas le lieu de parler de la matière et de ses qualités. » (Ibid. 16, 4.) Il lui suffit d’avoir « démontré » que Dieu est le créateur de toute chose et le monde la division d’un corps unique ou l’unification de parties diverses. Il conclut avec autant de force que de foi : « Si donc il est démontré avec tant d’évidence que Dieu est le créateur du monde, quelle place restera-t-il pour la thèse d’Epicure, qui introduit des atomes et affirme que de ces corpuscules insensibles sont formés non seulement les corps sensibles, mais encore les âmes douées d’intelligence et de raison ? » (Ibid. 16,5.) L’enseignement d’Epicure nous apparaît aujourd’hui porteur d’une remarquable intuition : « Par la réunion des atomes qui affluent en une course ininterrompue, se mélangent durant l’immensité et l’infinité des temps et s’agglomèrent en une seule masse, il se forme des corps solides. » (Ibid. 17, 1.) Mais le disciple de Pierre rejette cette théorie. Il prétend que la diversité des atomes ne leur permet pas de se mélanger pour former un corps solide. De plus, s’il en était ainsi, la voûte céleste se serait effondrée sous l’effet de l’accroissement incessant de son poids par les atomes qui tendent vers le haut, et le cercle du monde serait tombé dans l’abîme sous le poids des atomes qui tendent vers le bas. La terre a été créée « d’un seul coup et sous l’effet d’un mouvement rotatif, unique et d’une force divine, que lui a imprimé la puissance du créateur » (Ibid. 18, 4) et non, comme le prétend l’astrologue épicurien, « par des atomes se heurtant et s’élevant peu à peu, non pas comme le voulait un plan raisonné, mais selon les rencontres fortuites du hasard » (Ibid. 18, 4). Comment penser que les atomes ignés qui poussent vers le haut pour former la voûte céleste se retrouvent dans les profondeurs de la terre ? Décidément, le disciple de Pierre ne peut croire au système du vieil homme : « Toutes choses, à coup sûr, attestent par leur harmonie la main d’un artisan et révèlent l’opération d’une intelligence, intelligence que j’appelle, moi, Verbe de Dieu. » (Ibid. 19, 6.) Il oppose à la théorie atomique la thèse des apologistes chrétiens voisine de celle du Logos universel défendue par les stoïciens.

Au vieil homme qui pourrait dire que la création est le fait de la nature, Nicétas répond : « Comme il est établi qu’il y a là l’ouvrage d’une intelligence et d’une raison, et que, soit les formes des corps douées de particularités si essentielles, soit les facultés des âmes, n’ont pu et ne peuvent être le produit d’un travail dépourvu de raison et de jugement, ce que tu nommes nature, je l’appelle, moi, Dieu créateur. » (Ibid. 20, 1) Il en appelle à Platon pour affirmer que toutes choses corporelles ont été faites, même s’il est difficile de connaître l’artisan et plus encore, une fois découvert, de le dévoiler à la foule6. « Qui trouvera-t-on d’assez insensé pour que, au moment où il porte ses regards sur l’ouvrage des cieux, où il perçoit la splendeur du soleil et de la lune, où il voit les révolutions des astres, leur beauté, leurs routes définies par des règles et des périodes déterminées, il ne s’exclame que c’est là l’œuvre, non pas tant d’un architecte sage et raisonnable, que de la sagesse et de la raison en personne ? » (Ibid. 20, 8.)

Les stoïciens voient le monde comme une sphère flottant en parfait équilibre dans l’espace infini. Un tel monde ne peut être qu’une œuvre divine. La sphère flotterait-elle sur les eaux à la façon d’une nef, comme d’autres le pensent, l’ouvrage ne serait pas moins digne d’un « grand architecte » (Ibid. 21, 3). La science des philosophes peut être ignorée du grand nombre, mais nul n’ignore, ni même les Grecs, les splendeurs du ciel, la perfection astrale et la succession des temps : « Quel homme, dit Nicétas, ne déclarerait pas que l’ordonnateur d’une si parfaite harmonie est la sagesse de Dieu en personne ? » (Ibid. 22, 4.) L’œuvre de la Providence est visible dans l’organisation géographique du monde, dans le régime des pluies et la diversité des climats, dans la vie de la nature et des êtres qui la peuplent. Pour ne pas laisser accroire que toutes ses choses ne sont que l’œuvre de la nature elle-même, le créateur à introduit des différences aberrantes qui modifient l’ordre de la nature : « Par exemple, que la belette conçoive par la bouche et enfante par l’oreille, que certains volatiles comme les poules pondent parfois des œufs conçus du vent ou de la poussière… » (Ibid. 25, 5-6.) De ceci ressort, nous dit Nicétas « que le cours des choses n’est pas irrationnel, mais régi par la propre raison [de Dieu] » (Ibid. 26, 1). La nature entière dans son cycle saisonnier obéit à la volonté divine.

La démonstration que tout a été fait « par une intelligence créatrice » et non « par une opération irrationnelle de la nature » (Ibid. 28, 2) étant faite, le disciple de Pierre se tourne vers l’homme, qui est comme « un autre monde en petit » (Ibid. 28, 2). L’homme est constitué de deux substances unies bien que fort éloignées et différentes, l’une mortelle, l’autre immortelle. La première est tirée de la terre, la seconde de substances éternelles. De celle-ci, il nous dit qu’« elle n’est pas composée, comme d’aucuns le croient, d’une partie rationnelle, d’une partie concupiscente et d’une partie irascible » (Ibid. 28, 4). Nicétas s’oppose donc à la théorie des trois parties de l’âme enseignée par Platon : l’intelligence, la libido, la violence7. Pour lui il s’agit plutôt de dispositions qui peuvent faire pencher l’âme vers ici ou vers là. Il fait une description émerveillée de l’anatomie et de la physiologie, sachant que « la vie, non pas l’âme » (Ibid. 30, 1) semble résider dans le cœur.

La question du moment choisi par l’artisan pour réaliser son œuvre est évoquée : Il y a sans doute pour ce créateur une raison certaine et des causes évidentes qui ont déterminé pourquoi, quand et comment il a fait le monde, mais il ne convenait en tout cas pas qu’elles fussent dévoilées à des hommes qui se sont montrés lents à sonder et à comprendre les preuves étalées sous leurs yeux, attestant sa providence. » (Ibid. 34, 5.) Puisqu’un tel monde ne peut avoir été conçu et créé que par la raison et que la nature elle-même s’en trouve dépourvue, « c’est donc Dieu qui a tout fait, et lui n’a été fait par personne » (Ibid. 34, 6). La raison créatrice de Dieu est le Logos dont le concept n’est pas ici christianisé comme il l’est dans le prologue de l’Evangile de Jean où le Logos créateur n’est autre que Jésus8.

Alors que le débat prend fin et que l’on convient de se retrouver le lendemain chez « le premier citoyen de Laodicée » qui a fait preuve de charité envers le vieil homme, nous apprenons que Clément possède des « serviteurs » (Ibid. 36, 3).

Deuxième controverse
Les notions d’ordre et de désordre

Le vieil homme récapitule la thèse défendue la veille par le disciple de Pierre : « Etant donné que toutes les choses que nous voyons se distinguent par leurs proportions, leur art, leur forme et leur apparence, il ne faut pas douter qu’elles ont été faites par une puissance pleine de sagesse ; or, si c’est une intelligence, une raison, qui a créé ces choses, il s’ensuit que le monde est régi par la providence de cette même raison, quand bien même ce qui se passe dans le monde ne nous paraît guère se dérouler correctement. Il en découle que, si le créateur de toutes choses est Dieu et intelligence, il est aussi juste ; et s’il est juste, nécessairement il juge ; s’il juge, il est nécessaire que les hommes soient jugés sur leurs actes ; et si chacun est jugé sur ses actes, il y aura donc, un jour une juste ségrégation entre justes et pécheurs. » (Ibid. 39, 3-5.) Tout est suspendu à l’alternative : si une raison a créé toutes choses, alors, tout est gouverné par cette même raison, c’est-à-dire la Providence. Si tout vient de la nature sans intelligence, il n’y a ni juge, ni justice, ni jugement. L’astrologue met en doute la raison créatrice en invoquant le fait que de belles choses sont sans l’intervention du créateur, et le désordre du monde.Le vieil homme récapitule la thèse défendue la veille par le disciple de Pierre : « Etant donné que toutes les choses que nous voyons se distinguent par leurs proportions, leur art, leur forme et leur apparence, il ne faut pas douter qu’elles ont été faites par une puissance pleine de sagesse ; or, si c’est une intelligence, une raison, qui a créé ces choses, il s’ensuit que le monde est régi par la providence de cette même raison, quand bien même ce qui se passe dans le monde ne nous paraît guère se dérouler correctement. Il en découle que, si le créateur de toutes choses est Dieu et intelligence, il est aussi juste ; et s’il est juste, nécessairement il juge ; s’il juge, il est nécessaire que les hommes soient jugés sur leurs actes ; et si chacun est jugé sur ses actes, il y aura donc, un jour une juste ségrégation entre justes et pécheurs. » (Ibid. 39, 3-5.) Tout est suspendu à l’alternative : si une raison a créé toutes choses, alors, tout est gouverné par cette même raison, c’est-à-dire la Providence. Si tout vient de la nature sans intelligence, il n’y a ni juge, ni justice, ni jugement. L’astrologue met en doute la raison créatrice en invoquant le fait que de belles choses sont sans l’intervention du créateur, et le désordre du monde.

Aquila apporte maintenant la contradiction. Certes, l’arc-en-ciel ne semble l’œuvre d’aucune intelligence et peut-être même eût-il été inconcevable par l’esprit. Mais sa forme circulaire est produite à partir d’un type qui n’existerait pas sans avoir été fait par une intelligence. « Si on applique de la cire sur un anneau gravé, elle reçoit l’empreinte et la figure de l’anneau, lequel est assurément dépourvu d’intelligence, mais l’anneau qui forme l’image a été gravé par la main d’un artisan, et il y a eu une intelligence et une raison pour donner un type à l’anneau. » (Ibid. 42, 2.) Il en est de même de l’arc-en-ciel formé par « la réflexion même de l’éclat du soleil sur les nuages, qui renvoient la lumière de son disque. » (Ibid. 42, 3.) L’arc nécessite la présence du soleil et des nuages chargés d’eau pour apparaître, de même que l’empreinte ne se forme pas sans un type et de la cire : « Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si le Dieu créateur a fait dès le début des types à partir desquels aujourd’hui des formes et des effigies sont produites. » (Ibid. 42, 6.) C’est par une démarche analogue, poursuit le très platonicien Aquila, que Dieu a créé dès le début des éléments intelligibles, les archétypes, dont il use pour développer toutes choses sensibles. Si nous observons une statue sans intelligence qui produit une ombre, il est évident que la cause première de l’ombre est l’artisan qui a sculpté la statue.

Le vieil homme poursuit son questionnement : la nature produit des fruits admirables et succulents ; mais également « les poux, les souris, les lézards et autres bestioles semblables » (Ibid. 43, 3) ; faut-il penser qu’il s’agit de créatures de Dieu ? Et si elles ne le sont pas, ne peut-on en déduire qu’il en va de même des bonnes choses ? L’astrologue insiste. Il veut savoir pour quoi l’intelligence souveraine crée des choses inutiles : « Je suis incapable, mon fils, d’affirmer que les choses qui paraissent formées avec art sont faites par une intelligence, en raison de tous les autres cas où nous voyons se manifester l’injustice et le désordre dans le monde. » (Ibid. 44, 4.) Aquila affirme que les deux opinions ne sont pas liées comme le croit l’astrologue et que l’on peut assurément dire que l’ordre vient de Dieu, puisque la nature sans raison ne saurait le produire, et que le désordre n’est pas son fait : « En ce monde certaines choses se passent selon l’ordre, certaines autres contre l’ordre ; de celles donc qui se font selon la raison, crois qu’elles arrivent par la providence, mais de celles qui se font contre la raison et contre l’ordre, qu’elles surviennent naturellement et se produisent fortuitement. » (Ibid. 44, 4.) Dieu serait donc le créateur de l’ordre et la nature du désordre. Ce qui implique que la tâche de l’homme juste consiste à ordonner la nature. Aquila ajoute : « La raison crée l’ordre, mais le cours de l’ordre, si quelque événement contraire vient le troubler, produit nécessairement quelque chose de désordonné. » (Ibid. 44, 6.) Le vieil homme ne se satisfait pas de la réponse. Aquila argumente : Dieu a placé le soleil et la lune sur leurs orbites en vue de doser la température de l’air. Pourtant, il peut utiliser ces mêmes astres pour châtier les hommes selon une palette de calamités dont l’embrasement plus ardent de l’astre n’est pas la moindre. L’astrologue a beau dire que « beaucoup de choses se passent dans le monde sans ordre » (Ibid. 40, 8), le soleil est l’exemple de la régularité au point qu’il fait exister les heures, les mois et les années. Quant à la lune, ce n’est qu’aux ignorants qu’elle laisse croire à un cours désordonné et irrégulier et les savants connaissent ses effets sur la croissance de plantes.

Aquila admet que la question se pose de savoir pourquoi dans le châtiment commun les pieux et les impies souffrent pareillement : « Cela est vrai, nous le reconnaissons également ; mais pour les gens pieux, le châtiment tourne à leur amélioration : ainsi affligés dans la vie présente, ils arriveront purifiés dans la vie future, au cours de laquelle un repos éternel leur est préparé ; mais en même temps, les impies, eux aussi, retirent quelque profit de leur châtiment, ou alors c’est une juste sentence qui doit être portée contre eux lors du jugement à venir. En effet, sous le même châtiment, si les justes ont rendu grâces à Dieu, les injustes auront blasphémé. » (Ibid. 47, 1-3.) Nous avons donc des choses qui se produisent dans l’ordre, d’autres, dans le désordre. Des premières, nous devons conclure à l’existence de la Providence. Quant aux secondes, il faut revenir à l’enseignement des prophètes pour comprendre « quand et pour quelle cause la rouille, la grêle, la peste et les fléaux de ce genre ont surgi dans chaque génération, et à la suite de quels péchés ils ont été envoyés en châtiment. » (Ibid. 47, 6). Les fléaux n’existaient pas au commencement du monde, affirme Aquila ; ils sont apparus à la suite des impiétés commises par les hommes. Il ne faut donc pas voir les calamités comme l’expression du désordre. Par exemple, ce peuple de Chine que l’on nomme les Sères a une conduite si chaste et si ascétique que jamais les fléaux ne s’abattent sur lui et chacun finit sa vie sans avoir connu de maladie. Mais ici, continue Aquila, nous vivons parmi des hommes iniques et subissons avec eux les châtiments qu’ils méritent.

Le vieil homme reprend : « Si, à cause des iniquités d’autrui, même les justes sont tourmentés, Dieu aurait dû, dans sa prévoyance, ordonner aux hommes de ne pas commettre ces actions qui auraient pour conséquence nécessaire que les justes seraient frappés en même temps que les injustes. » (Ibid. 49, 1.) Et si les actions impies étaient commises, Dieu aurait dû corriger sa création et la purifier. Dieu a ordonné, répond Aquila, il a envoyé les prophètes pour, finalement, en désespoir de cause, noyer le monde sous le déluge. Il ne sauva qu’un seul juste ; mais la descendance se conduisit comme les hommes d’avant si bien qu’il eût fallu un nouveau déluge à chaque génération. Alors, Dieu concéda « que certains anges qui prennent plaisir au mal eussent la haute main sur chaque nation jusqu’au jour où viendrait celui qui prend plaisir au bien, et où par lui le nombre des justes serait complété. » (Ibid. 50, 4-5.) Toutes ces choses qui semblent se faire en opposition à l’ordre du monde trouvent leurs causes dans le libre arbitre des hommes, « c’est l’incroyance qui leur a donné un motif d’exister » (Ibid. 51, 1). Aux biens de Dieu se sont associés les maux ; et la Providence « a mis à la tête de ces deux parties deux chefs » (Ibid. 52, 1). Nous avons ici une évocation de la doctrine des paires antagonistes que nous retrouvons en Hom II, 14, 1-18, 1. Aquila donne une série d’exemples et conclut qu’« il n’est absolument rien qui suscite la foi en la Providence et qui n’ait du côté opposé son contraire, préparé en faveur de l’incroyance ; et c’est pourquoi ceux qui ignorent ce partage des choses, regardant à celles qui sont en discordance avec elles-mêmes dans le monde, pensent qu’il n’y a pas de providence » (Ibid. 53, 7-8).

Aquila donne à l’astrologue l’exemple du sculpteur pour l’aider à fixer dans son esprit les deux ordres « dont l’un affirme et l’autre nie la Providence. » (Ibid. 54, 1). Un rocher se détache de la falaise et s’écrase en contrebas. Nulle chance que la nature ait formé une figure parfaite dans l’un quelconque des fragments. Mais si Phidias est là, il donnera « de sa main experte et avec l’intelligence de sa raison, la forme qu’il voudra. » (Ibid. 54, 4). Conclusion : seule une intelligence rationnelle peut donner forme à l’informe. La doctrine des deux voies, celle de la lumière et celle des ténèbres, est théorisée en Homélies VII, 7, 1. La réponse induit une nouvelle question de la part du vieil homme : « Mais pourquoi ce prince qui prend plaisir aux maux a-t-il été fait lui aussi, et d’où a-t-il été fait ? ou n’a-t-il pas été fait ? » (Ibid. 35, 1.) Le disciple de Pierre élude la demande. Il dit que Dieu savait d’avance que certains hommes inclineraient vers le bien, d’autres vers le mal. Il appela les premiers « son héritage » et abandonna les seconds au pouvoir des anges qui gouvernent les nations9. Dieu imposa une limite à la relation des princes du mal aux hommes mauvais : « Les démons [n’ont] de pouvoir sur personne, sinon sur celui qui au préalable a fait la volonté des démons10. » (Ibid. 55, 6.) Le vieil homme poursuit son questionnement : « Il reste maintenant à dire d’où provient la substance du mal. » (Ibid. 56, 1.) Si elle a été créée par Dieu, la racine est mauvaise. Si elle est coéternelle à Dieu, « comment de deux êtres également inengendrés et coéternels, l’un peut-il être soumis à l’autre ? » (Ibid. 56, 2). La substance du mal n’a pas toujours existé, répond Aquila. Elle est devenue mauvaise lorsque l’homme a perdu la raison et a désobéi aux lois du créateur : « Dieu a certes créé les substances de toutes choses, mais si l’intelligence rationnelle, créée par Dieu, ne se soumet en rien aux lois de son créateur et qu’elle outrepasse les limites de la modération qui lui a été prescrite, en quoi cela touche-t-il le créateur ? » (Ibid. 56, 4.) Nous avons vu en Hom XIX, 9-12 que la substance du mal ne résulte pas de la création directe de Dieu, mais du mélange des substances premières. Il reste qu’il y a des choses dont les hommes ne sont pas condamnables de les ignorer, ce qui n’est pas le cas de celles sur lesquelles il seront jugés et qui se résument en une seule phrase : « Ce que nous ne voulons pas subir nous-mêmes, ne le faisons pas à autrui. » (Ibid. 56, 7.)

L’astrologue n’abandonne pas sa croyance au thème de naissance cause de tous ses malheurs. Clément « voué plus entièrement à la connaissance de l’astrologie » (Ibid. 57, 5) sera le contradicteur du débat remis au lendemain : tout est-il régi par le destin de la naissance ou les hommes sont-ils capable d’accomplir des choses « par le jugement de l’esprit » (Ibid. 58, 2). Pierre intervient avec une simplicité de parole inattendue : « C’est pour moi un motif de grand étonnement de voir que les choses qui peuvent être découvertes facilement sont rendues difficiles par les raisonnements et les discours subtils que tiennent les hommes, spécialement ceux qui se prennent pour des sages et qui, voulant appréhender la volonté divine, traitent Dieu comme s’il était un homme, ou même quelque choses de moins. » (Ibid. 58, 3). Si la pensée des hommes ne peut être connue sans être dite, a fortiori celle de Dieu sans la proclamation du Prophète. « Ainsi, je trouve risible, continue Pierre dans un excès de sagesse, que les hommes, usant de leurs lumières naturelles, portent un jugement sur le pouvoir de Dieu et estiment que telle chose lui est possible, mais que telle autre ne l’est pas, ou que celle-ci l’est davantage, celle-là moins, alors qu’ils sont ignorants de tout ; eux qui sont des hommes injustes, ils jugent le Dieu juste, incompétents, ils jugent le maître de l’art, corrompu, ils jugent l’incorruptible, la créature juge le créateur. » (Ibid. 58, 6.) Pierre oppose la connaissance révélée par Jésus, le Prophète, à la connaissance philosophique ou gnostique. Le vrai Prophète habite l’âme du croyant : « Lui seul connaît toutes choses et sait ce que chacun cherche, et de quelle manière il cherche. Il réside en effet à l’intérieur de l’âme de chacun de nous, mais chez ceux qui n’ont aucun désir de connaître Dieu et sa justice, il reste inactif, tandis que chez ceux qui cherchent ce qui est avantageux pour leur âme, il agit et allume le flambeau de la connaissance. » (Ibid. 59, 2-3.) Le Prophète seul doit constituer le but de la quête individuelle. Il se laisse trouver par ceux qui le cherchent. « Que personne n’imagine être capable de le trouver par sa propre sagesse, à moins d’avoir libéré son âme de tout mauvais penchant et d’avoir conçu un désir pur et sincère de le connaître. » (Ibid. 59, 8.) Le Prophète s’offre à une telle âme. Celui qui l’aura trouvé, continue Pierre, ne le harcèlera pas de questions car toute réponse venant de lui a valeur de certitude et n’appelle aucune autre interrogation. « Simple, évidente et concise, telle est la connaissance qui est transmise par le vrai Prophète. » (Ibid. 61, 2.) Tandis que la philosophie platonicienne oppose l’opinion au discours vrai qui s’appuie sur les faits probants et la logique du raisonnement, la croyance pétrinienne oppose l’opinion à la vérité révélée. Pour la première l’opinion doit être effacée pour ouvrir l’âme à l’observation des purs intelligibles, pour la seconde l’opinion doit être effacée pour laisser l’âme accueillir la parole de vérité. La nécessité de rechercher le vrai Prophète et l’art de le reconnaître se trouve dans les Homélies (I, 19, 1-8 ; II, 9-11 ; III, 11-16).


1 Epicure enseignait que les atomes libres provoquaient les événements de telle sorte qu’ils ne pouvaient être attribués qu’au hasard.

2 Mc III, 33.

3 Nous retrouvons l’enseignement d’Epicure qui développe les thèses de Leucippe et de Démocrite selon lesquelles toute chose résulte d’une combinaison d’éléments simples ou atomes.

4 Selon la doctrine d’Empédocle d’Agrigente.

5 Le terme « acatonomaston » est utilisé par certains gnostiques pour désigner le Dieu inconnu.

6 Voir Timée, 28b.

7 Voir La République, IV, 434d-441d.

8 L’hymne à la création et à la vie tel que le sens obvie le donne à entendre dans le prologue de l’Evangile de Jean ressort du dualisme relatif des essénien, non du dualisme absolu de Marcion qui sera celui des cathares du Moyen Age. Nous ne devons pas oublier que le débat sur l’unité ou la dualité du Principe porté par le Roman pseudo-clémentin restera vivant jusqu’à la génération des cathares de Montségur et l’ouvrage parfaitement connu des théologiens érudits.

9 Voir Hom VIII, 12.

10 Voir Hom VIII, 19, 1 ; IX, 11.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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