Le roman pseudo-clémentin


Les homélies - chapitre 20

III - Les homélies


Chapitre 20

La cosmogonie de Pierre

ierre éveille les disciples « en pleine nuit » pour un enseignement sous forme de questionnement. Sophonie demande à Pierre d’exposer clairement la doctrine au sujet du Mauvais qui a fait l’objet de la dispute avec Simon. Pierre reprend l’enseignement des deux royaumes et des deux âges 1 : « Dieu ayant défini deux royaumes a établi deux âges ; il a décidé que soit donné au Mauvais le monde présent parce qu’il est de courte durée, qu’il passe rapidement, mais il a promis de donner au Bon l’âge à venir, parce qu’il est long et éternel. » (Hom XX, 2, 2.) Dieu a alloué à l’homme un corps de sentiments d’origine femelle qui comprend le désir, la colère, le chagrin, avec les diverses émotions qui procèdent de cette trilogie. Il lui a également donné un esprit d’intelligence d’origine mâle qui porte la raison, la connaissance et la crainte, avec les diverses qualités mentales qui s’y rattachent. Nous voyons que la crainte de Dieu est élevée au rang des qualités fondamentales. L’homme a donc une double origine en son être immatériel : « Aussi deux voies lui ont-elles été proposées, celle de la Torah et celle de l’absence de la Torah 2 – et deux royaumes ont été définis, l’un dit des cieux, l’autre de ceux qui règnent maintenant sur terre. » (Ibid. 2, 4.)

Les deux rois régnant sont la main droite et la main gauche de Dieu. « De ces deux rois, l’un cherche à évincer l’autre, sur l’ordre de Dieu. Chacun des hommes a la liberté […] d’obéir à celui qu’il veut, pour faire le bien ou le mal. Mais si l’on choisit de faire le bien, on devient la propriété du bon roi futur ; et si jamais quelqu’un fait le mal, il devient le sujet du mauvais roi présent. » (Ibid. 4, 1-2.) Ce dernier a reçu le pouvoir de Dieu de punir les pécheurs ; en cela il se satisfait et accomplit le dessein de Dieu. Le premier est heureux de trouver des justes et de les sauver pour la vie éternelle selon la même volonté de Dieu. Il est dit du roi Bon (le Fils) qu’il est une créature de Dieu et des deux êtres, le Bon et le Mauvais, qu’ils « n’ont pas leur substance en dehors de Dieu ; car il n’existe pas d’autre principe » (Ibid. 3, 7). « Tout homme injuste, s’il se repent, peut être sauvé, et tout homme juste, s’il commet à la fin un péché, peut subir le châtiment. » (Ibid. 3, 4.)

La dualité en Dieu ici révélée est attestée par les Ecritures : « Moi je tuerai et je ferai vivre ; je frapperai et moi je guérirai3 . » (Ibid. 3, 6.) Pierre donne son interprétation du texte de la Torah : « Il tue de sa main gauche, c’est-à-dire par le Mauvais, que la nature de son mélange fait se réjouir de maltraiter l’impie – il sauve et fait du bien de sa main droite, c’est-à-dire par le Bon, que sa création fait se réjouir de bien traiter et de sauver les justes. » (Ibid. 3, 6.)

Pierre éclaire sa cosmogonie : « Ces deux êtres n’ont pas leur substance en dehors de Dieu ; car il n’existe pas d’autre principe. Ils n’ont pas été émis par Dieu comme des animaux (car ils étaient de même gloire que lui) ; ils ne sont pas non plus des êtres contingents, venus à l’être spontanément, contre sa volonté (l’essentiel de sa puissance eût alors été supprimé). » (Ibid. 3, 8.) Les quatre premiers éléments (le chaud, le froid, l’humide et le sec) ont été émis à partir de Dieu qui est donc père des substance, non de l’intentionnalité qui naîtra de leur mélange. La cosmologie de Pierre est de nature optimiste : « Le Mauvais donc, qui aura servi Dieu de façon irréprochable jusqu’à la fin du monde présent, peut, puisqu’il n’est pas d’une substance unique, portée seulement au mal, devenir bon, par un changement de combinaison. Car il ne fait maintenant rien de mal, même s’il est méchant, puisqu’il a reçu légitimement le pouvoir de maltraiter. » (Ibid. 3, 9-10.)

Michée, un autre disciple, demande d’où vient aux hommes qu’ils pèchent ? Pierre répond, d’une part, qu’ils méconnaissent le châtiment auquel ils s’exposent, d’autre part, qu’ils sont ignorants que le désir sexuel doit s’exprimer aux jours requis et non n’importe quel jour. « Dieu, lui, n’est pas méchant, qui a bien institué le désir, pour la propagation de la vie ; mais ils mettent l’impiété à son comble, eux, en faisant mauvais usage du bien qu’est le désir. » (Ibid. 4, 4.) Il en va de même du mauvais usage de la colère qui est destinée à être dirigée contre soi-même, non contre les autres.

Sophonie n’arrive pas à admettre que Dieu ait engendré un être méchant, quand bien même les hommes bons engendrent parfois de mauvais fils. Si les hommes donnent vie à des fils aux sentiments différents, cela tient, selon Sophonie, à l’altération des substances qui forment le corps mental de l’homme selon les saisons. L’harmonie brisée par les changements du temps touche le caractère des semences dont les substances qui les composent révèlent des tempéraments différents. Un tel raisonnement ne s’applique pas à Dieu ; « comme il est inaltérable et éternel, quand il veut émettre, l’être émis doit absolument être en tout identique à celui qui l’a engendré, c’est-à-dire de substance et de sentiment » (Ibid. 5, 9). Si Dieu était altérable, il ne serait pas immortel.

Pierre hésite à répondre à Sophonie : « Je ne crois pas qu’on puisse s’entretenir du Mauvais sans faire la volonté du Mauvais lui-même. » (Ibid. 6, 1.) Il ne faut certes pas attribuer à Dieu toutes les propriétés des hommes. Les hommes ne modifient pas leurs corps qui changent avec le temps, alors que, pour Dieu, « sous l’action de son Esprit inné, son corps devient ce qu’il veut, par une puissance indicible » (Ibid. 6, 4). Ne voit-on pas que l’air a reçu une nature semblable ? « Changé en rosée sous l’action de l’intelligence incorporelle qui le parcourt, il s’épaissit et devient de l’eau ; l’eau, solidifiée devient pierre et terre, et les pierres, entrechoquées, allument le feu. C’est précisément par transformation et changement que l’air, devenu d’abord eau, a fini par devenir feu par ces changements, et l’humide est passé à la nature contraire. » (Ibid. 6, 5-6.) Si Dieu a pu changer le bâton de Moïse en serpent 4 et l’homme poussière en homme de chair par insufflation5 , a fortiori peut-il se changer lui-même. Ne voit-on pas les anges de nature ignée prendre corps humain comme ceux qui reçurent l’hospitalité d’Abraham6 ou celui qui lutta avec Jacob7 ? « Celui qui ne peut devenir autre chose quand il le veut, étant soumis à sa nature, est mortel ; mais si quelqu’un peut devenir quand il veut ce qu’il veut, il est immortel, puisqu’il maîtrise la nature même en revenant à la jeunesse. » (Ibid. 7, 5.) De ceci résulte que Dieu change quand il le veut la substance de son corps en ce qu’il veut, « et il émet, par le changement qui intervient, un être de même substance, mais non pas de puissance égale » (Ibid. 7, 6). Nous entrons dans la théologie du Christ, Fils de Dieu, émis de la substance de Dieu.

Michée veut alors savoir si le Bon et le Mauvais sont nés tous deux de cette façon-là et s’ils sont frères. Pierre explique qu’ils ne sont pas nés de manière semblable. Dieu a émis hors de lui la quadruple substance de nature éternelle dont les éléments sont parfaitement séparés : le chaud, le froid, l’humide, le sec. Alors qu’elle était hors de Dieu, avec le consentement de celui-ci, les éléments substantiels se sont mélangés pour former des « tempéraments » et « l’intention qui se réjouit des maux » (Ibid. 8, 2) a été produite. La substance primordiale aux quatre composantes parfaitement séparées est enfant de Dieu. On ne peut pas dire qu’il en est de même du mélange qu’il a produit en dehors de lui, de nature contingente. Le Mauvais caractérisé par l’intention qui se réjouit des maux est né du mélange. « Quant au Bon, il a été engendré par le changement de Dieu le plus beau. » (Ibid. 8, 4.) Il est une émanation directe de Dieu. Mais, dit Pierre, cela ne se trouve pas écrit et il n’y a donc pas de certitude. La naissance du Bon reste du domaine de la quête spirituelle. Il ajoute : « De telles choses, il ne faut pas les dire à tous, mais au plus éprouvés, après examen. » (Ibid. 8, 5.) Il faut dissimuler aux adversaires la difficulté à dire le vrai8 . Entre croyants, il ne faut pas non plus évoquer l’embarras mais y penser en silence.

Le sort du Mauvais

Lazare, l’un des disciple demande : « Comment peut-il être conforme à la raison que le Mauvais établi par Dieu juste pour châtier les impies, soit envoyé plus tard, lui et ses anges, avec les pécheurs, dans les ténèbres d’en bas ?9 » (Ibid. 9, 1.) Pierre rappelle que, quelle que soit son intention mauvaise, le Mauvais ne fait rien de mal en accomplissant l’œuvre que Dieu lui a confiée. Il n’agit que par crainte de Dieu « et s’il accuse les maîtres de vérité, c’est pour tendre des pièges aux gens dénués de jugement ; de là vient son nom d’accusateur 10 » (Ibid. 9, 2). La relégation du Mauvais dans les ténèbres d’en bas ne doit pas être vue comme un châtiment : « Le Mauvais a obtenu un mélange tel qu’il se réjouit des ténèbres ; aussi prend-il plaisir à descendre dans les ténèbres du Tartare avec les anges qui partagent sa servitude ; car les ténèbres sont chères au feu. » (Ibid. 9, 4.) Néanmoins, le mélange dont il est formé, qui se caractérise par l’intention des maux, peut alors être modifié en un mélange ayant pour qualité l’intention du bien. La transformation du bâton d’Aaron en serpent et son retour en bâton atteste la possibilité du changement de combinaison. Le sort des âmes humaines est différent : « Quant aux âmes des hommes, qui sont des gouttes de pure lumière, elles sont absorbées par la substance du feu qui leur est étrangère et, comme leur nature ne subit pas la mort, c’est pour elles au contraire la punition qu’elles méritent. » (Ibid. 9, 5.)

A la question de Joseph, un autre disciple, qui demande à Pierre pourquoi les uns croient et les autres ne croient pas, alors qu’il entendent le même discours, le maître répond que ses paroles ne sont pas des incantations qui imposent la conviction et que sa prédication rencontre le libre arbitre de chacun.

Simon donne à Faustus son propre visage

Nous entrons dans une partie purement romanesque de l’œuvre du pseudo Clément. Apprenant que ses vieux amis arrivés d’Antioche, Appion le Plistonice et Annubion, sont les hôtes de Simon, Faustus décide de les rejoindre. A son retour, Faustus a revêtu l’aspect de Simon, ne conservant que sa propre voix. La magie n’ayant pas d’effet sur Pierre, il est seul à voir le père de Clément dans sa forme naturelle. Il lui explique le sortilège : « Ce qui leur apparaît, ce n’est pas ton aspect authentique, mais celui du très impie Simon, notre pire ennemi. » (Ibid. 12, 8.)

Les espions rapportent à Pierre que Simon « a fait en public de nombreux prodiges et qu’il n’a pas cessé de s’adresser aux habitants pour susciter contre [lui] leur haine, le traitant de magicien, de sorcier et de meurtrier. » (Ibid. 13, 2.) La colère gagne la ville d’Antioche au point « que chaque habitant là-bas brûle de désir de dévorer ta chair [Pierre] » (Ibid. 13, 2). Les espions en ont appelé au centurion Corneille 11 qui a fait courir le bruit qu’il venait arrêter Simon sous l’inculpation de magie. Le stratagème a réussi au point que Simon s’est enfui d’Antioche à Laodicée, avec Athénodore, non sans avoir affublé Faustus de sa propre forme. Pierre avait permis à Faustus d’aller saluer ses amis d’enfance, Appion et Annubion, certainement pas de s’entretenir avec « Simon le magicien » et de courir le risque de perdre et son âme et son visage.

Annubion retourné fait le récit de la pratique magique : « Faites partager votre repas au nouveau venu [Faustus], ordonna Simon, et moi je vais préparer un parfum afin qu’après le souper, il en prenne pour s’oindre le visage et qu’il apparaisse alors à tous avec ma figure. Quant à vous, vous vous oindrez auparavant, par mes soins, avec le suc d’une certaine plante, et vous ne serez pas abusés par la figure étrangère qu’il prendra ; mais, à tous les autres, Faustus paraîtra être Simon. » (Ibid. 16, 4-5.) Alors, Simon, laissant derrière lui un leurre, poursuivit sa fuite vers la Judée avec Appion et Athénodore. Astucieusement, Pierre décide de retourner la magie contre Simon en dépêchant Faustus à Antioche (sous les traits de Simon) pour y proclamer : « [Pierre] est l’apôtre véridique du Prophète véridique envoyé par Dieu pour le salut du monde. » (Ibid. 19, 3.)

Appion et Athénodore reviennent à Laodicée chercher Faustus. Dans la confusion, Appion voudrait faire croire que celui-ci a décidé de suivre Simon pour la raison qu’ « il ne voulait pas voir ses fils, parce qu’ils étaient devenus juifs » (Ibid. 22, 2). D’Antioche où il s’acquitte de sa mission sous les traits de Simon, Faustus appelle Pierre à l’aide. Le stratagème a si bien marché que la foule en veut à Simon (qu’elle croit voir en Faustus) : « Pierre réunit tout le monde en assemblée d’Eglise, établit comme évêque l’un des hommes de sa suite, baptisa et guérit ; puis, étant resté trois jours de plus à Laodicée, il se hâta de partir pour la ville voisine, Antioche. » (Ibid. 23, 5.)


1 Voir Homélies XV : « Arguments en vue de convertir Faustus ».

2 Cette deuxième voie est proposée par l’apôtre Paul pour qui la Torah est abrogée.

3 Voir Dt XXXII, 39.

4 Voir Ex IV, 3-4.

5 Voir Gn II, 7.

6 Voir Gn XVIII, 2.

8 Voir Gn XXXII, 25 ss.

8 La règle de l’arcane selon l’agraphon 84. Voir Homélies XIX : « L’impossible justification du mal ».

9 Voir Mt XXV, 41.

10 L’accusateur (diabolos) est celui qui calomnie.

11 Voir Ac X.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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