Le roman pseudo-clémentin


Les homélies - chapitre 10


III - Les homélies


Chapitre 10

Redevenir semblable à Dieu

a troisième journée à Tripoli commence par le bain rituel, pris « dans un grand bassin dans lequel coulait sans discontinuer une eau abondante » (Hom X, 1, 1), suivi de la prière et de l’enseignement aux disciples. Le premier thème évoque la différence « entre les ignorants et les égarés » (Ibid. 2, 1). Les uns ne veulent pas faire le voyage vers la cité céleste parce qu’ils en ignorent les splendeurs, les autres les connaissent, mais ils se trompent de chemin. Le deuxième thème concerne l’opposition entre « ceux qui vénèrent les idoles et ceux qui se fourvoient dans le culte de Dieu » (Ibid. 2, 1). Les premiers ne savent pas que la vie éternelle est possible, les seconds font la bonne démarche, mais ils empruntent la voie sans issue de l’hérésie.

La prédication qui suit reprend l’histoire de l’homme. Elle s’adresse à la foule qui afflue pour entendre Pierre. Le vrai Prophète, alors incarné en Moïse, a révélé que lorsque Dieu eut achevé la création, « l’homme, produit à son image et à sa ressemblance, en fut institué le maître et seigneur » (Ibid. 3, 3). Il domina les êtres « de l’air, de la terre et des eaux » (Ibid. 3, 3). Il y a ici une contradiction avec la condition végétarienne d’Adam. En effet, nous avons vu qu’Adam, le vrai Prophète, était végétarien (selon Gn I, 29) 123 ; ce sont les géants qui dévoyèrent sa descendance et lui firent goûter la nourriture carnée. Or, il est dit ici, pour preuve de sa maîtrise des vivants, que l’homme « abat jusqu’à terre les êtres des airs, il amène à la surface ceux des profondeurs, il capture ceux de la terre, même s’ils l’emportent de beaucoup sur lui par leur force. » (Ibid. 3, 4). Il s’agit probablement d’une interpolation tardive visant à normaliser le courant pétrinien original. En tombant dans le péché, explique Pierre, l’homme fut dépossédé de ses prérogatives, privé de ses biens et soumis aux tourments de son corps qui perdit la qualité d’immortalité 124 : « Il n’eût pas été logique que, alors que leur donateur [Dieu] était négligé, les dons fussent restés aux ingrats. » (Ibid. 4, 2.) A la suit de la chute, Dieu envoya son Prophète, tour à tour incarné par Moïse et Jésus, pour que l’homme retrouvât les biens des origines et reçût les biens éternels à venir. L’enseignement du Prophète vrai sur ce que l’homme doit penser et faire justifie la prédication de Pierre.

La crainte du Dieu juste est magnifiée. En craignant Dieu seul, l’homme élimine toute peur que l’injustice provoque. En revanche, « si vous ne craignez pas le Seigneur et créateur de toutes choses, affirme Pierre, vous serez, pour votre propre dommage, les esclaves de tous les maux, c’est-à-dire, des démons, des maladies, et de tout ce qui peut vous nuire de quelque façon que ce soit. » (Ibid. 5, 4). L’homme doit d’autant plus se tourner vers Dieu qu’il porte « dans [son] corps l’image de Dieu » et « dans [son] intellect la ressemblance de sa pensée » (Ibid. 6,1). En agissant comme des animaux privés de raison, les hommes perdent l’âme humaine qui les caractérise, ils deviennent « pour ainsi dire des porcs » (Ibid. 6, 2). Ce n’est qu’en retrouvant la loi de Dieu qu’ils redeviennent « des hommes » (Ibid. 6, 2). Comment demander à des animaux privés de raison de ne pas tuer ? de ne pas commettre l’adultère ? de ne pas voler ? « Ne vous refusez pas à vous-mêmes de rentrer en possession de votre noblesse originelle, exhorte Pierre, puisque vous y êtes invités. Car cela est possible, si vous vous rendez semblables à Dieu par vos bonnes actions ; et grâce à cette ressemblance, vous serez comptés au nombre de ses fils et vous pourrez redevenir les maîtres de toutes choses. » (Ibid. 6, 3-4.)

Unité de Dieu et pluralité du divin

Pierre s’en prend une nouvelle fois au culte des idoles. Les lois ne permettent pas de détruire les représentations et de rendre les matières dont elles sont faites à leurs états premiers ; « c’est une bonne chose, qu’il y ait des lois, mais non que le pouvoir inexistant des vains objets de culte vienne d’elles » (Hom X, 8, 2), objecte Pierre. Selon la matière qui les constitue les objets de culte attisent la cupidité. Les statues de terre cuite n’intéressent guère. « Ceux qui courent un grand danger, ce sont vos dieux faits de matière plus précieuse ! Comment donc sont-il des dieux, s’ils sont victimes de vols, si on les fait fondre, si on les soupèse, si on les surveille ? » (Ibid. 8, 4.) Le développement de l’iconographie et de la statuaire chrétienne, les églises closes et les protections contre le vol retournent aujourd’hui l’argumentation de Pierre contre l’Eglise qu’il inspira. Vingt siècles ont passé et les dévotions s’accrochent toujours à l’état d’esprit du paganisme...

Ou les hommes vénèrent des hommes morts dans leurs tombeaux, croyant qu’il s’agit de dieux et de sanctuaires, ou ils adorent des statues qui ne voient, ni n’entendent, ni ne comprennent, par opposition au Dieu proclamé dont Pierre tient qu’il est doué de sens et de sentiments. « Si l’artisan a trépassé, ajoute-t-il, comment sa création ne se décomposera-t-elle pas ? Pourquoi donc te prosternes-tu devant l’œuvre d’un mortel, totalement dénuée de sentiment ? » (Ibid. 9, 5.) Les hommes de bon sens ne s’abaissent devant aucune création. Ils vénèrent Dieu comme l’artisan éternellement vivant. Il est Dieu, précisément, parce qu’il est seul incréé : « Le fait d’être Dieu est le propre de l’incréé, tout ce qui est créé n’est pas véritablement Dieu. » (Ibid. 10, 1.)

Mais le serpent trompeur est toujours là pour promettre à l’homme « une plus grande intelligence » ; il se glisse « dans [son] cerveau jusqu’à [sa] moelle épinière 125 » (Ibid. 10, 2). Sa déchéance est sa récompense puisqu’ « il a la faculté de manger celui qui a été dissous en terre à la suite de son péché 126 » (Ibid. 11, 2) et que les âmes disparaissent « dans son ventre de feu » (Ibid. 11, 2). Le tentateur « tend un piège sous le prétexte de la connaissance » (Ibid. 12, 1), avertit Pierre en pointant les gnostiques du doigt. Mais il ne faut pas pour autant tomber dans la véritable ignorance, ni croire que si l’on ignore la nouvelle religion l’on n’est point passible du jugement. Il ne sert à rien de se boucher les oreilles, car qui ne veut entendre sait déjà : « Les péchés causent la perte du pêcheur, même si c’est par ignorance qu’il fait ce qu’il ne faut pas. » (Ibid. 12, 3.)

L’analogie de la monarchie divine et du régime impérial est un lieu commun : « De la même façon qu’il n’y a qu’un César, mais qu’il a sous son autorité les administrateurs, consulaires, gouverneurs de provinces, tribuns, centurions, décurions, de même, si le grand Dieu est unique comme César, il y a aussi, à l’image des magistratures subalternes, des dieux qui lui sont subordonnés, mais qui nous gouvernent. » (Ibid. 14, 3.) Pierre refuse une telle assimilation qui agrée les platoniciens. Ceux qui produisent la comparaison devraient savoir que le nom de César, de même que celui de Dieu, ne peut être porté par un autre sous peine de mort. Le nom qui a été transmis pour que la monarchie divine soit honorée est blasphémé. Pourtant, « Dieu n’est pas son véritable nom, mais ce nom, que vous avez accepté jusqu’ici tel qu’il vous a été transmis pour que l’usage que vous en ferez soit rapporté à son nom véritable, vous l’avez outragé. » (Ibid. 15, 6). Le véritable nom de Dieu est le tétragramme Yhwh, tel que dévoilé à Moïse lors de l’épisode du buisson ardent 127 ; la tradition interdit de le prononcer. Le comble de l’outrage est atteint par les Egyptiens qui donnent le nom de dieu à toute espèce d’animal. Ce dont les Grecs n’ont pas lieu de rire, car les Egyptiens rétorquent : « Même si nous adorons des êtres qui meurent, du moins ont-ils vécu, tandis que vous, vous vénérez des êtres qui n’ont jamais vécu. » (Ibid. 17, 3.)

La qualité première de Dieu est d’être unique, martèle Pierre : « Le propre de Dieu, c’est d’être supérieur à la totalité des êtres, et que l’univers qui englobe tout a été créé par lui, il y a toute nécessité d’affirmer que rien de ce qui a été créé par lui ne peut soutenir de parallèle avec lui. » (Ibid. 19, 4.) Il nous est difficile de suivre Pierre dans une définition de Dieu à partir des qualités qui lui sont attribuées : « Incomparable, insurpassable et absolument exempt de besoin de toutes sortes. » (Ibid. 20, 1.) Si l’on ne retient que l’absolu et l’unicité qui lui est liée, c’est-à-dire l’absence de forme, de devenir, de cause et de modèle, l’on ne touche pas le Dieu doué de sens et de sentiments qui nous est par ailleurs présenté. Pierre ajoute : « Si l’univers tout entier ne peut-être cela, dans la mesure où il a été créé, à bien plus forte raison on ne saurait appeler dieu des parties qui le constituent. » (Ibid. 20, 1.) Nous répondons à Pierre : comment Dieu pourrait-il être présent dans sa propre création ? Si, en tant que créateur, il se représente en son œuvre par l’esprit qu’il y laisse, nous voici atterrés tant l’esprit du monde est mauvais. Si Dieu n’est là qu’à travers une « ressemblance » avec l’âme ou l’intelligence humaine, cela signifie qu’il est ailleurs.

Que disent les païens ? « Dans nos objets de culte, nous ne vénérons pas l’or, ni l’argent, ni le bois ou la pierre, car nous savons nous aussi que ce n’est rien que de la matière inanimée et l’œuvre d’un homme mortel, mais c’est l’esprit qui y habite que nous appelons dieu. » (Ibid. 21, 1.) Cet « esprit », dit Pierre, ils ne peuvent démontrer qu’il existe. La question pourrait lui être aisément retournée ! Par une série de questions rhétoriques, Pierre dénonce l’illusion des idoles : si elles portaient un esprit, ne seraient-elles pas animées ? ne les condamnent-on pas à la taxation des princes, à la prise des ennemis, à la prévarication des prêtres ? et si les dieux ne se soucient guère de leurs représentations, pourquoi les prêtres leur apportent-ils autant de soins ? Les statues ne brillent pas comme les astres ; elles ne commandent ni le vent ni la pluie, ni ne germent ; elles ne sont pas seulement à la hauteur des éléments qui servent l’homme sans pour autant être des dieux.

La troisième journée publique à Tripoli s’achève par les rituels que nous connaissons. Pierre guérit les malades et les possédés : « Il leur imposa les mains, pria et les renvoya guéris » (Ibid. 26, 1) ; il prit un bain « dans le bassin qui se trouvait là » (Ibid. 26, 2). Les disciples aménagèrent le lieu du partage de la nourriture et « Pierre [les] bénit, rendit grâce à Dieu pour le plaisir (du repas), selon la pratique habituelle (les pieux usages) des Hébreux. » (Ibid. 26, 3). Les disciples du cercle étroit lui posèrent alors leurs questions en vue de recevoir l’enseignement ésotérique.

Le mythe du paradis terrestre et des bénédictions perdues, pour cause d’ingratitude envers Dieu, fonde un raisonnement qui soutient toujours la foi des fidèles des Eglises classiques. En mêlant Dieu à l’Histoire et en lui en attribuant la maîtrise, Pierre l’amène à fréquenter les hommes. Le dogme de l’image de Dieu établit le voisinage. Il privilégie la condition humaine au cœur de la création. La crainte de Dieu prend sens : Dieu est là, il observe... Si l’homme devait craindre un dieu transcendant, une telle crainte ne produirait pas de soumission, puisque celle-ci ne vise qu’à implorer la bénédiction. A l’inverse, l’insoumission offre l’homme en proie aux démons et aux maladies.

Si l’image de Dieu réside dans la forme humaine douée de sens et de sentiments, la ressemblance est dans l’âme ou, plus précisément, dans l’intellect que contient l’âme humaine. Chez Pierre, l’homme privé de raison, incapable de se soumettre et de se conduire selon la loi de Dieu, perd la ressemblance et régresse au rang de l’animal. Paul ne théorise pas sur l’image et la ressemblance, mais l’on retrouve chez lui l’idée de l’homme animal et de l’homme spirituel. Pour l’apôtre, Adam est l’opposé du Christ, le modèle de l’homme animal, brut, violent et passionné. Il ne demande pas au chrétien d’être parfait comme peut l’être le créateur. Ce serait valoriser l’incarnation (l’image). Le Christ ressuscité devient le modèle de l’homme spirituel capable du discernement de conscience. Le Christ vivant en l’homme (l’état de grâce) donne à celui-ci la filiation divine qui le relie par la loi (la Parole) intérieure (qui n’est plus celle de la nature ou du créateur). Chez Pierre, il y a d’abord la loi extérieure (la loi positive) et, par la crainte et la soumission, la ressemblance au Dieu créateur est rétablie. Chez Paul, il y a désormais la loi intérieure et, par la grâce, la ressemblance au Christ est réelle.

Notons une nouvelle fois que Pierre bénit le repas et rend grâce selon la tradition des Hébreux, de façon totalement différente du rituel inventé par Paul128 .


123 Voir ci-dessus : Homélie VIII, « L’origine démoniaque de la nourriture carnée ».

124 Voir Gn II, 17.

125 Dans son Histoire naturelle, Pline l’Ancien écrit qu’en se décomposant, la moelle épinière humaine se métamorphose en serpent (X, 66).

126 Yahvé Elohim dit au serpent : « … tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie ! » (Gn III, 14) et il dit à l’homme : « …tu es poussière et tu retourneras en poussière. » (Gn III, 19.)

127 Ex, III, 13-15. Dieu a donné un nom différent à Abraham : « El Shaddaï » (Gn XVII, 1).

128 Voir Homélies VII, « La doctrine des deux assemblées, de droite et de gauche ».


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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