Le roman pseudo-clémentin


Les reconnaissances - chapitre_2


IV - Les reconnaissances


Chapitre 2

Les disciples de Pierre

i les Homélies attribuent seize disciples à Pierre, sans compter Clément (Hom II, 1, 1-2), les Reconnaissances, qui en donnent douze, semblent avoir conservé la liste primitive : « Le premier après Pierre était Zachée, puis venait Sophonie, Joseph et Michée, Eliesdros [ou Eléazar] et Phinéas, Lazare et Elisée ; après eux, moi Clément et Nicodème, puis Nicétas et Aquila qui, précédemment disciples de Simon, s’étaient grâce à l’enseignement de Zachée, convertis à la fois au Christ. Quant aux femmes, pas une seule n’était présente. » (Rec II, 1, 2.) En préambule, Pierre, qui dispense son enseignement à l’aube, confie aux disciples qu’il s’éveille habituellement peu après le milieu de la nuit : « J’ai pris pour habitude de me remémorer les paroles de mon Seigneur, telles que je les avais entendues de sa bouche, et, dans ma soif pour elles, j’ai ordonné à mes esprits et mes pensées de s’arracher au sommeil pour leur prêter une attention éveillée, les repasser chacune et les relier l’une à l’autre, et qu’ainsi je parvienne à les garder en mémoire. » (Ibid. 1, 6.)

Simon et Luna

Le portrait de Simon dessiné par Aquila (Rec II, 7, 1- 13, 13) reprend celui d’Hom II, 22, 1-31,4 qu’il modifie parfois. Dans les Homélies, Jean le Baptiste est l’initiateur du courant religieux contraire. Jean avait trente disciples en relation avec le mois lunaire, parmi lesquels Hélène. Lorsque Jean fut exécuté, Simon, le premier d’entre les disciples, se trouvait en Egypte, si bien que Dosithée prit la tête du mouvement. Simon dut intriguer pour retrouver la première place. Dans les Reconnaissances, Jean le Baptiste est préservé. Le mouvement est initié par Dosithée après la mort de Jean. Le groupe comprend également trente membres, dont Luna (Hélène dans les Homélies). Il se peut que Luna – bien nommée puisqu’elle est sensée produire l’ajustement des trente sur le mois lunaire1 –, soit le nom primitif de l’amour de Simon, par opposition au Christ solaire, seul. « Après la mort de Dosithée, Simon prit Luna chez lui, et jusqu’à ce jour il se rend partout avec elle, comme vous le voyez, mystifiant les foules et soutenant qu’il est lui-même une certaine puissance, située au-dessus du Dieu créateur ; quant à Luna, sa compagne, il prétend qu’elle est descendue des cieux supérieurs et qu’elle est la sagesse, mère de toutes choses. » (Rec II, 12, 1-2.) Les Homélies disent d’Hélène qu’ « elle est souveraine, en tant que substance mère de toutes choses, et sagesse » (Hom II, 25, 2) ; « elle habite auprès du Dieu premier et unique » (Rec II, 12, 2). Simon et Hélène forment le couple mythique, modèle des gnostiques : la Puissance de Dieu et sa Sagesse. Aquila ajoute : « Un jour que cette Luna, sa compagne, était dans une tour, une foule immense, venue pour la voir, entourait la tour de toutes parts. Or tous ces gens la voyaient se pencher et regarder par toutes les fenêtres de la tour. Et il y a beaucoup d’autres prodiges qu’il a faits et qu’il fait, en sorte que les gens, remplis de stupeur, en déduisent qu’il est lui-même le Dieu suprême. » (Ibid. 12, 4-5.)

Il est mal aisé de saisir le véritable sens de la spiritualité de Simon à travers l’affreuse caricature qui nous est proposée. Simon prend appui sur une belle âme défunte avec laquelle il est en relation : « J’ai évoqué par des adjurations secrètes, l’âme d’un enfant sans souillure et mort de mort violente, et je l’ai contrainte à m’assister, et c’est par elle que se fait tout ce que j’ordonne. » (Ibid. 13, 2.) Il explique : « Une fois que l’âme s’est dépouillée des ténèbres de son corps, elle occupe le second rang auprès de Dieu. Et aussitôt elle reçoit la prescience, raison pour laquelle on l’évoque pour la nécromancie. » (Ibid. 13, 4.) Les âmes, qui ont au ciel une conduite juste, peuvent être libérées de l’autorité des anges qui en ont la garde par des invocations magiques. Nicétas rapproche la thèse de Simon de celle des sadducéens2 (dont nous avons vu, dans les Homélies, qu’ils se confondent avec les esséniens) : « Et comment veux-tu nous persuader qu’il n’y aura pas de jugement, comme quelques-uns des juifs le professent, et que les âmes ne sont pas immortelles, comme plusieurs le pensent, alors que tu vois les âmes de tes propres yeux et que tu reçois d’elles l’attestation du jugement divin ? » (Ibid. 13, 13.)

Simon fait une révélation à ses disciples : « N’allez pas croire que je suis un homme de votre espèce ; je ne suis ni magicien, ni amant de Luna, ni fils d’Antoine. Car, avant que ma mère Rachel s’unît à lui, encore vierge elle me conçut, alors qu’il était en mon pouvoir d’être soit petit soit grand, et d’apparaître comme un homme parmi les hommes. » (Ibid. 14, 1-2.) Simon est présenté comme un double du Christ dont le but est de placer ses disciples dans les « demeures célestes et ineffables » (Ibid. 14, 3). Il n’est pas, à proprement parler un humain du commun, mais un être spirituel. Il se dit même Dieu. Mais que signifie véritablement être Dieu ? « C’est de pouvoir se rendre petit ou grand à volonté. » (Ibid. 15, 3). La particularité de Dieu est de créer l’homme. En tant que Christ, Simon crée effectivement l’homme spirituel : « A un certain moment, j’ai par mon pouvoir transformé de l’air en eau, puis l’eau à son tour en sang et, lui donnant la fermeté de la chair, j’en ai formé une nouvelle créature humaine, un enfant, et j’ai mis au jour une œuvre beaucoup plus noble que celle de Dieu créateur. Lui, en effet a créé un homme de terre, mais moi d’air [le souffle qui est l’esprit], ce qui est plus difficile ; puis, le défaisant à nouveau, je l’ai rendu à l’air. » (Ibid. 15, 4-5.) Cette présentation des choses critique l’enseignement de Paul sur la nouvelle création : le Dieu créateur d’Adam donne forme à un homme animal, en proie à la violence et aux passions ; le Christ crée l’homme spirituel doté du discernement de la conscience3. La matière de l’un est la terre, celle de l’autre est l’esprit. Mais pour Pierre et ses disciples, il ne saurait y avoir une seconde création supérieure à la première.

Pierre intervient pour s’affliger que Simon, sous l’influence des démons, puisse parler de l’immortalité et du jugement des âmes par expérience, alors que l’on ne peut adhérer légitimement à une telle connaissance que par la foi seule ; cette foi que Simon rejette parce que dépourvue de justification ou de raison. Il déplore que « l’adversaire », dans lequel nous venons de voir Paul, s’efforce de pervertir « l’attachement inné au Dieu créateur » (Ibid. 17, 1) en rendant les hommes ingrats et ennemis à son égard. Si Dieu permettait à la rébellion de se déchaîner, ajoute Pierre, l’humanité disparaîtrait. A l’inverse, si tous s’attachaient à Dieu, sa filiation la sauverait. « Maintenant la plupart des hommes sont devenus ennemis de Dieu, parce que le Malin a pénétré leurs cœurs et a détourné à son profit l’attachement que Dieu le créateur avait mis en eux pour qu’ils l’éprouvent envers lui. Pour d’autres en revanche, qui semblaient un tant soit peu vigilants, le Malin a néanmoins entraîné leur esprit et leur cœur à s’égarer loin du Dieu vrai en se montrant à eux sous une apparence de gloire et de splendeur, et en leur promettant monts et merveilles4. » (Ibid. 17, 4-5.) Nous percevons dans ces propose le déploiement de l’Eglise de Marcion dans la filiation paulinienne, et des mouvements gnostiques. A bout d’argument, Pierre ajoute : « Et même s’il existait vraiment un Dieu étranger, était-il juste d’abandonner celui qui nous avait faits, qui était notre Père et notre créateur, pour passer de notre Dieu propre à un Dieu étranger [le Dieu supérieur] ? » (Ibid. 18, 8.) Cette question rhétorique vient comme une réponse à Paul : « Vous aussi, mes frères, vous êtes morts à la Torah par le corps du Christ pour être à un autre, à celui qui a été relevé d’entre les morts afin que nous portions du fruit de Dieu [du Dieu qui ne peut plus être celui de la Torah]. » (Rm VII, 4.)

Le Christ provoque la division

Clément ne peut participer à la prière communautaire préalable à la confrontation, puisqu’il n’est pas baptisé. « Le premier de tous les devoirs, commence Pierre, est de rechercher la justice de Dieu et son royaume. » (Rec II, 20, 2.) La justice intéresse l’action droite, le royaume concerne l’espérance ; « il convient donc que vous reconnaissiez ici, c’est-à-dire pendant que vous êtes dans la vie présente, la volonté de Dieu, quand il y a encore possibilité d’agir » (Ibid. 20,3). La conduite de vie est première, la spéculation est seconde : « Le temps est court, et le jugement de Dieu sera prononcé sur des actes, non sur des questions. » (Ibid. 20, 5.) « A ceux dont le jugement est droit, ajoute Pierre, Dieu se manifeste par les œuvres même qu’il a faites dans le monde, tirant un témoignage de sa création elle-même5, et ainsi, puisqu’il ne doit pas y avoir de doute au sujet de Dieu, il nous faut maintenant nous enquérir uniquement de sa justice et de son royaume. » (Ibid. 21, 4.) Le Dieu créateur constitue le principe universel sur lequel il n’y a pas lieu de s’interroger, enseigne Pierre : « Car si nous méritons par nos bonnes œuvres d’obtenir le salut, en nous présentant devant Dieu chastes et purs, nous serons remplis de l’Esprit saint et nous connaîtrons sans aucune interrogation oiseuse toutes les choses secrètes et cachées, alors que, passerait-on le temps de sa vie à s’interroger, non seulement on n’arrivera pas à les découvrir, mais encore on aggravera son égarement en prétendant parvenir à la porte de la vie sans commencer par s’engager sur le chemin de la justice. » (Ibid. 21, 6-7.) Par opposition au gnosticisme en quête de la connaissance, la tradition de Pierre se présente comme un obscurantisme, si ce n’est que le vrai Prophète apporte la lumière à celui qui lui accorde une foi aveugle.

Pierre pose les conditions d’une controverse paisible. Simon répond : « Tu ne vois pas, grand sot, que tu te mets en contradiction avec ton maître en exigeant la paix, ce qui en tout cas ne convient pas à qui promet de monter à l’assaut de l’ignorance ? Ou bien, si tu as raison d’exiger la paix de tes auditeurs, ton maître a eu tort de dire : « Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais l’épée6. » » (Ibid. 26, 5-6.) Certes, l’enseignement de Jésus a semé la discorde dans les familles, mais le fondement est bien celui des béatitudes : « Heureux les pacifiques, car ils seront appelés fils de Dieu7. » (Ibid. 27, 2.) Le vrai Prophète « invitant ses disciples à la patience dans la vertu, les exhortait à préserver le bienfait de la paix, fût-ce en souffrant dans l’abstinence. » (Ibid. 29, 1). Parallèlement, il faisait de ceux qui vivaient dans les richesses des ennemis. La paix est demandée aux croyant au sein de la communauté. A eux le Prophète a dit : « Heureux les pacifiques car ils seront appelés fils de Dieu. » (Ibid. 29, 4.) Aux incroyants et aux riches opposés à son enseignement, il annonce « la guerre par la parole » (Ibid. 29, 5.) : « « Vous verrez le fils se séparer de son père, et l’homme de sa femme, et la fille de sa mère, et le frère de son frère, et la bru de sa belle-mère, et l’homme aura pour ennemis les gens de sa famille. » Dans chaque maison, en effet, quand il commencera à y avoir divergence entre croyant et non-croyant, le combat sera inévitable, les incrédules d’un côté luttant contre la foi, et les croyants de l’autre dénonçant chez les premiers l’erreur invétérée et la souillure des péchés. » (Ibid. 29, 6-7.) De même que l’enseignement du Prophète contrarie l’un ou l’autre dans une même famille, il est accepté dans une maison, refusé dans une autre8. En n’obtenant pas l’agrément des scribes et des pharisiens, il introduit la division dans la société elle-même. « Soit les hommes adoptent la foi en la vérité et deviennent fils de paix et fils de Dieu, soit ne l’adoptent pas et sont dénoncés comme ennemis de la paix et de Dieu. » (Ibid. 30, 6.)

Simon objecte qu’il y a contradiction à dire que « nul royaume divisé contre lui-même ne pourra se maintenir9 » (Ibid. 31, 5.) tout en proclamant que l’on amène la division. Celle-ci est en vérité une séparation d’avec le monde, tandis que l’unité est intérieure à la communauté. Pierre se défend de ne rapporter que les paroles de son maître et, comme il est Prophète, il ne peut se contredire. La question doit cependant être examinée puisque Simon nie qu’il soit Prophète. Si l’incohérence est démontrée, dit Simon, il sera alors prouvé qu’il n’est pas Prophète. Pierre réplique que l’on peut être cohérent sans être prophète et, inversement, incohérent tout en étant prophète. Toutefois, il propose de démontrer la cohérence de Jésus pour prouver qu’il est bien le Prophète : « C’est le royaume de ce monde plongé dans l’erreur, ou toute maison qui s’y trouve, qu’il divise par la parole de vérité, assurément pour que l’erreur tombe et que règne la vérité. Mais s’il advient à quelque maison que l’erreur, introduite par quelqu’un, y divise la vérité, alors si l’erreur l’emporte, il est certain que la vérité ne peut se maintenir. » (Ibid. 35, 3-4.) Simon réplique : « Mais on ne peut savoir si votre maître divise l’erreur ou la vérité ! » (Ibid. 35, 6.) De quel côté se situe-t-il dans la rupture ?

Le Dieu suprême face au créateur

Pierre pose une nouvelle fois la thèse fondamentale de ses prédications : « Il y a un seul Dieu, et il est le créateur du monde, le juste juge, celui qui un jour rend à chacun selon ses actes. » (Ibid. 36, 5.) Simon, qui n’embrasse pas la foi de Pierre expose que personne, ni les juifs, ni les païens, aucun philosophe ne s’accorde avec une telle profession de foi. Il définit sa propre croyance : « J’affirme, moi, qu’il y a beaucoup de dieux, mais qu’il y en a un incompréhensible, inconnu de tous, et qu’il est le Dieu de tous ces dieux. » (Ibid. 38,3.) Nous retrouvons la théologie de Marcion. Simon tire ses conclusions de la seule Torah. Nous renvoyons au texte parallèle vu en Hom XVI, 5, 3-6, 12. Le Dieu suprême n’est pas le Dieu des juifs, « mais de ceux qui le connaissent » (Rec II, 39, 12), c’est-à-dire les gnostiques. S’il y a beaucoup de dieux, concède Pierre, c’est au Dieu des juifs qu’ils sont soumis, « à côté duquel il ne peut y en avoir aucun d’égal ni de plus grand. » (Ibid. 41, 1). De la démonstration de Pierre, nous ne retiendrons que quelques points essentiels : « Le vocable « dieu » est donc utilisé de trois manières : soit quand celui à qui on le donne l’est réellement, soit quand il est au service de celui qui l’est réellement et qu’en l’honneur de celui qui envoie, pour prendre son autorité parfaite, l’envoyé reçoit le nom de celui qui l’a envoyé. » (Ibid. 42, 1.) Dieu a divisé la société humaine en soixante-douze nations et il a donné à chacune un ange pour prince. A Michel, le plus grand parmi les archanges, le sort a attribué la garde des Hébreux qui, « plus que tous les autres, ont hérité le culte et la connaissance du Dieu très-haut » (Ibid. 42, 5). En tant que dépositaires du droit de vie et de mort, les chefs des nations deviennent des dieux. « Or le Dieu des princes, c’est Christ, qui est le juge de tous. » (Ibid. 42, 8.) Ni les anges, ni les hommes ne peuvent être véritablement des dieux puisqu’ils sont des créatures soumises à une domination. Dieu se révèle par son pouvoir de vie et de mort. Il est « celui qui non seulement est vivant, mais qui aussi donne à d’autres la vie, qu’il peut également enlever quand il le veut. » (Ibid. 42, 10.) La vie naturelle revêt une valeur absolue. Tout jugement sur la qualité de la vie est renvoyé à la faute de l’homme, jusqu’à la dégradation de la vie animale. Pierre conforte sa thèse de quelques références bibliques et conclut : « Ainsi de tout côté, l’Ecriture appuie cette affirmation : « Celui qui a créé le monde est le seul vrai Dieu. » (Ibid. 43, 5.)

Il y a dans la Torah un enseignement que la tradition du vrai Prophète révèle. La Torah demande de ne pas croire le prophète qui ferait des signes et des prodiges et chercherait à persuader d’adorer d’autres dieux que le Dieu des juifs10 : « C’est pourquoi aussi notre Seigneur, lorsqu’il faisait des signes et des prodiges, prêchait le Dieu des juifs, et pour cette raison il est juste de croire à sa prédication. » (Ibid. 46, 1.) Ce qui n’est pas le cas de Simon qui fait bien des signes et des prodiges, mais qui enseigne d’autres dieux. Or, Jésus n’enseignait pas de chercher Dieu, mais son règne et sa justice perdus par les scribes et les pharisiens. Alors, Simon se fait fort de démontrer que Jésus « introduit un Dieu inconnu de tous » (Ibid. 47, 1.) Apparu longtemps après les patriarches qui connaissaient Dieu, Jésus n’a-t-il pas dit : « Personne ne connaît le Fils, si ce n’est le Père, et personne ne connaît le Père, si ce n’est le Fils et celui a qui le Fils a voulu le révéler11. » (Ibid. 47, 3.) ? Pierre explique que Moïse, qui a prophétisé la venue du Prophète, n’a pu méconnaître le Père. Puisque le Fils était avec le Père depuis le commencement, celui-ci n’a pu que révéler aux patriarches ce qu’il a révélé à Moïse. Il réplique à Simon sur un ton polémique : « A toi en revanche, qui ne croit pas au Fils, comment le Père a-t-il pu être révélé, lui qui n’est connu de personne, si ce n’est de celui à qui le Fils a voulu le révéler ? » (Ibid. 48, 4.)

Enseignement de Simon sur le Dieu suprême

« Mon opinion, dit Simon, est qu’il existe une certaine puissance d’une lumière infinie et ineffable, dont la grandeur doit être considérée comme insaisissable, puissance qu’ignorent même le créateur du monde et Moïse le législateur et votre maître Jésus. » (Rec II, 49, 1.) Pierre répond à Simon qu’il donne pour certaine une croyance invérifiable. Pour lui les cinq sens permettent aux hommes de voir Dieu dans la création. Cette « puissance », dont parle Simon, devrait donner aux hommes un sixième sens qui leur permettrait de la saisir et de la comprendre. Pierre met Simon au défi de témoigner qu’il possède lui-même ce sixième sens par lequel il prétend voir cette « lumière infinie ». La lumière est une abstraction qui ne permet pas de postuler à l’existence d’un autre Dieu que celui qui l’a créée. Pierre insiste : « Tant que tu ne trouveras pas quelque nouveau sens en dehors des cinq que nous utilisons tous, tu ne pourras affirmer l’existence d’un nouveau Dieu. » (Ibid. 51, 3.) Pourtant, alors que Simon admet que tout ce qui existe est assorti aux cinq sens, Pierre admet qu’il y a bien un sixième sens, celui de la prescience, que possèdent les prophètes.

Simon expose sa thèse telle que nous l’avons lue en Hom II, 38-39 : « Comme je voyais que [le Dieu créateur] n’était pas parfait, je compris qu’il y en avait nécessairement un autre qui était parfait. » (Rec II, 53, 2.) « Et même si la Torah n’avait pas fourni des signes permettant de conclure que le Dieu qui a créé le monde est imparfait, il m’était possible également de le déduire du mal qui se fait dans le monde et qui n’est pas corrigé. » (Ibid. 54, 5.) Pierre retourne l’argument : « On peut dire [de ta fameuse puissance] pareillement que, vu tout le mal qui se fait ici-bas, soit elle est impuissante en ne le corrigeant pas, soit, si elle le peut mais ne le veut pas, elle est à la fois impuissante et imparfaite. » (Ibid. 55, 3.) Pour Pierre, l’évidence de la création témoigne pour le créateur, l’absence de toute substance particulière infirme l’existence de la puissance soutenue dans la thèse de Simon. Il n’y a donc pas de raison d’abandonner le Dieu du monde par lequel vivent les hommes, puisque toutes les qualités attribuées à un Dieu suprême ne sont que des abstractions tirées du sein même de la création.

Pour Pierre, le Dieu de Simon ne peut être juste puisqu’il ne donne aucun élément significatif pouvant engager les hommes à se libérer du Père créateur afin qu’ils viennent à lui. Or, s’il n’est pas juste, il ne peut être bon. Simon réplique, en référence à la doctrine gnostique : « Es-tu si complètement dans l’erreur, Pierre, que tu ignores que nos âmes viennent du Dieu bon, supérieur à tout, mais qu’elles ont été amenées captives ici-bas dans ce monde ? » (Ibid. 57, 1) « [Le Dieu bon] a envoyé le Dieu créateur pour faire le monde, mais celui-ci, une fois le monde créé, s’est proclamé lui-même Dieu. » (Ibid. 57, 3.) « Le Dieu bon offre le salut à la seule condition qu’il soit reconnu, tandis que le créateur du monde exige en outre que la Torah soit accomplie12. » (Ibid. 58, 2.) « C’est un grand travail que de le reconnaître, pour un homme qui séjourne dans la chair. Car ce corps qui encercle notre âme est plus obscur que toutes les ténèbres et plus lourd que toute fange. » (Ibid. 58, 4.) Pierre confirme son attachement au Dieu créateur : « Je ne sais comment cette puissance mérite les qualificatifs de bonne et juste, elle à qui nul ne peut plaire sans avoir fait acte d’impiété envers celui par qui il a été fait. » (Ibid. 58, 9.) Il questionne : « Si le Dieu créateur à réussi à enlever les âmes par la force [au Dieu suprême] pour les amener en ce monde, comment le Dieu bon pourra-t-il les appeler, une fois échappées au corps et affranchies des liens de la captivité, à subir le châtiment, alors que c’est par sa négligence ou sa faiblesse qu’elles ont pu être entraînées en ce lieu et enfermées dans le corps comme les ténèbres de l’ignorance ? » (Ibid. 60, 2.) Question que le rédacteur laisse sans réponse pour éviter la problématique du Dieu bon qui ne châtie point.

Pierre ne peut pas croire au Dieu suprême parce qu’il s’en tient aux cinq sens dont le Dieu créateur a pourvu les hommes et par lesquels « ils ne perçoivent l’existence d’aucun autre Dieu, selon ce que leur propre nature leur dicte » (Ibid. 60, 6). Il met une nouvelle fois Simon au défi : « Donnes-nous donc, comme je l’ai déjà répété maintes fois, en ta qualité de nouveau Dieu ou en tant que tu es descendu de lui quelque sens nouveau par lequel nous puissions reconnaître ce nouveau Dieu dont tu parles. » (Ibid. 60, 5.)

Nous avons vu dans les Homélies que Pierre pouvait décrire la forme et l’apparence du Dieu créateur (Hom XVII, 7-12). C’est au tour de Simon de dévoiler le Dieu suprême. Il demande à Pierre de « disposer son esprit » pour atteindre des lieux auxquels seul l’imaginaire peut avoir accès : « Déploie ton esprit jusqu’au ciel, et derechef au-dessus du ciel, et vois qu’il doit y avoir un lieu, situé au-delà du monde ou en dehors du monde, dans lequel il n’y a ni ciel ni terre, pour que leur ombre ne produise pas là aussi des ténèbres, et où par conséquent, puisqu’il ne s’y trouve aucun corps, ni ténèbres produite par des corps, règne nécessairement une lumière sans fin ; et considère de quelle nature peut être cette lumière, à laquelle ne succède point de ténèbres. Car si la lumière de notre soleil remplit ce monde-ci tout entier, combien grande est, penses-tu, cette lumière incorporelle et infinie ? Si grande, assurément, que, comparée avec elle, cette lumière de notre soleil semble être ténèbres et non lumière. » (Rec II, 61, 4-5.)

Nous avons également vu que Pierre refusait les visions comme source de connaissance vraie et contestait que Jésus fût apparu à Paul sur le chemin de Damas (Hom XVII, 13-19). Ici, il prend l’exemple d’une partie de pêche avec son frère André, où, absorbé dans des rêveries, il se trouvait ailleurs que dans la réalité du poisson qui mordait à l’hameçon. C’est donc André qui fait la leçon à Pierre : « En vérité, chez ceux qui commencent à être possédés du démon ou à avoir l’esprit dérangé, les premiers symptômes sont du même type : ils sont d’abord transportés en imagination là où tout n’est que charme et délices, puis, par une effusion vaine et sans consistance, ils se portent vers des objets inexistants. Or c’est là l’effet d’une certaine maladie de l’âme, qui l’empêche d’une part de voir les choses qui sont, et qui lui fait désirer d’autre part d’avoir sous les yeux les choses qui ne sont pas. » (Rec II, 64, 1-2.) André ajoute que le phénomène d’égarement survient également par excès de froid ou de chaud ou en état de déshydratation. Il conclut : « Il est par conséquent certain que ces phénomènes sont le produit de quelque trouble, soit de l’âme soit du corps. » (Ibid. 64, 5.) Pierre ajoute : « On ne peut en effet imaginer quelque chose de nouveau dont aucune forme n’a jamais existé. » (Ibid. 65, 4.) Un tel argument ne peut être retourné contre les visions que Pierre a du Dieu créateur, puisque celui-ci appartient à ce monde-ci et que les cinq sens nous sont donnés pour le voir, ne serait-ce qu’à travers sa création. Les abstractions refusées à Simon sont ici légitimées.

Simon donne une réalité aux images de la pensée : « Il n’est pas possible que tout ce qui se présente à la pensée de l’homme n’ait pas aussi une substance réelle et véritable ; ce qui n’a pas de substance, en effet, n’a pas non plus d’apparence ; or ce qui n’a pas d’apparence ne peut pas non plus se présenter à la pensée. » (Ibid. 66, 2.) Pierre répond en remarquant que la vision de l’au-delà du monde peut être lumière pour l’un, ténèbre pour l’autre. Il se réfère alors à la Torah : « Il convient d’une part de confesser un seul Dieu, qui est réellement ; d’autre part, en revanche, qu’il y a des cieux faits par lui, comme la Torah le dit aussi, dont l’un est le ciel supérieur, dans lequel est contenu à son tour le firmament visible. Le premier est perpétuel et éternel, ainsi que ceux qui y habitent, tandis que le ciel visible doit se dissoudre et passer lors de la consommation du monde, pour que le ciel antérieur et plus haut apparaisse après le jugement aux saints qui en sont dignes13. » (Ibid. 68, 2-3.) Simon affirme qu’une telle cosmologie est du domaine de la foi, non de la raison. Pierre répond que la vérité prophétique inscrite dans la Torah ne peut se passer de la raison et qu’il ne saurait y avoir de foi durable en dehors d’elle ; c’est la gnose de Simon qui manque de fondement rationnel.

La séparation de table entre baptisés et païens
La raison de la séparation d’avec les païens vient de ce que ceux-ci sont possédés des esprits impurs entrés dans leurs corps par l’absorption des viandes sacrifiées : « Quiconque a un jour rendu un culte aux idoles et adoré ceux que les païens appellent des dieux, ou a mangé des victimes qu’on leur a sacrifiées14, n’est pas exempt d’un esprit impur. Car il s’est fait le convive des démons et est entré en communion avec ce démon dont il s’est forgé une image en son esprit, soit par peur, soit par amour15. » (Rec II, 71, 3-4.) Ce n’est que par la purification du baptême que le païen peut se libérer. Néanmoins, « Simon, en proie à ce genre de mal, ne peut plus être guéri, parce qu’il est malade dans sa volonté et son dessein. » (Ibid. 72, 2.) Nous voyons ici une attaque contre la liberté de table que Paul développe dans les chapitres VIII et X de la première lettre aux Corinthiens : « Pour ce qui est des idolothytes [les viandes sacrifiées], nous savons que nous avons tous la science, cette science qui gonfle alors que l’amour bâtit. » (1 Co VIII, 1.) L’apôtre oppose clairement la règle qui sépare juifs et judéo-chrétiens des païens et l’amour qui appelle la convivialité. Les viandes sacrifiées sont neutres puisque les dieux auxquels elles ont été offertes n’ont pas d’existence ; « mais tous n’ont pas la science. Quelques-uns, encore accoutumés aux idoles, croient manger des idolothytes et leur connaissance qui est faible est salie. Une nourriture ne vas pas nous présenter à Dieu ; si nous ne mangeons pas, nous ne sommes pas privés et si nous mangeons, nous n’avons rien de plus » (Ibid. VIII, 7-8). Paul appelle à la liberté de manger ou de ne pas manger de viande. Cependant, l’amour demande également de ne scandaliser personne : « Mais prenez garde que votre droit ne devienne un achoppement pour les faibles. Car si toi qui as la science, quelqu’un te voit attablé dans un temple, sa conscience qui est faible ne sera-t-elle pas fondée à manger des idolothytes ? Et ta science perdra ce faible, ce frère pour qui le Christ est mort. » (Ibid. VIII, 9-11.) Finalement, Paul est prêt à ne plus manger de viande, non pour une question d’impureté, mais pour ne pas rompre avec les végétariens : « Si donc une nourriture scandalise mon frère, je ne mangerai plus de viande jusqu’à la fin du monde pour ne pas scandaliser mon frère. » (Ibid. VIII, 13.)


1 Voir Hom II, 23, 3.

2 Voir Ac XXIII, 8.

3 Voir Rm V, 12-21. Le Christ est fils de l’homme, c’est-à-dire qu’en son incarnation, il porte l’empreinte d’Adam.

4 Voir l’anti-paulinisme en Hom XVII, 13-19.

5 Nous retrouvons l’argument dans la Lettre aux Romains : « Ce qu’on peut connaître de Dieu est pour [les païens qui séquestrent la vérité dans l’injustice] manifeste, puisque Dieu le leur a manifesté. Dans ses œuvres, en effet, depuis la création du monde, on voit par l’intelligence ce qu’il a d’invisible : sa puissance éternelle et sa divinité. Ils sont ainsi sans excuse puisque ayant connu ce Dieu ils ne l’ont pas glorifié comme Dieu. » (I, 19-21.) Il n’est pas habituel de trouver ici et là un même argument valorisant le Dieu créateur.

6 Voir Mt X, 34. Luc n’a pas « l’épée », mais « la division » (XII, 51). Cette dernière leçon semble plus convaincante. Citation de Michée, VII, 6.

8 Voir Mt V, 9.

8 Mt X, 11-15.

9 Voir Mt XII, 25.

10 Voir Dt XIII.

11 Voir Mt XI, 27.

12 La réplique de Simon est empreinte de paulinisme.

13 Lorsque Paul dit qu’il a été « enlevé jusqu’au troisième ciel » (2 Co XI, 2), il fait allusion à un au-delà des deux cieux théorisés par Pierre, à l’au-delà du monde auquel se réfère Simon.

14 L’animal sacrifié aux dieux était cuisiné et mangé, soit au temple, lors de banquets qui se déroulaient dans les jardins ou les dépendances, soit dans les maisons après que la viande ait été distribuée par les bouchers. Ne pas manger de la viande sacrifiée revenait à s’abstenir et à suivre une ascèse végétarienne.

15 Voir 1 Co X, 14-33.


cathares, philosphie cathare, catharisme

Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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