Le roman pseudo-clémentin


Les reconnaissances - chapitre_3


IV - Les reconnaissances


Chapitre 3

La notion de « principe »

l est difficile de débattre de la vérité devant une foule disparate, commente Pierre à ses disciples. Tout ne peut être dit et pourtant le mensonge doit être évité. « Que fera donc celui qui doit parler devant un auditoire mêlé ? Doit-il cacher ce qui est vrai ? Comment alors instruira-t-il ceux qui en sont dignes ? » (Rec III, 1, 4.) Telles sont les interrogations de Pierre lorsque Aquila lui demande ce qu’est le propre de la vérité : « Présente-nous tes arguments sur le principe et les principes. » (Ibid. 2, 3.) L’enseignement développé dans les paragraphes 2-7 manque dans un grand nombre de manuscrits. Nous avons vu que Rufin annonce dans la préface qu’il n’a pas traduit ces textes « qui ont dépassé [son] entendement » (10). Il reste à penser qu’ils furent insérés par un autre traducteur latin.

Pierre se propose d’expliquer la notion de « principe » en partant des choses sensibles et en s’élevant vers les intelligibles. Tel le soleil qui est le principe du jour ou la lune que est celui de la nuit, les principes sont multiples dans la création où ils exercent leurs principautés. Mais, ajoute Pierre, « un seul est le Principe et un seul est sans principe » (Rec III, 3, 5), même si nombre de choses venant après reçoivent le nom de principes : « Dieu est sans principe, selon la révélation de l’ineffable providence. Il n’a pas été fait par lui-même et il n’est pas né de lui-même ; car il est sans principe et non engendré. » (Ibid. 3, 7.) Pierre critique les gnostiques qui nomment le Principe « Autopator » (« père de soi-même ») ou « Autogenetos » (« fils de soi-même »). On ne peut pas dire du même être qu’il est ce qu’il n’est pas : « En effet, en tant qu’il a engendré, il était, mais en tant qu’il est né, il n’était pas » (Ibid. 3, 10.) Il faut séparer les choses mortelles des immortelles et considérer que l’âme n’engendre pas à la façon du corps. Lorsque « le Seigneur » enseigne : « Il a été dit aux anciens : tu ne forniqueras pas, mais moi je vous dis : même par la vue, tu ne t’asserviras pas au désir 1. » (Ibid. 5, 4), il s’adresse à l’âme puisque « le corps est obligé par la nature de s’unir aux femmes » (Ibid. 5, 5). La substance immortelle et intelligible ne saurait être traitée comme le corps, substance mortelle et sensible. Pierre en appelle au Livre d’Isaïe qui atteste que Dieu est sans commencement et non engendré : « Moi, Dieu, je suis le premier, et après je suis, et hors moi il n’y a pas de dieu 2. » (Ibid. 6, 3.) A Clément et aux disciples qui lui demandent ce qu’est le non engendré, Pierre répond qu’il ne se laissera pas arracher un discours sur l’ineffable : « Je vous exhorte, frères et compagnons d’esclavage, à ne pas chercher ce qu’il est, mais à désirer apprendre seulement qu’il est. » (Ibid. 7, 3), car le non engendré est Dieu, manifesté par la seule création, appréhendé par lui-même, c’est-à-dire saisi grâce à l’esprit qui lui appartient. Hors du temps, l’être ineffable ne possède pas un passé où l’on pourrait voir ce qu’il était avant qu’il ne fût. De ceci Pierre infère : « Se connaît donc lui-même celui qui ne se pose pas de questions à son propre sujet. » (Ibid. 7, 7.)

Dieu à créé ou engendré « le premier-né de toute la création [le Fils unique] comme il convenait à Dieu : sans changement, sans retournement, sans division, sans épanchement, sans extension » (Ibid. 8,1). Ce qui vient de Dieu ne mérite pas d’être honoré comme lui. Issu de la volonté de Dieu, « le Fils unique est subordonné à la puissance non engendrée » (Ibid. 8, 7). Il est une créature, sans que la filiation prenne un sens naturel. Les gnostiques ajoutent le blasphème en nommant Dieu « Androgyne » (Ibid. 9, 7). Le Fils est bien nommé puisqu’il est né, né du non né. Ce qui ne veut pas dire que l’engendré diffère du non engendré, puisque sa substance est celle du Père. Il faut que Dieu soit un et qu’il n’ordonne qu’à soi-même lorsqu’il dit : « Assieds-toi à ma droite 3 » ou quand il se loue lui-même : « « Et Dieu vit que c’était bon 4 » voyant, après que tout ce qui a été fait eut été créé en six jours par le Fils unique, que sa volonté immuable se réalisait dans l’accomplissement par le Fils unique de l’action divine 5. » (Ibid. 10, 9.) Dieu a jugé plus honorable qu’une partie de lui-même ordonne à l’autre partie. Il y a pour Pierre une sorte d’humilité divine. Le non engendré n’est pas père de lui-même au sens ou il se serait donné l’être. Mais il est devenu père de lui-même en créant ou en engendrant quelque chose de lui-même.

Selon Pierre, l’Esprit Saint reçu peu après l’assomption « du Seigneur » garantit la conservation des enseignements. Sceau de « la vérité, il constitue la clé théologique. L’Esprit Saint tient son être du Fils : « De même que le Fils unique, premier-né de tous les êtres, est l’image immuable de la puissance non engendrée – en tant qu’image unique, restant immaculée –, lorsqu’il est vu, il offre la vision du non engendré aux êtres intelligibles et aux sensibles. » (Ibid. 11, 6.) Parce que le soleil ne peut être regardé, il faut utiliser un moyen détourné pour le voir ; « ainsi également ce Fils unique n’est pas lui-même non engendré, mais expose en lui-même toute la puissance du non engendré, étant semblable à lui, en nature et en grandeur, par sa divinité. » (Ibid. 11, 8). De là découle la position de l’Esprit Saint : « Puisque donc un seul est non engendré, et un seul engendré, l’Esprit Saint ne peut être appelé fils ni premier-né – car il a été engendré par l’engendré –, mais il est compté au-dessous du Père et du Fils, comme premier sceau parfait de la puissance du second. » (Ibid. 11, 10.)

Clément couronne l’enseignement de Pierre : « Tous à l’écouter, nous nous lamentions en nous demandant comment les hommes s’étaient égarés loin de la vérité. » (Ibid. 11, 12)…

Sur l’origine du mal

Simon voudrait reprendre le débat au sujet de l’immensité de la lumière éternelle : « Tu te prétendais capable de montrer que la Torah parle de l’immensité de la lumière éternelle, et enseigne qu’il y a seulement deux cieux, tous deux créés, mais que le lieu le plus élevé est le séjour de cette lumière, où siège seul pour l’éternité le Père ineffable ; que c’est par ailleurs à la ressemblance de ce ciel-là qu’a été fait aussi notre ciel visible, dont tu affirmais qu’il passerait. » (Rec III, 14, 2-3.) Pierre enseigne en effet qu’il y a deux cieux, dont l’un est le firmament visible qui devra passer, tandis que l’autre est éternel et invisible. Pierre a également dit qu’il n’y a qu’un seul Père, parce qu’il ne peut pas y avoir deux êtres infinis puisqu’à l’endroit où l’un étend son âme, il limite l’être de l’autre. Nous n’avons pas la réponse de Pierre à la question de Simon. Elle devait probablement se trouver dans la source primitive des prédications de Pierre.

Simon pose une seconde question, non qu’il veuille apprendre ce qu’il sait déjà mais pour faire la preuve de l’embarras de Pierre : « Puisque Dieu a fait toutes choses, comme tu le dis, d’où vient le mal ? » (Ibid. 15, 5.) Cette question fondamentale n’est pas soulevée dans les Homélies qui développent cependant l’origine du Mauvais (le prince du mal) à partir du mélange des quatre éléments issus de la création divine 6. Pierre corrige la façon d’aborder le problème : « Trois sortes de questions devaient être posées au préalable : premièrement, le mal existe-t-il ? deuxièmement, qu’est-ce que le mal ? troisièmement, pour qui est-il le mal ? et après ces questions, d’où vient-il ? » (Ibid. 16, 1-2.) La première question est induite par la doctrine juive qui ignore l’existence du mal en tant que tel. La deuxième demande à connaître si le mal est une substance, un accident ou un acte. La troisième cherche à savoir si le mal concerne Dieu, les anges ou les hommes et chez ceux-ci les pieux ou les impies.

Pierre corrige Simon pour qui le mal existe évidemment en ce monde-ci : « Tu prétends que tous les hommes reconnaissent l’existence du mal, ce qui est assurément une affirmation fausse ; car en premier lieu toute la nation des Hébreux nie que le mal soit une réalité. » (Ibid. 16, 8.) Pour les juifs en effet le mal n’est pas une chose concrète qui subsisterait par elle-même, douée des qualités de liberté et d’éternité. Simon insiste : « Le mal existe-t-il ou non ? » (Ibid. 17, 6.) Pierre ne veut pas entrer dans une controverse dialectique avec Simon. Il refuse la question directe et déplace le débat vers le libre arbitre des hommes. Le Prophète, dit-il, a ordonné à ses disciples, non de rechercher d’où vient le mal, mais « la justice du Dieu bon et son royaume », sachant que les réponses à toute autre question seront données « par surcroît 7 ».

Sur le libre arbitre

Le libre arbitre représente pour Pierre l’une des causes essentielles du mal. Simon nie le libre arbitre et soutient la thèse de la fatalité. « Comment sais-tu donc qu’il n’est pas au pouvoir de l’homme de savoir quelque chose, puisque cela précisément, tu le sais ? » (Ibid. 21, 7), interroge Pierre. Simon : « J’ignore si je sais même cela ; chacun, en effet, agit, comprend ou subit selon que le destin l’a décrété pour lui. » (Ibid. 22, 1.) Pierre : « Explique comment donc Dieu juge selon la vérité chaque homme à proportion de ses actes, si l’homme n’a pas eu le pouvoir de faire quelque chose. » (Ibid. 22, 3.) L’homme doit avoir la responsabilité de ses actes et doit en rendre compte, sinon, « tout est sens dessus dessous » (Ibid. 22, 4.) Nous dirions aujourd’hui que si l’homme est génétiquement, biologiquement, psychologiquement et sociologiquement tenu, aucune loi ne peut le juger moralement. La loi n’a alors d’autre utilité que de contenir la vengeance pour limiter l’excès de violence et d’écarter les hommes qui perturbent l’ordre social. Si la thèse de Simon doit être retenue remarque Pierre, « vain sera le désir de s’attacher au bien, et c’est en vain aussi que les juges de ce monde président à l’application des lois et punissent ceux qui font le mal, car il n’était pas au pouvoir de ceux-ci de ne pas pécher. Vaines également seront les lois des peuples qui fixent les châtiments pour les actes criminels ; malheureux, en outre, seront ceux qui observent à grand-peine la justice ; heureux, au contraire, ceux qui, au milieu des plaisirs, exercent un pouvoir tyrannique en vivant dans la jouissance et le crime. » (Ibid. 22, 4-5). La loi est fondamentale parce qu’elle organise la société des hommes. Nous savons que Paul abroge au contraire les lois positives qui portent en elles toutes les perversions, et qu’il pense le règne de Dieu dans une relation d’amour par opposition à une relation légale entre les hommes. Pour Pierre, sans la loi, la société s’effondre, pour Paul, l’amour transmute la société et l’ouvre sur le règne de Dieu.

Sur l’insistance de Simon, Pierre donne sa définition du libre arbitre : « Le pouvoir du libre arbitre est un sens de l’âme, accompagné de la force grâce à laquelle elle peut incliner vers les actes qu’elle veut accomplir. » (Ibid. 23, 2.)

Sur la volonté divine

Pierre expose la thèse selon laquelle tout mouvement se répartit en deux catégories : certains mouvements, comme celui du soleil, obéissent à la nécessité, d’autres, comme ceux des hommes, dépendent de la volonté. Il y a donc des êtres assujettis à la nécessité et d’autres qui possèdent le libre arbitre. Ces derniers peuvent pencher vers le bien ou vers le mal ; aussi le créateur a-t-il institué récompenses et châtiments. Cette thèse permet à Pierre de répondre directement à Simon qui souhaite savoir si lorsque Dieu veut une chose elle est, et lorsqu’il ne la veut pas elle n’est pas. La volonté de Dieu s’exerce différemment selon les êtres : « Il a voulu que certains fussent tels qu’ils ne pussent être autre chose que ce qu’il a voulu en les instituant ; et pour eux il n’a fixé ni récompenses ni châtiments. Quant aux êtres qu’il a voulus tels qu’il soit en leur pouvoir de faire ce qu’ils veulent, pour eux il a établi, à la mesure de leurs intentions, qu’ils aient en salaire soit des récompenses, soit des châtiments. » (Rec III, 25, 4-5.) Simon demande : « N’était-il pas capable de nous créer tous tels que nous fussions bons, et que nous ne pussions pas être autre chose ? » (Ibid. 26, 1.) Pierre répond que la bonté est liée au libre arbitre. Si l’homme possédait une nature immuable, ses actions ne seraient pas les siennes mais relèveraient de la nécessité de sa nature : « Comment donc pourra-t-on dire bonne une action qui ne découle pas d’une résolution ? » (Ibid. 26, 3.) Pierre juge la bonté en référence à un ordre moral. Mais si celui-ci correspond à la volonté de Dieu la question de Simon reste posée. Ne vaudrait-il pas mieux une nature nécessairement bonne plutôt qu’un libre arbitre qui répond à une nature nécessairement violente et mauvaise ?

Le royaume céleste

Pierre montre les conséquences du libre arbitre tout en justifiant l’attente sine die du jugement dernier 8 : « Pour cette raison aussi, il a fallu que le temps d’existence de ce monde-ci fût prolongé, jusqu’à ce que le nombre des âmes qui ont été prédestinées parvînt à son achèvement, pour qu’alors le ciel visible soit roulé comme un livre et qu’apparaisse le ciel qui est au-dessus, et que les âmes des bienheureux soient revêtues de leurs corps comme d’une lumière, alors que les âmes des impies, à la mesure de leurs actes impurs, seront enveloppés d’un souffle enflammé et plongés dans l’abîme du feu inextinguible, où elles épuiseront leurs supplices durant l’éternité. » (Ibid. 26, 4.) Simon demande alors : « Si ce ciel visible doit, comme tu le prétends, être détruit, pourquoi a-t-il été créé à l’origine ? » (Ibid. 27, 2.) En disant que le ciel visible interdit aux hommes qui n’en sont pas dignes d’apercevoir l’habitation des êtres célestes et le séjour de Dieu, Pierre ne répond pas à la question. Si « c’est en raison de la vie présente des hommes qu’il a été créé » (Ibid. 27, 3), pourquoi cette vie était-elle nécessaire ? La théologie pétrinienne se déploie à chaque question et crée de nouvelles circonlocutions parce qu’elle n’a pas de réponse logique à la question fondamentale qui met en cause le Dieu unique : pourquoi le mal ?

Simon se fait insistant : « Si le créateur est bon et que le monde est bon, comment celui qui est bon va-t-il détruire un jour les choses qui sont bonnes ? Et s’il détruit ce qui est bon, comment lui-même paraîtra-t-il bon ? Mais s’il le détruit et l’anéantit en tant que chose mauvaise, comment ne paraîtra-t-il pas mauvais, lui qui a créé une chose mauvaise ? » (Ibid. 27, 5.) Pour Pierre, le ciel visible et passager a été créé à d’autres fins que pour lui-même. Il fait une analogie avec la coquille d’œuf qui, quelle que soit sa beauté doit être brisée : « De même, il est donc nécessaire que l’état de ce monde passe, pour que resplendisse l’état plus sublime du royaume céleste. » (Ibid. 28, 5.) Simon conteste que le ciel visible ait été créé par Dieu : « Un être éternel crée des choses éternelles, un être corruptible des choses temporelles et caduques. » (Ibid. 29, 1.) Mais Pierre répond que Dieu crée selon son bon vouloir : « Car la puissance de Dieu n’est pas soumise à une loi, mais c’est sa volonté qui est une loi pour ses créatures. » (Ibid. 29, 3.)

Simon revient à une question précédente : « Tu as dit que Dieu présentement n’est visible à personne, mais que, lorsque ce ciel aura été détruit et que resplendira l’état supérieur du royaume céleste, alors ceux qui sont purs de cœur verront aussi Dieu : proposition contraire à la Torah, car il y est écrit que Dieu a dit : « Personne ne pourra voir ma face et vivre 9. » » (Ibid. 29, 4-5.) Pierre se distingue de ceux qui lisent la Torah sans suivre la tradition de Moïse, c’est-à-dire du vrai Prophète, qui enseigne : « Dieu est vu par l’âme, non par le corps, par l’esprit, non par la chair. Aussi les anges, qui sont des esprits, voient-ils Dieu, tandis que les hommes, tant qu’ils sont hommes, ne peuvent le voir. En revanche, à la suite de la résurrection des morts, quand ils seront devenus comme des anges, ils pourront voir Dieu 10. » (Ibid. 30, 1-3.) La parole « Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu » est interprétée dans un temps à venir où le hommes seront comme des anges.

La foi s’exonère de la recherche des causes

Le débat entre Pierre et Simon s’engage sur la meilleure façon d’apprendre. Pour Simon, « la vérité n’appartient pas à tous, mais à ceux-là seulement qui connaissent l’art de la controverse » (Rec III, 35, 1). La gnose de Simon intègre la dialectique platonicienne dont le questionnement fait appel à la prescience. Par opposition, Pierre fait valoir l’éducation : « Qui ne sait que les choses que chacun a apprises, il les ignorait avant de les apprendre ? » (Ibid. 35, 5.) Pour Simon, la connaissance des choses de l’esprit est d’un autre ordre : « Dans les arts qui ont trait à la vie courante, il est vrai qu’on ne peut savoir sans rien avoir appris, mais s’agissant de la parole de la connaissance, aussitôt que quelqu’un a entendu, il a appris. » (Ibid. 35, 7.), car il savait déjà du fait de la prescience. La connaissance spirituelle est de l’ordre du souvenir. Pierre affirme que nul ne peut savoir ce qui est vrai s’il ne pratique pas les règles de vies qui correspondent : « S’il entend avec ordre et méthode, il peut savoir ce qui est vrai ; mais en refusant d’adopter la règle d’une vie amendée et d’une conduite chaste, conséquence nécessaire à la connaissance de la vérité, il ne peut par reconnaître qu’il sait ce qu’il sait. » (Ibid. 36, 1.) Il y a donc un état pour recevoir ce que l’on cherche. Mais la foi n’est pas une nécessité de nature, puisque les auditeurs sont libres de s’y conformer ou non.

Par opposition à Simon, la connaissance n’est pas pour Pierre une fin en soi. La recherche de l’homme n’a d’autre but que de faire face au jugement de Dieu : « Les hommes doivent chercher s’il est en leur pouvoir de trouver, en cherchant, ce qu’est le bien, et de le faire quand ils l’ont trouvé ; car c’est sur cela qu’ils doivent être jugés. » (Ibid. 37, 3.) La connaissance scientifique ne peut que jeter un trouble dans l’esprit du croyant : « En quoi les hommes ont-ils besoin de savoir comment le monde a été fait ? » (Ibid. 37, 4.), demande Pierre. Nous retrouvons la foi obscurantiste. Le questionnement perce dangereusement la bulle du système théologique. Il n’est permis d’en savoir plus qu’au seul Prophète. Par contre, il est nécessaire de connaître, par la foi, que Dieu a fait le monde. Or, « le créateur du monde est le Dieu juste et bon » (Ibid. 37, 6). L’insistance de Pierre sur la bonté et la justice de Dieu répond à la doctrine de Marcion qui oppose le Dieu juste de la vieille Bible, le créateur du monde de la Matière, au Dieu Bon de l’Evangile, le Dieu inconnu duquel procède l’esprit du Christ. Le rédacteur des Reconnaissances mêle les enseignements de Simon et de Marcion qui devaient être confondus et largement répandus dans la Syrie des premiers siècles. Simon est perçu comme le fondateur d’une gnose « chrétienne », issue du courant essénien ou baptiste (« sadducéen ») parallèle au christianisme orthodoxe, qui ne reconnaît Jésus ni en tant que christ ni en tant que prophète. Marcion, disciple de l’apôtre Paul, est vu comme le propagateur d’un dualisme chrétien absolu. Tous deux jugent négativement le Dieu créateur et élaborent une vision du monde comparable.

La justice de Dieu n’est pas évidente dans ce monde-ci ; aussi, la doctrine de Pierre renvoie-t-elle au jugement dernier : « [Dieu] est bon pour que tous vivent de sa bonté, mais il sera juste au jour du jugement, pour accorder à ceux qui en sont dignes des récompenses éternelles, desquelles il exclura les indignes. » (Ibid. 37, 10.) En accordant la vie et les bénédictions de la nature aux bons et aux méchants, le créateur est bon. Mais il serait injuste s’il ne rétribuait pas les uns et les autres selon leur conduite : « Ainsi au jour du jugement, quand les justes seront introduits dans le royaume de Dieu, mais que les injustes seront jetés dehors, alors aussi la justice de Dieu sera manifestée. » (Ibid. 38, 5.) Simon revient sur la question de l’immortalité de l’âme dont dépend la justice de Dieu : « Si celle-ci n’est pas immortelle, ta prédication ne pourra tenir debout. » (Ibid. 39, 1.) L’édifice entier de la religion tient sur la justice de Dieu, accorde Pierre. Nous renvoyons à notre lecture des Homélies pour les doctrines liées de la justice divine et de l’immortalité de l’âme (Hom II, 13).

Retour sur les théories des deux royaumes et des syzygies

L’enseignement de Pierre développé en Rec III, dans les paragraphes 40-60, se retrouve largement en Hom III, 40-57. Nous nous dispenserons donc d’en faire une lecture détaillée. Relevons toutefois, dans la proclamation de Pierre à la foule : « Il faut plutôt plaindre Simon de ce qu’il est devenu vase d’élection pour le Malin. » (Rec III 49, 5.) Il ironise sur la vision qui témoigne en faveur de Paul à Damas : « C’est pour moi [dit le Seigneur] un outil de choix [un instrument d’élection] pour porter mon nom devant les nations, les rois et les fils d’Israël. » (Ac IX, 15.) Simon et Paul sont l’un et l’autre considérés par Pierre comme les instruments du Malin.

La théorie des deux royaumes développée dans les paragraphes 52-54 se retrouve en Hom XX, 1-3. La théorie des dix paires antagonistes ou syzygies des paragraphes 55-61 se retrouve en Hom II, 15, 1-18, 1.

L’enseignement de Pierre s’achève ici par une définition édifiante du disciple : « Quel est celui qui se montre assidu à s’instruire et qui poursuit avec ardeur l’examen de chaque question, si ce n’est celui qui aime son âme en vue du salut et renonce à toutes les affaires du monde pour donner tout son temps à la parole de Dieu ? Lui seul est jugé prudent par le vrai Prophète : il vend tout ce qu’il possède, et achète l’unique perle authentique, il comprend la différence qui sépare les choses temporelles des éternelles, les petites des grandes, les humaines de Dieu. Il comprend en effet quelle est l’espérance éternelle qui réside auprès du Dieu vrai et bon. Mais quel est celui qui aime Dieu, si ce n’est celui qui connaît sa sagesse ? Et comment pourra-t-il connaître la sagesse de Dieu sans être assidu à l’écoute de la parole. » (Ibid. 62, 1-4.)

Simon part pour Rome, Pierre ordonne Zachée

Nous retrouvons Paul sous le masque de Simon lorsque Pierre fait part à ses disciples de la nécessité de corriger les erreurs propagées par l’apôtre : « Puisque donc, comme vous l’avez entendu, Simon [Paul] est sorti pour circonvenir les oreilles des gentils qui ont été appelés au salut, il est nécessaire que je parte aussi sur ses traces, afin que nous redressions les erreurs qui auront été répandues par lui. » (Ibid. 65, 3.) Le récit de l’ordination de Zachée et de l’organisation de l’Eglise de Césarée est ici abrégé par rapport aux Homélies. Le rite du baptême décrit comporte l’invocation de « la trine Béatitude », l’onction d’huile vierge sanctifiée par la prière et l’immersion dans une eau courante. Le rituel est celui décrit dans la Didaché 11. La fin du paragraphe 65 et le paragraphe 66 se retrouvent en Hom III, 60-73. Pierre doit éviter que « les nations ne puissent en aucune façon être circonvenues par la perfidie de Simon [Paul] » et se rendre lui-même chez les gentils « de peur que par un délai plus long de [sa] part et par l’effet des crimes de Simon [Paul] exerçant leurs ravages de tous côtés, ils ne deviennent incurables. » (Ibid. 65, 5).

Pierre crée un mouvement parmi ses douze disciples : « Je désire, si toutefois vous aussi le trouvez bon, qu’à la place de Zachée, que nous avons ordonné évêque en ce lieu, soit introduit dans le nombre des douze Benjamin, fils de Saba, et qu’à la place de Clément, que j’ai décidé de garder toujours à mes côtés parce que, venant des gentils, il a un grand désir d’entendre la parole, on mette Ananias, fils de Safra, et enfin, à la place de Nicétas et Aquila, récemment convertis à la foi au Christ, Rubélus, frère de Zachée, et Zacharie, l’architecte. » (Ibid. 68, 5.) Les disciples se retrouvent globalement au nombre de seize. Aussitôt, il envoie les douze en avant-garde sur les traces de Simon : « Je veux que vous partiez après-demain chez les gentils et que vous suiviez les traces de Simon, pour me tenir au courant de tous ses faits et gestes. » (Ibid. 69, 2.) Les Reconnaissances gardent en mémoire une lutte acerbe entre Paul et Pierre qu’elles montrent proche de Jacques, contrairement aux Actes des apôtres qui gomment les oppositions pour tenter de donner l’image d’une unité ecclésiale d’orthodoxie. Pour les deux antagonistes, l’enjeu consistait à convertir les gentils et à déployer une forme de christianisme, un « évangile » plutôt qu’un autre. La Lettre aux Galates est sur ce point édifiante.

Pierre met un bémol aux paroles évangéliques. Tandis que Jésus déclarait : « Quiconque a laissé maisons, frères, sœurs, père, mère, femme, enfants ou champs à cause de mon nom, il recevra plusieurs fois autant et héritera de la vie éternelle. » (Mt XIX, 29), Pierre demande : « Si d’aucuns ont la possibilité et la volonté de me suivre, il leur est permis de le faire, mais sans manquer à leurs devoirs. Et quand je dis « sans manquer à leurs devoirs », je veux dire : sans contrister par leur départ quelqu’un qui ne doit pas être contristé, ni d’abandonner des parents qu’il ne faut pas abandonner, ou une épouse fidèle, ou toute personne semblable, à laquelle il convient pour l’amour de Dieu d’apporter un réconfort. » (Rec III, 72, 1-2.) Certes, Pierre ne fait mention que de l’épouse ou du parent « fidèle », c’est-à-dire qui partage en tous points la même foi.


1 Voir Mt V, 27-28.

2 Voir Is XLIV, 6.

3 Citation de Ps CX, 1.

4 Citation de Gn I, 3ss.

5 Cette doctrine du Fils créateur du monde se trouve dans le prologue de l’Evangile de Jean.

6 Voir Hom XIX, 2-25.

7 Voir Mat VI, 33.

8 Voir Mt XXIV, 48.

9 Voir Ex XXXIII, 20.

10 Voir Mt V, 8.

11 Voir Didaché VII, 1.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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