Le roman pseudo-clémentin


Les homélies - chapitre 15


III - Les homélies


Chapitre 15

Arguments en vue de convertir Faustus

ierre presse Faustus, en sorte que la situation romanesque soit pleinement édifiante : « J’ai hâte de te voir montrer les mêmes sentiments que ta femme et tes enfants, afin que tu aies, ici-bas, le même genre de vie qu’eux, et que là-bas, après la séparation de l’âme d’avec le corps 141, tu sois, en union avec eux, exempt de tristesse. » (Hom XV, 1, 2.) Si la séparation qu’il vient de connaître fut tellement triste, qu’en sera-t-il lorsqu’il endurera le châtiment tandis que les siens jouiront d’une éternelle félicité ? La réunion familiale post mortem est un argument fort en faveur du baptême ; sauf que Faustus ne croit pas au châtiment. Il pense qu’à la mort, l’âme « se dissout dans l’air » (Ibid. 2, 1). Si ce n’est pour lui-même, Pierre lui demande d’adhérer à la foi pour éviter la tristesse des siens. Il bénéficiera ici-bas des mêmes avantages et là-bas du repos, qu’il le croie ou non.

Pierre remarque qu’il y a deux catégories d’empêchement à la foi : pour les croyants, ce sont les affaires et les occupations mondaines ; pour les incrédules, ce sont les dieux, l’astrologie, la disparition des âmes et l’absence de Providence. Faustus se classe dans la seconde catégorie, en dépit de sa propre histoire qui illustre pourtant l'œuvre de la Providence divine. Les pénibles aventures que les siens et lui-même ont connues n’avaient d’autre but que de leur faire découvrir la vraie foi ! Pierre affirme : « Je ne pense donc pas qu’une convergence aussi rapide d’événements concourant de toute part vers un seul but soit sans prédétermination. » (Ibid. 4, 6.) Dieu a géré le cours du destin familial. Il appartient à Faustus de le comprendre et d’en tirer les conséquences. Clément intervient pour opposer la démonstration prophétique et la logique philosophique. Il insiste sur la notion d’ « humanité 142 », mais Faustus juge que tendre la joue est un déni de justice.

Pierre s’engage sur une explication qui emprunte à la doctrine du dualisme relatif 143 : « Quand le Prophète de la vérité est venu, il nous a enseigné que le créateur de toute chose, Dieu, a accordé deux royaumes à deux rois, un bon et un mauvais, donnant au méchant le royaume du monde présent avec une loi disant qu’il aurait la faculté de châtier les injustes, et au bon l’âge éternel à venir. Il a rendu chacun des hommes libre d’avoir la faculté de se donner à qui il veut, ou au méchant présent ou au bon à venir. » (Ibid. 7, 4.) Ceux qui ont choisi le royaume du bon roi sont des étrangers dans le royaume du mauvais ; « il ne leur est pas permis de détourner à leur profit [les biens] d’ici-bas, puisqu’ils sont la propriété d’un roi étranger, ou seulement s’il s’agit d’eau, ou de pain, de ce qu’on se procure avec de la sueur pour vivre – puisqu’il n’est pas permis de mourir volontairement –, ou d’un unique habit – car il n’est pas toléré d’être nu, à cause du Ciel [de Dieu] qui voit tout » (Ibid. 7, 6). Les « étrangers » qui vivent dans le monde vivent différemment des sujets du mauvais roi. Ils doivent être d’autant plus humbles et pacifiques, ajoute Pierre, qu’ils ne sont pas chez eux.

Si l’on y regarde de près, ce sont paradoxalement ceux qui choisissent les biens futurs qui sont injustes. Ils jouissent de la vie terrestre, ils prennent une part des biens présents avant d’être gratifiés de tous les biens à venir. Tandis que les méchants ne vivront éternellement ni ne partageront les biens futurs avec les bons. Faustus en conclut que, si ceux qui commettent l’injustice la subissent eux-mêmes et que ceux qui sont victimes de l’injustice sont injustes en cherchant à avoir davantage, « toute l’affaire [lui] apparaît encore plus injuste » ; « car ceux qui semblent commettre l’injustice accordent beaucoup plus à ceux qui ont choisi les biens futurs, alors que ceux qui semblent subir l’injustice la commettent eux-mêmes parce qu’ils ne fournissent pas la même chose là-bas à ceux qui, ici-bas, leur ont accordé des biens » (Ibid. 8, 2). Pierre rétorque qu’il n’y a pas injustice dès lors que chacun à la liberté de choisir entre les biens présents et les biens à venir. Faustus accepte l’argument qu’il connaît chez Platon : « Tu dis vrai. Car pour l’un des sages parmi les Grecs : la faute est à ceux qui choisissent ; Dieu n’est pas fautif 144. » (Ibid. 8, 4.)

Tout acte de consommation inutile
au seul maintient de la vie est un péché

Faustus demande à Pierre de justifier la doctrine qui veut que chacun subisse les injustices et les souffrances pour la rémission de ses propres péchés. Pierre revient sur la parabole des deux rois et le choix donné à chacun de posséder ou non : « Nous qui avons choisi les biens futurs, quand nous acquérons en quantité, soit des vêtements, soit des aliments, soit des boissons ou toute autre chose, ce sont des péchés que nous acquérons, puisqu’il ne faut rien avoir, comme je l’ai exposé rapidement il y a peu de temps. Pour tous, les biens sont des fautes. S’en priver de quelque façon que ce soit, c’est supprimer les péchés. » (Ibid. 9, 2-3.) Puisque « la règle des hommes sauvés est que personne ne possède rien » et que « beaucoup possèdent de nombreux biens qui sont d’une autre manière des péchés » (Ibid. 9, 5), Dieu, dans son immense miséricorde, envoie des souffrances aux pécheurs « afin qu’ils soient sauvés des peines éternelles par des châtiments temporaires » (Ibid. 9, 6).

Beaucoup d’impies sont pauvres ; seront-ils sauvés pour cela ? demande Faustus. Pas du tout réplique Pierre, car la pauvreté et la richesse se jugent aussi par l’intention : « La pauvreté du pauvre n’est pas acceptable si elle aspire à ce qui ne convient pas. Ainsi certains regorgent-ils de richesses par l’intention et sont punis pour désirer acquérir plus. Et le fait que quelqu’un soit dans la pauvreté ne le rend pas du tout juste ! » (Ibid. 10, 1-2.) En outre, le pauvre n’a pas nécessairement une relation pure avec Dieu et avec les hommes. Nous savons que les disciples de Pierre sont aussi appelés « les pauvres » (« les ébionites »). Aussi, celui-ci insiste-t-il sur la qualité de pauvreté : « Bref, notre Maître a déclaré bienheureux les fidèles qui sont pauvres, non parce qu’ils donnent quelque chose – car ils n’ont rien –, mais parce qu’ils ne pèchent en aucune façon et qu’ils ne peuvent être condamnés pour la seule raison qu’ils ne font pas l’aumône, puisqu’ils n’ont rien ! » (Ibid. 10, 4.) Faustus commence à reconnaître la cohérence de la doctrine et demande un exposé ordonné afin de s’instruire dans la religion.


141 La séparation de l’âme et du corps est une notion platonicienne. Pour la tradition juive, l’âme disparaît avec le corps.

142 Voir Homélie XII : « La doctrine de l’humanité ou du pur amour ».

143 Voir Homélies VII : « La doctrine des deux assemblées, de droite et de gauche ».

144 Voir La République X 617e.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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