Le roman pseudo-clémentin


Les homélies - chapitre 12


III - Les homélies


Chapitre 12

Arrivée de Pierre et de ses disciples à Antarados

ierre et ses disciples quittent Tripoli de Phénicie pour Antioche de Syrie 135. Orthosia est la première étape ; puis vient Antarados (Tartous). La foule qui accompagne Pierre est trop nombreuses et crée des problèmes lors de l’entrée dans les citées visitées. De ce fait, Nicète et Aquila marcheront au-devant avec deux groupes distincts, tandis que Clément restera avec Pierre. Le bonheur du disciple de ne pas se séparer du maître est l’occasion pour Pierre de rappeler son genre de vie lié à la seule subsistance, « puisqu’il n’est pas permis de mourir volontairement », « ni toléré d’être nu » (Hom XV, 7, 6) : « Je prends uniquement du pain et des olives, rarement des légumes, je n’ai pas d’autre habit ni d’autre manteau que celui que je porte maintenant, et je n’ai besoin ni d’un autre manteau, ni d’autre chose ! Avec cela, je suis même dans l’abondance ! Car mon esprit voit tous les biens éternels de là-bas, et n’aspire nullement à ceux d’ici-bas. » (Hom XII, 6, 4-5.) Pierre approuve le choix de Clément et loue « la façon dont un homme qui a été accoutumé aux richesses a facilement changé sa vie pour se contenter du nécessaire. » (Ibid. 6, 6). Contrairement à Clément, Pierre et son frère André furent élevés comme orphelins et leur état de pauvreté les a accoutumés au travail. Aussi supportent-ils facilement les tourments de leur vie de prédicateur et sont-ils prêts à remplir les fonctions d’esclave, à l’image du Prophète qui fut un serviteur « pour nous convaincre de ne pas avoir honte de remplir pour nos frères des fonctions d’esclave, même si nous sommes tout à fait nobles » (Ibid. 7, 5).

Nous laissons de côté les paragraphes romanesques qui narrent les retrouvailles de Mattidie et de son fils Clément, pour ne recueillir que les aspects doctrinaux.

La doctrine de l’humanité ou du pur amour

Pierre définit l’humanité comme « une tendresse portée à n’importe qui, en tant qu’il est homme, sans qu’on y soit poussé naturellement » (Hom XII, 25, 3). Un sentiment de pitié devant le malheur incite à la bienveillance. Mais il ne devient un sentiment d’humanité que s’il s’adresse à un ennemi qui nous a causé du tort. « Il y a une grande différence, dit Pierre, entre amitié et humanité, car l’amitié naît d’un échange, et l’humanité, sans qu’on y soit poussé naturellement, fait du bien, en l’aimant, à tout homme, en tant qu’il est homme. » (Ibid. 25, 7.) La femme qui a accueilli la mère de Clément après le naufrage est prise comme exemple : « Si c’est pour une quelconque raison qu’elle est ennemie ou amie, une telle femme est amie ou ennemie d’une certaine cause, non de l’homme. » (Ibid. 25, 8.) « L’humanité » est le sentiment d’amour totalement gratuit vis-à-vis de l’homme, dont nous avons vu qu’il est, chez Pierre, l’image de Dieu. L’hôtesse compatissante ne témoigne pas d’un sentiment d’humanité, ni la mère aimante, ni l’amant attendri, ni l’ami qui partage l’amitié. Encore que « celui qui compatit est plus proche de l’humain, parce qu’il est poussé à faire du bien, sans chercher à en tirer avantage. » (Ibid. 26, 3). Pierre conclut : « Est humain celui qui fait aussi du bien à des ennemis 136. » (Ibid. 26, 6.) En référence aux prophéties 137, il ajoute : « L’humanité est mâle et femelle à la fois ; sa partie femelle est dite pitié, sa partie mâle est appelée amour pour le prochain. » (Ibid. 26, 6.). La notion juive du « prochain » devient universelle : « Tout homme est le prochain de l’homme, et non pas de tel ou tel homme. Car homme est le mauvais comme le bon, l’ennemi comme l’ami. » (Ibid. 26, 6.) Nous retrouvons le cœur du message évangélique, dont la non-violence constitue l’originalité profonde en regard du légalisme juif : « Si tu veux faire le bien aux bons mais non pas aux méchants, et même châtier ceux-ci, tu entreprends d’accomplir une œuvre de juge, tu ne cherches pas à montrer de l’humanité. » ((Ibid. 26, 8.) L’amour gratuit est supérieur à la justice. Cette affirmation, qui est par ailleurs la clé de la pensée paulinienne, revêt un caractère d’authenticité essentiel pour comprendre la proclamation de Jésus lui-même.

Néanmoins, chez Pierre, le sentiment d’humanité n’est pas transposable à la relation de l’homme avec le Créateur. La fidélité à Dieu n’est pas accordée gratuitement. Elle entre dans une relation d’« échange ». Elle répond à un pacte qui a valeur contractuelle. Dieu n’est pas n’importe qui, mais « le Père ». Aussi, l’amour qui lui est dû, est-il associé à la crainte : « Tu craindras le Seigneur ton Dieu. » (Hom X, 5, 1). L’enseignement de Pierre révèle une exigence d’amour envers l’homme infiniment plus pure qu’envers le Créateur. Il accepte le renversement de l’amour biblique, qui n’est jamais dû qu’au coreligionnaire, au profit de l’amour universel qui ne connaît pas la différence entre l’ami et l’ennemi ; mais il refuse le retournement de la relation à Dieu qui impliquerait une autre notion de Dieu que celle du Créateur biblique, car le fidèle attend toujours la bénédiction divine en contrepartie de sa fidélité. Le gnostique se caractérise, au contraire, par une conversion totale. Il offre son pur amour à Dieu autant qu’à l’homme. Il accorde gratuitement son amour au Dieu inconnu qui n’est plus le Créateur. En cela, il rompt la tension que l’on sent dans la théologie de Pierre. Le pacte de fidélité qu’il maintient avec le Créateur l’oblige à rompre la sublime idée d’humanité et à considérer l’hérétique ou l’infidèle comme un ennemi de Dieu. On ne voit pas que Simon le Mage, honni et jugé infréquentable, soit aimé de Pierre.

Un amour sélectif qui ne viserait que les hommes bons nécessiterait un jugement assuré, continue cependant Pierre. Or, nul n’a la prescience qui l’autoriserait à juger en vérité « car parfois certains paraissent bons et accomplissent en secret des actes criminels, et il y a des hommes bons qui sont considérés comme des méchants à cause de la calomnie de leurs ennemis » (Hom XII, 27, 5). Aussi, tout homme doit-il être aimé, seulement parce qu’il est homme. La question elle-même n’est pas un moyen sûr de connaître le fond des cœurs : « Il y a en effet des meurtriers qui supportent la torture et sont relâchés comme innocents, et d’autres, qui sont innocents, ne supportent pas la torture et sont condamnés comme coupables pour avoir fait de fausses déclarations sur eux-mêmes. » (Ibid. 27, 7.)

Puisque le bien et le mal existent simultanément, sans qu’il n’y ait de cause ni de condition logique à leur existence, sinon la mystérieuse volonté de Dieu, heureux, celui par qui vient le bien, malheureux, celui par qui vient le mal. Mais nul, hormis le Prophète, ne peut savoir, à propos des actions d’un homme, « quelles sont celles qui lui sont particulières et quelles sont celles qui ne le sont pas. » (Ibid. 28, 2). Certes, les maux viennent par les méchants et les biens sont apportés par les bons. Mais il y a des maux qui ne viennent pas librement, mais par la volonté de Dieu ; les méchants sont alors instrumentalisés. Dieu utilise ceux dont la méchanceté est avérée, par un premier péché de libre choix, pour provoquer des épreuves pénibles qui lui permettent de discerner les hommes irréprochables.

De ce que les hommes peuvent ne pas être responsables d’un péché commis parce qu’ils sont les instruments du discernement divin, il résulte que l’on doit « avoir pitié des hommes en tant qu’hommes, même s’ils sont les instruments du mal par le péché et, dans la mesure du possible, si on a été injustement traité, d’écarter de la punition ceux qui commettent des injustices, pour éviter – comme des gens sobres venant en aide à des ivrognes, par leurs prières, leurs jeûnes, leurs bénédictions – sans leur résister ni se venger d’eux, que ceux-ci ne soient contraints de pécher davantage » (Ibid. 30, 1-2). Puisque le juste doit souffrir de toute façon, à cause du procès que Dieu lui fait pour s’assurer de son authentique bonté, pour quelle raison s’emporterait-il contre les méchants, c’est-à-dire, contre « les envoyés de Dieu » ? Au contraire, en les honorant, il vénère Dieu « puisque nous savons que c’est la volonté de Dieu qui fait que les méchants châtient les bons » (Ibid. 30, 5). En outre, si l’homme bon, qui possède la qualité de bonté et n’a pas premièrement péché, venait à se venger, il s’offrirait à son tour en instrument de Dieu et prendrait la place des méchants dans l’économie divine.

Les méchants sont pécheurs car ils se sont donnés librement à l’injustice en commettant leur premier péché. Mais Dieu, en sa grande miséricorde, châtiera, parmi eux, ceux qui se repentissent de ce péché afin qu’il leur soit pardonné et qu’ils aient part au monde à venir. Il ne peut évidemment pas leur tenir rigueur du second péché, dont il est lui-même la cause. Quant aux méchants qui ne se convertissent pas, les tourments qu’ils infligent aux bons ajouteront à leur propre châtiment. Nous sommes en admiration devant la circonvolution grandiose et l’équilibre théologique qui permet à Pierre de justifier l’injustifiable : les bons souffrent parce qu’ils sont éprouvés ou châtiés par Dieu en vue de purger leur peine dès ici-bas et d’accéder au monde à venir ; les méchants ne souffrent pas parce que le châtiment éternel les attend. Les bons ne peuvent en vouloir aux méchants, car ils ignorent si la méchanceté dont ils pâtissent ne participe pas de la volonté de Dieu. Nous dirions autrement que les méchants n’ont pas accès au discernement de la conscience que développe l’esprit. Ils sont liés par leur nature animale dont le Créateur est le seul responsable : « Ils ne savent pas ce qu’ils font 138. » (Lc XXIII, 34.)

Pierre proclame une doctrine de non-violence que nous ne renions pas : « Mais il est juste, celui qui, pour cette raison, combat la nature. Si tout homme est conduit par nature à aimer ceux qui l’aiment, un juste tente même d’aimer ses ennemis, de bénir ceux qui l’outragent, et, bien plus, de prier même pour ses ennemis ! » (Hom XII, 32, 1.) Le juste ressent un sentiment de compassion envers les méchants et ceux qui lui font du tort. Les stoïciens diraient que ces derniers ont une âme souffrante. Nous avons vu Pierre donner au « prochain » un sens universel, contrairement à l’enseignement biblique qui désigne le prochain en tant que « juif ». Pierre interprète très librement l’esprit biblique, lorsqu’il cherche l’accroche : « C’est en effet la loi de Dieu et des prophètes, c’est l’enseignement de la vérité. » (Ibid. 32, 5.) Il faut voir, au contraire, le saut d’humanité que provoque une telle doctrine : « En un mot, ce qu’il désire pour lui-même, il le désire aussi pour son prochain… Et en cela l’amour parfait pour tout homme est la partie masculine de l’humanité, et la pitié, sa partie féminine. » (Ibid. 32, 5-6.)

Le sentiment d’humanité apporte l’immortalité. Mais « il n’y a qu’une seule voie, ô cher Clément, pour acquérir l’humanité, affirme Pierre : c’est la crainte de Dieu » (Ibid. 33, 4). Par opposition à Paul, pour qui l’amour est l’œuvre de l’esprit reçu par la grâce, en dehors de la loi, comme résultat de la prise de conscience d’une loi intérieure à l’homme, Pierre affirme que le sentiment d’humanité « n’arrive pas par un ordre de l’âme » (Ibid. 33, 5). Par la crainte de Dieu, l’homme « fait les œuvres de ceux qui aiment » (Ibid. 33, 5). Autrement dit, nul ne peut aimer comme il se doit sans se conformer à la Torah ; « alors, pour celui qui a accompli les œuvres de ceux qui aiment [les œuvres de la Torah], l’amour se joint à la crainte comme une fiancée à son fiancé et, ainsi, engendrent des pensées d’humanité, il rend immortel celui qui le possède comme une image qui ressemble à Dieu, et sa nature ne peut être outragée par la corruption » (Ibid. 33, 5). Il y a chez Pierre une progression, là où l’on voit chez Paul une rupture. L’homme accomplit, par la crainte, les œuvres de la loi, puis, par l’amour, les œuvres d’humanité, sans que l’amour ne chasse la loi. Chez l’apôtre, il y a, au contraire, opposition entre les œuvres de l’amour et celles de la loi. Pour Paul, « l’humanité », au sens pétrinien, n’est pas inscrite dans la loi et la loi ne permet pas de l’atteindre. L’attachement à la légalité introduit une relativité dans l’amour, tandis que l’apôtre le proclame comme un absolu.


135 Le récit des Homélies s’arrêtera avant que Pierre n’atteigne Antioche.

136 Voir Mt V, 44.

137 Voir Homélies III : « Les deux prophéties, la féminine et la masculine ».

138 Le verset cité est une interprétation donnée dans certains manuscrits du seul Evangile de Luc, sans caractère d’authenticité. Nous retrouvons un sens théologique semblable dans l’Evangile de Jean : « Jésus répondit [à Pilate] : Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi, s’il ne t’était donné d’en haut. C’est pourquoi celui qui m’a livré à toi porte un plus grand péché. » (XIX, 11) Pilate n’est qu’un instrument du grand prêtre qui lui a livré Jésus. La littérature apocryphe montrera que Pilate peut se repentir.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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