Le roman pseudo-clémentin


Les homélies - chapitre 18


III - Les homélies


Chapitre 18

Controverse sur la justice ou la bonté de Dieu

u point du jour, Simon propose à Pierre de débattre sur le sujet suivant : « Celui qui a créé le monde n’est pas le Dieu suprême, mais celui-ci est un autre, qui seul est bon et qui jusqu’à présent est resté inconnu. » (Hom XVIII, 1, 1.) Pierre croit que le créateur est aussi législateur. « Si donc il est législateur, il se trouve qu’il est juste ; et puisqu’il est juste, il n’est pas bon » (Ibid. 1, 2), déduit Simon, car il y a contradiction entre la justice et la bonté. En affirmant que Dieu est bon 1, Jésus ne proclame-t-il pas un autre Dieu ? La thèse de Simon sera celle de Marcion et des gnostiques. Dans un questionnement très platonicien, Pierre interroge : « Dis-nous d’abord qu’elles actions, à ton avis, font que le bon est bon, et lesquelles font que le juste est juste, afin que nos arguments visent ainsi le but. » (Ibid. 1, 4.) Les débatteurs doivent éprouver le sens des mots.

Pour Pierre, la bonté du créateur se révèle évidemment en ce qu’il « donne le soleil aux bons et aux méchants et la pluie aux justes et aux injustes » (Ibid. 2, 2). Simon réplique : « Voilà la pire injustice, qu’il donne la même chose aux justes et aux injustes. » (Ibid. 2, 4.) Si Dieu distribuait les biens aux bons et les maux aux méchants, il pourrait être appelé juste. Non, dit Pierre, car, bien qu’il donne à tous, il n’accorde sa grâce qu’aux parfaits. Sa justice est d’autant meilleure et longanime qu’il fait grâce aux pécheurs repentis et soutient les bons par l’espérance de la vie éternelle. « En jugeant à la fin et en attribuant à chacun ce qu’il mérite, il est juste » (Ibid. 2, 7), conclut Pierre. Simon refuse la thèse : « Tout législateur, qui regarde vers le juste, est juste. » (Ibid. 3, 1.) Pierre rétorque : « Si le propre du bon est de ne pas établir de loi, et du juste d’en établir, alors le créateur est bon et juste. » (Ibid. 3, 1.) Bon, il l’est dans l’âge de la loi orale qui va d’Adam à Moïse ; juste, dans l’âge de la loi écrite. Simon reste sur sa position : il est impossible d’être à la fois bon et juste. Pierre réaffirme sa thèse : Dieu est bon lorsqu’il est longanime, il est juste quand il juge selon le mérite.

Toute l’argumentation tourne autour du verset évangélique où le jeune homme riche demande à Jésus ce qu’il pourrait faire de bon pour avoir la vie éternelle : « Bon maître, que faire pour hériter de la vie éternelle ? Jésus lui dit : Pourquoi me dis-tu bon ? Personne n’est bon que Dieu seul. » (Mc X, 17,18.) Dans sa reprise de Marc, Matthieu gomme la difficulté 2 : « Maître, qu’est-ce que je peux faire de bon pour avoir la vie éternelle ? Pourquoi me demandes-tu ce qui est bon ? Un seul est bon. » (Mt XIX, 17.) L’évangile poursuit : « Si tu veux entrer dans la vie, garde les commandements. » (Ibid.) Autrement dit, Dieu est à la fois bon et législateur, c’est-à-dire juste. Les versets de Matthieu correspondent bien à la thèse soutenue par Pierre. Et comme le jeune homme riche demandait : « Lesquels [commandements] ? » (Ibid. XIX, 18), « il le renvoya à ceux de la Torah. S’il avait voulu désigner un autre [Dieu] comme bon, il n’aurait pas renvoyé aux commandements du juste » (Hom XVIII, 3, 5).

Simon ajoute au débat un nouveau thème tout aussi majeur chez Marcion et les gnostiques : si Dieu était connu d’Adam de Moïse et du monde entier, « comment se fait-il que ton maître, qui est venu après tous ceux-là, dise : Nul n’a connu le Père, si ce n’est le Fils, comme nul ne connaît le Fils, si ce n’est le Père et ceux à qui le Fils veut le révéler ? 3 » (Ibid. 4, 1-2). La parole de Jésus semble évoquer le Père qui demeure caché, « celui que la Torah appelle le Très-Haut, de qui n’a été entendue aucune parole, ni bonne ni mauvaise 4 » (Ibid. 4, 3). Ce Dieu « délimita les territoires des nations au moyen de soixante-dix langues ». « A son propre fils, appelé aussi « seigneur » et qui avait mis en ordre le ciel et la terre, [il] donna les Hébreux pour part et décida qu’il serait Dieu des dieux » (Ibid. 4, 3). Nous avons donc le Père inconnu, le Fils qui domine sur Israël et des dieux qui dirigent les nations. Ces derniers promulguèrent leurs lois et le Fils, la Torah. En attribuant les qualités du Dieu Très-Haut au Fils, que nul ne connaît davantage, Pierre ignore tout de la transcendance et de la descendance évoquée par Simon : le Dieu caché, le Fils également caché et Jésus révélé, appelé « Christ ».

Pierre commente le verset évangélique : « « Le Fils révèlera [le Père] à qui il veut » signifie qu’on a connaissance d’un tel être non par enseignement, mais seulement par révélation. La révélation consiste en ce que le secret resté caché dans les cœurs de tous les hommes est révélé sans parole par l’effet de sa volonté. Et ainsi se fait-il que l’on connaisse, non pour avoir été enseigné, mais pour avoir compris. » (Ibid. 6, 3.) Pierre ajoute à l’adresse de Simon : « Si l’on a compris, cependant, on n’a pas le droit de l’exposer à un autre – puisqu’on n’a pas reçu d’enseignement –, et on ne peut pas non plus le révéler – puisqu’on n’est pas le Fils –, à moins qu’on ne prétende être soi-même le Fils. » (Ibid. 6, 4.) Mais Simon n’est pas le Fils ; sinon, il connaîtrait ceux qui sont dignes d’une telle révélation et ceux qui ne le sont pas : « Toi, qui ne comprends même pas ce qui est dit clairement, tu veux te désigner toi-même comme Fils, en te dressant contre nous ! » (Ibid. 7, 7.) Le Fils étant juste, il ne révèle pas le Père à tous les hommes mais à ceux qui en sont dignes. Pour cela, il doit connaître la pensée de chacun. Ce en quoi, il est le seul qualifié à accorder la révélation et certainement pas Simon qui ne peut même pas comprendre ce qui se dit, conclut Pierre.

En opposition avec Pierre, Simon affirme qu’il a jugé « tous les assistants dignes de connaître le Père resté secret » (Ibid. 9, 3). Aussi leur prodigue-t-il publiquement la révélation. Pierre voit une telle assertion comme une complaisance à l’égard de la multitude. Lui, il parlera selon la vérité. D’un côté la foule lui accorde son assentiment, de l’autre, Dieu ne permettrait pas que la juste révélation soit confiée « à ceux de droite au moyen de la gauche » (Ibid. 10, 3), selon l’adage : « Qui reçoit d’un voleur est aussi coupable. » (Ibid. 10, 3). Nous avons ici une règle ecclésiale qui veut que la révélation ne vaille que par la qualification de celui qui la prodigue. Pierre conclut que Simon n’est pas autorisé à porter la véritable révélation : « A qui revient-il avec raison de révéler le Père, si ce n’est au Fils seul, puisqu’il sait qui est digne d’une telle révélation ? Aussi n’est-ce pas chose à enseigner ou à apprendre par enseignement, mais objet de révélation, donné par une main mystérieuse, à qui est digne de la connaître. » (Ibid. 10, 5.) Pour Pierre, la révélation dépasse la logique pure, à moins, dirons-nous, qu’elle ne lui soit inférieure. Car, sans le filtre de la raison, la croyance n’est qu’un voyage dans l’imaginaire.

L’acte de foi de Simon, selon le rédacteur des Homélies

« J’affirme qu’existe une puissance, restée secrète, inconnue de tous, et aussi du créateur – Jésus lui-même l’a dit, sans savoir le sens de ses propos ; car à parler d’abondance, il arrive parfois qu’on rencontre le vrai, sans savoir ce qu’on dit. Je songe à cette parole qu’il a dite : « Nul n’a connu le Père ». » (Ibid. 11, 3.) Pierre ajoute à notre information : « Nous, Simon, nous ne disons pas que de la part de la grande Puissance, appelée aussi seigneuriale, ont été envoyés deux anges, l’un pour créer le monde, l’autre pour instituer la Torah 5 – loin de prétendre aussi que chacun, une fois venu, se soit proclamé, pour ses œuvres, souverain absolu – pas plus que n’existe celui qui se tient et qui se tiendra debout 6, en adversaire. » (Ibid. 12, 1.) Pierre relève que « la Puissance » est ignorante puisqu’elle n’a pas connu à l’avance la mauvaise disposition des anges, tandis que Simon reste sur sa proposition : « J’affirme que ton maître, lui aussi, dit qu’existe un père, resté secret. » (Ibid. 12, 5.)

Pierre revient sur le verset évangélique qui pose question et dont il propose une lecture historique : « Nul n’a connu le Père, si ce n’est le Fils, et personne non plus ne connaît le Fils, si ce n’est le père, et ceux à qui le Fils veut faire la révélation. » (Ibid. 13, 1.) Cette parole, avoue Pierre, a de nombreuses acceptions. Il prend appui sur le caractère historique de l’ascendance davidique du Messie selon la doctrine pharisienne : « Comme les pharisiens étaient rassemblés, Jésus les questionna, il dit : Que vous semble-t-il du christ ? De qui est-il le fils ? Ils lui dirent : De David. » (Mt XXII, 41-42.) La parole de Jésus qui fait l’objet du débat « peut avoir visé tous les Juifs, qui pensent que David est le père du Christ et qui, faisant du Christ son fils, ne l’ont pas connu comme Fils de Dieu. C’est pourquoi il a été dit fort à propos : « Nul n’a connu le Père », puisque tous, à la place de Dieu, nommaient David. Quant à la suite de la parole : « et personne non plus ne connaît le Fils », puisqu’ils ne savaient pas qu’il était le Fils, et aussi les mots « ceux à qui le Fils veut faire la révélation, cela a été dit de façon exacte ; car lui qui était le Fils depuis le commencement a été seul qualifié pour faire la révélation à ceux qu’il veut. » (Hom XVIII, 13, 3-5.) « Depuis le commencement », puisqu’en tant que Prophète de vérité, Jésus fut aussi Adam 7. Pierre ne peut entendre que les patriarches, amis de Dieu, ne l’auraient pas connu alors que les païens, disciples de Simon, auraient accès à cette connaissance. Simon réplique par l’Evangile : « Je te rends grâce, Seigneur du ciel et de la terre, car les choses que tu as cachées aux sages, tu les as révélées aux enfants nourrissons 8. » (Ibid. 15, 1.) Pierre conteste la citation. Pour lui, le terme « Seigneur » ne désigne nul autre Dieu que le créateur. En outre, il est avéré que le créateur lui-même a tenu des choses secrètes. N’a-t-il pas confié à Isaïe : « J’ouvrirai ma bouche en paraboles et je profèrerai des choses cachées depuis la constitution du monde 9. » (Ibid. 15, 3.) Si Isaïe avait connaissance de ces paroles, comment le créateur lui-même les ignoreraient-il ? La droiture de Dieu ne permet pas de penser qu’il a dissimulé quoi que ce soit aux sages. Selon Pierre, il faut comprendre que les sages ont eu autrefois connaissance des secrets, « car chez eux était déposée la clé du royaume » (Ibid. 15, 7). Dieu n’a pas commis une impiété, « mais puisque [les sages pharisiens] cachaient la connaissance du royaume, qu’ils n’entraient pas eux-mêmes ni ne laissaient entrer ceux qui le voulaient, pour cette raison, de façon juste, de même qu’ils avaient caché les voies à ceux qui désiraient entrer, ainsi les secrets leur ont-ils été cachés, afin que leur conduite leur valût un traitement semblable et que la mesure dont ils avaient mesuré servît identiquement à leur mesurer leur part. » (Ibid. 16, 2-3.) Pierre précise sa thèse : la connaissance est due à qui est digne de la recevoir, non à celui qui se montre indigne. Si ce dernier la possédait, elle lui serait retirée sans considération de sa sagesse. A l’inverse, les premiers seraient-ils comme des enfants en cours d’instruction, leur dignité leur confèrerait le droit à la connaissance sans considération de leur ignorance.

Pierre ajoute à l’objection : « Rien n’était caché aux fils d’Israël 10. » (Ibid. 17, 1.) La réponse est pour lui dans les Ecritures : « Rien n’était caché aux fils d’Israël, puisqu’il est écrit : Rien ne t’a été inconnu, Israël ; et ne va pas dire, Jacob : la voie m’a été cachée. » (Ibid. 17, 1.) Il faut comprendre que le royaume lui-même leur avait été dissimulé, non la voie qui y mène, c’est-à-dire la conduite de vie 11. Pierre insiste sur le fait que lorsque Isaïe dit qu’Israël n’a pas connu Dieu, il ne s’agit pas d’un autre Dieu « que le démiurge déjà connu » (Ibid. XVIII, 1.) « [Isaïe] voulait dire, par une allusion différente, que le Dieu connu était inconnu, parce que le peuple ignorant le plan juste du Dieu connu, commettait un péché et ne pensait pas qu’il serait jugé par le Dieu bon. » (Ibid. 18, 1.) Selon Pierre, l’introduction aux oracles d’Isaïe confirme sa propre interprétation 12.

Pour Pierre, une vision de Dieu erronée conduit au péché. L’une consiste à croire que la bonté implique l’absence de jugement, l’autre invoque le jugement pour ignorer la bonté. Les deux sortes d’erreurs cherchent à tort à s’appuyer sur les péricopes des Ecritures défavorables à Dieu 13. Ne comprenant ni Dieu, ni sa puissance 14, s’imaginant agir selon sa volonté, les juifs sans crainte en sont venus à se montrer à la fois pieux et pécheurs. A leur intention a été prononcé le fameux verset : « Nul n’a connu le Père, si ce n’est le Fils, comme personne non plus ne connaît le Fils, si ce n’est le Père. » « Tout homme qui désire être sauvé, conclut Pierre, doit devenir, comme le Maître l’a dit, juge des Livres écrits pour induire en tentation. » (Ibid. 20, 4.) La doctrine des « fausses péricopes » implique que chaque homme doit devenir un « changeur éprouvé ». « Or, si l’on a besoin de changeurs, c’est que, à la monnaie éprouvée, se trouve mêlée de la fausse. » (Ibid. 20, 4.)

L’impossible débat

Comment dialoguer, proteste Simon, avec quelqu’un qui pose dès le départ : « Moi je ne crois personne qui parle contre le créateur du monde, ni anges, ni prophètes, ni écritures, ni prêtres, ni maîtres, ni aucun autre, quand bien même il ferait des signes et des prodiges, qu’il apparaîtrait dans l’air en lançant des éclairs, ou qu’il ferait des révélations par des visions ou des songes. » (Ibid. 21,3.) Pierre affirme sa foi dans le créateur qu’elles que puissent être ses qualités ou ses défauts : « Si réellement le Dieu qui a créé le monde avait le caractère que décrivent les Ecritures – ou plutôt, s’il est même d’une méchanceté sans pareille, telle que ni les Ecritures n’ont eu le pouvoir de le dire, ni personne d’autre n’est capable seulement d’en avoir l’idée, je ne cesserai pas moi, tout uniment, de l’honorer lui seul et de faire sa volonté. » (Ibid. 22, 3.) Quel qu’il puisse être ou apparaître, le créateur doit être vénéré par les hommes et l’affection qu’ils éprouvent les uns pour les autres est liée à celle qu’ils ont pour le créateur. L’affection pour un autre Dieu est « contre nature » (Ibid. 12, 4.) et, de fait, de mauvaise origine. La foi de Pierre s’affirme comme meilleure garantie : « Si jamais quelqu’un d’autre existe au-dessus du créateur, il m’accueillera, puisqu’il est bon, et cela d’autant mieux que j’aime mon Père ; mais toi, il ne t’accueillera pas ; car il sait que ton auteur naturel – je ne l’appelle pas ton père – tu l’as abandonné pour une espérance plus haute, sans te soucier de la raison. » (Ibid. 22, 5.)

Alors que Pierre apostrophe Simon « serviteur de la malignité », celui-ci réplique par une proposition philosophique : « Dis-nous donc quelle est l’origine du mal ! » (Ibid. 23, 3.) Sur ce, Pierre vaque à l’imposition des mains.


1 Voir Mt XIX, 17.

2 Le gommage de la difficulté témoigne qu’au moment de la reprise du récit par le rédacteur de Matthieu, la controverse sur le Dieu bon et le Dieu juste était déjà bien vivante.

3 Chez Matthieu : « Personne ne reconnaît le Fils, sinon le Père, ni personne ne reconnaît le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le dévoiler. » (XI, 27.)

4 La référence est en Dt XXXII, 8.

5 Voir Homélies III : « Simon argumente à l’aide des fausses péricopes ».

6 « Celui qui se tient debout » est, dans la doctrine de Simon, celui qui s’oppose aux deux anges et révèle leur infériorité.

8 Voir Homélie I : « La doctrine du Prophète de vérité ».

8 Voir Mt XI, 25.

9 La parole attribuée à Isaïe se trouve en fait en Ps LXXVIII, 2.

10 Voir Is XL, 27.

11 Voir Mt VII, 13-14.

12 Voir Is I, 3-4.

13 Voir Homélies II : « La doctrine des fausses péricopes ».

14 Voir Mt XXII, 29.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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