Le roman pseudo-clémentin


Les homélies - chapitre 16


III - Les homélies


Chapitre 16

Débat sur l’unité du Principe

imon vient d’arriver à Antioche où il a appris que Pierre devait traiter de « l’unité du Principe » (Hom XVI, 1, 2). Le diacre qui a espionné ajoute que Simon et l’épicurien Athénodore sont prêts à apporter publiquement la contradiction. Avant même que Pierre n’ait commencé à parler, les deux opposants se présentent avec quelques compagnons. Simon apostrophe Pierre quant à sa détermination à convertir Faustus, « un homme sage, et de plus un vieillard » (Ibid. 2, 2). L’enjeu est fixé : Simon se fait fort d’empêcher la conversion de l’astrologue en réfutant les arguments de Pierre à l’aide des Ecritures. Faustus se pose en arbitre. Il organise le débat sous la forme dialectique commune aux écoles grecques. Il donnera son accord « au discours le plus fort » (Ibid. 4, 4). Chacun doit au préalable exposer son opinion.

Pierre : « Je dis qu’il existe un seul Dieu, celui qui a fait le ciel et la terre et tout ce qui s’y trouve. Il n’est pas permis de parler d’un autre ou de songer à un autre. » (Ibid. 5, 1.) Simon : « Moi j’affirme que les Ecritures qui font autorité chez les juifs parlent de plusieurs dieux, et que Dieu ne s’irrite pas d’un tel propos, puisqu’il a parlé lui-même de plusieurs dieux par ses Ecritures. » (Ibid. 5, 3.) Simon liste plusieurs textes bibliques où il est question des dieux : le serpent a promis à Adam et Eve « qu’ils seraient des Dieux 145 » (Ibid. 5, 2) ; Dieu confirme : « Adam est devenu comme l’un de nous 146 » (Ibid. 6, 2) ; « Tu ne maudiras pas les dieux et tu ne diras pas du mal des princes de ton peuple 147 » (Ibid. 6, 4) ; « Un autre dieu a-t-il osé venir et prendre pour lui une nation du milieu d’une nation comme moi le Dieu Seigneur 148 ? » (Ibid. 6, 5) ; « Les dieux qui n’ont pas fait le ciel et la terre, qu’ils périssent 149 » (Ibid. 6, 6) ; « Garde-toi d’aller te mettre au service d’autres dieux, que tes pères ne connaissent pas 150 » (Ibid. 6, 7) ; « Des noms d’autres dieux ne monteront pas à tes lèvres 151 » (Ibid. 6, 8) ; « Seigneur ton Dieu, voilà Dieu des dieux 152 » (Ibid. 6, 9) ; « Qui est semblable à toi, Seigneur, parmi les dieux 153 ? » (Ibid. 6, 10) ; « Dieu des dieux, Seigneur 154 » (Ibid. 6, 10) ; « Dieu s’est tenu dans l’assemblée des dieux et au milieu il jugera les dieux 155 » (Ibid. 6, 11).

Vient la réplique de Pierre, également appuyée sur les Ecritures : « Voici, à Seigneur ton Dieu le ciel du ciel, et tout ce qui se trouve en eux 156 » (Ibid. 7, 1) ; « Car Seigneur ton Dieu, voilà Dieu dans le ciel en haut et sur la terre en bas, et il n’y en a pas d’autre que lui 157 » (Ibid. 7, 2) ; « Seigneur ton Dieu, voilà Dieu des dieux » ; « Le Dieu grand et véritable, qui ne fait pas acception des personnes, et qui ne recevra pas de présent, qui fait droit à l’orphelin et à la veuve 158 » (Ibid. 7, 3-4) ; « Je vis, moi, dit Seigneur, il n’y a pas d’autre Dieu que moi » ; « C’est moi le premier, c’est moi après cela, en dehors de moi il n’y a pas de Dieu 159 » (Ibid. 6) ; « Seigneur ton Dieu tu craindras, et à lui seul tu rendras un culte 160 « (Ibid. 7, 7) ; « Ecoute Israël, votre Dieu est Seigneur unique 161 » (Ibid. 7, 8). Pour Pierre, l’affirmation de l’unité de Dieu est fondamentale. La théologie développée est bâtie sur un dieu créateur dont l’homme est à l’image et à la ressemblance. Si Dieu n’est plus le créateur, qu’advient-il de l’homme ? Les valeurs « humaines » établies s’écroulent.

La controverse se poursuit jusqu’à ce que Simon conclue : « Puisque les Ecritures disent donc elles-mêmes qu’il y a plusieurs dieux et, à d’autres moments, qu’il en existe un seul – et tantôt qu’on ne doit pas les maudire, tantôt qu’il faut les maudire –, à quoi se résoudre devant cela, sinon à conclure que les Ecritures elles-mêmes nous égarent ? » (Ibid. 9,4.) Pierre réplique en ajoutant à la doctrine des fausses péricopes, selon laquelle la malice a introduit tout ce qui ne convient pas dans les textes bibliques 162. Il déclare que les Ecritures n’égarent pas, mais, suivant la lecture que l’on en fait, elles dénoncent les mauvaises intentions vis-à-vis de Dieu. Il compare les Ecritures à une diversité de moules susceptibles de donner une empreinte. La liberté de chacun est semblable à de la cire malléable ; en sorte que tout homme est libre de choisir le modèle qui, par son empreinte, dessinera la doctrine de son choix et de penser ce qu’il veut à propos de Dieu : « Chacun a sa liberté de choix propre, semblable à de la cire ; quand on a considéré les Ecritures et trouvé en elles tout Dieu, tel qu’on veut qu’il soit, on soumet à l’empreinte la liberté de choix. » (Ibid. 10, 3.) Une lecture biblique positive appelle un présupposé favorable, de même qu’une lecture négative répond à un présupposé défavorable. La Bible s’ouvre à toutes les interprétations, mais Pierre prétend détenir le moule véritable qui laisse la bonne empreinte dans l’esprit du lecteur.

Si l’homme abandonne le Créateur, son âme propre, qui en est l’image, ne peut que le lâcher. Comment pourrait-il être encore l’image de celui qu’il renie ? Une fois perdu « le secours qui vient de l’image » (Ibid. 10, 6), l’homme périt (après le châtiment) par la perte de l’âme ou de l’image. Puisqu’il est posé que l’homme est l’image de Dieu par sa psyché, « s’il y a un autre Dieu, dit Pierre, qu’il commence par me revêtir d’une autre figure, d’une autre forme, afin que je reconnaisse par la forme nouvelle du corps le dieu nouveau. Or, s’il doit changer la forme, peut-être changera-t-il aussi la substance de l’âme ? Mais s’il doit la changer, je ne suis plus moi, étant devenu un autre par la forme et la substance » (Ibid. 10, 7-8). Pierre, qui vient de déclarer que le corps est majeur dans la relation à l’âme, conclut que puisqu’il n’existe pas d’autre modèle d’homme, selon la forme (le corps) et la substance (l’âme), il n’y a pas d’autre Dieu que celui qui a créé le modèle que nous connaissons. Simon insiste : « Il est évident qu’il y a eu deux modeleurs, comme dit l’Ecriture : Et Dieu dit : Faisons l’homme selon notre image et selon notre ressemblance. » (Ibid. XVI, 11.) A cela Pierre répond que Dieu dialoguait avec sa propre sagesse, inspiratrice de la création 163. La sagesse ne saurait néanmoins former un être à part, puisque Dieu est unique, mais son action peut être représentée sous le mode de la dualité. L’homme est créé en tant que monade, mais « si l’on considère la monade selon l’extension et la contradiction, elle apparaît dyade » (Ibid. 11, 2) ; le féminin (Eve) est en effet issu de l’homme unique (Adam).

Les Ecritures ou les prophètes ne parlent de dieux, ajoute Pierre, que « pour soumettre les auditeurs à la tentation » (Ibid. 13, 1). Les fidèles sont prévenus par les Ecritures, du danger que représentent les prophètes qui appellent à se mettre au service d’autres dieux. Dieu les enjoints de les lapider 164. Pierre admet que les Ecritures donnent parfois aux anges le nom de dieux ; Moïse lui-même est vu comme un dieu par Pharaon ; il y a les idoles des nations également appelées dieux. Mais la présence de divinités inférieures et de démons n’empêche pas l’unicité de Dieu : « Munis par nos pères des ressources que sont les vérités des Ecritures, nous savons qu’est seul et unique le créateur des cieux et de la terre. Dieu des juifs et de tous ceux qui choisissent de le vénérer. » (Ibid. 14, 4.)

Le Christ n’est pas Dieu,
mais tout homme porte la forme de Dieu

La réplique de Simon est nette. Il reprend la condamnation de Jésus par le Sanhédrin, selon les lois du Deutéronome que Pierre vient de citer pour justifier la lapidation des prophètes et songeurs de songes qui écartent le peuple du Dieu ancestral des juifs : « Puisque tu déclares qu’il ne faut pas croire le prophète qui donne les signes et les prodiges, mais qui parle d’un autre Dieu, en sachant en même temps qu’il mérite la mort, ton maître, qui a donné des signes et des prodiges, a donc été mis à mort à juste titre. » (Ibid. 15, 1.) Pierre argumente que Jésus n’a pas proclamé l’existence de dieux et ne s’est pas lui-même nommé Dieu. Il a été appelé « Fils de Dieu 165 » par celui qui a organisé toute chose. Simon insiste : « N’es-tu pas d’avis que celui qui vient de Dieu est Dieu ? » (Ibid. 15, 3.) Pierre répond : « L’engendré ne se compare pas à l’inengendré, ou même à ce qui s’est engendré soi-même. » (Ibid. 16, 1) ; puis, il expose : « Les corps des hommes ont des âmes immortelles, enveloppées par le souffle de Dieu. Et procédant de Dieu, elles sont de la même substance, mais ne sont pas des dieux. Si elles sont des dieux, ce sont les âmes de tous les hommes morts, vivants et à naître, qui se trouvent pour cette raison être des dieux. » (Ibid. 16, 4-5.) En ce sens, il n’y aurait rien d’extraordinaire à dire que le Christ est un dieu. Mais le Dieu véritable est pour Pierre « celui dont la qualité propre ne peut pas être attribuée à un autre » (Ibid. 17, 1). Jésus, le Prophète de vérité, n’est appelé « Fils de Dieu » qu’en référence à sa vertu. Quant au Dieu véritable, il est infini et il n’est pas possible d’avoir deux êtres infinis ; de même l’inengendré ne peut être que unique. Pierre ajoute : « Et s’il existe sous une figure, même ainsi il est unique, lui qui est incomparable. » (Ibid. 17, 2.) Dieu n’est pas le « nom indicible, mais celui qui est employé par convention humaine » (Ibid. 18, 2).

Simon pose une question droite : « Je voudrais savoir, Pierre, si tu crois vraiment que la forme de l’homme a été façonnée à l’empreinte de la forme de Dieu. » (Ibid. 19, 1.) Pierre répond clairement : « Oui, Simon, je suis pleinement convaincu qu’il en est ainsi. » (Ibid. 19, 2.) Simon ajoute à la question : « Comment la mort peut-elle dissoudre le corps, s’il a été façonné à l’empreinte d’un sceau si éminent ? » (Ibid. 19, 2.) Pierre précise : « C’est la forme du Dieu juste. Quand donc l’homme se met à être injuste, la figure qui est en lui s’enfuit, et ainsi le corps se dissout, afin que la forme disparaisse, pour éviter que le corps injuste n’ait la forme du Dieu juste. » (Ibid. 19, 3.) C’est bien le corps qui disparaît et non le sceau. Empreinte du sceau divin, le corps ne peut être descellé sans la volonté du maître du sceau. L’empreinte ne peut être effacée sans jugement préalable. Simon s’étonne que Dieu ait donné sa forme à une être aussi vil que l’homme. Pierre répond : « La cause est l’amour pour l’homme du Dieu qui l’a fait. » (Ibid. 19, 6.) Pierre développe son idée : le cosmos avec les êtres qui le peuplent et les éléments, à l’exception de la terre, sont d’une substance supérieure à celle de l’homme, mais Dieu les a mis à son service parce que, précisément, il est seul à revêtir la forme du créateur. Aussi, « toute la création se réjouit de servir l’homme issu de la terre, parce qu’elle a en vue l’honneur rendu à cet être » (Ibid. 19,7).

L’anthropocentrisme est au sommet. Le lien qui attache l’homme et le créateur porte toute la théologie pétrinienne et l’impiété de Simon se résume à son « ingratitude » envers celui dont il devrait savoir qu’il lui doit tout. Dieu pourrait abattre sa colère sur Simon, coupable du « crime d’adultère spirituel, plus grave que l’adultère charnel » (Ibid. 20, 3), mais il est longanime, il appelle au repentir. Le temps viendra de « la vengeance et de son jugement contre ses ennemis » (Ibid. 20, 4).

Simon se retire en proposant de démontrer, dès le lendemain, à partir des paroles mêmes de Jésus que « le démiurge n’est pas le Dieu suprême » (Ibid. 21, 1). Pierre prophétise ou, plutôt, le rédacteur témoigne : « Ah ! s’il pouvait se contenter d’en rester à Simon le discours prononcé contre Dieu pour tenter les hommes ! Il y aura, comme a dit le Seigneur, de faux apôtres, des prophètes menteurs, des sectes, des factions ambitieuses, qui, je le devine, recevant leur principe de Simon et de ses blasphémateurs contre Dieu, contribueront à répandre les mêmes propos que Simon contre Dieu. » (Ibid. 21, 5.)


145 Gn III, 5.

146 Gn III, 22.

147 « Tu ne blasphèmeras pas Elohim [les dieux - tr LXX] et tu ne maudiras pas le prince de ton peuple. » (Ex XXII, 27.)

148 Voir Dt IV, 34.

149 Voir Jr X, 11.

150 Voir Dt XII, 30 ; XIII, 3-7, 14.

151 Voir Js XXIII, 7.

152 Voir Dt X, 17.

153 Voir Ps XXV, 10.

154 Ps LXXXVI, 8.

155 « Elohim est debout dans l’assemblée divine, au milieu des dieux il juge. » (Ps LXXXII, 1.)

156 « Voici qu’à Yahvé, ton Dieu, appartiennent les cieux, les cieux des cieux, la terre et tout ce qui est en elle. » (Dt X, 14.)

157 Voir Dt IV, 39.

158 Voir Dt X, 17. Remarquons que les qualificatifs du Deutéronome, « grand, brave, terrible », deviennent, dans la citation de Pierre « grand et véritable ».

159 Voir Is XLIV, 6.

160 Voir Dt VI, 13. Remarquons la citation biaisée : « Tu le serviras et par son nom tu jureras » devient « A lui seul tu rendras un culte » pour rester en accord avec la parole rapportée dans l’Evangile de Matthieu : « Et moi je vous dis de ne pas jurer du tout. » (V, 34.)

161 Voir Dt VI, 4.

162 Voir Homélies II : « La doctrine des fausses péricopes ».

163 Voir Pr VIII, 30.

164 Voir Dt XIII : « S’il surgit en ton sein un prophète ou un songeur de songe et qu’il te propose un signe ou un prodige, même s’il réalise le signe ou le prodige qu’il t’a prédit, en disant : « Allons à la suite d’autres dieux (que tu n’as pas connu) et servons-les ! », tu n’écouteras pas… »

165 Voir Mt. III, 17.


cathares, philosphie cathare, catharisme

Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





Cathares, catharisme, philosophie cathare