Le roman pseudo-clémentin


Les homélies - chapitre 9


III - Les homélies


Chapitre 9

Contre Zoroastre

e n’est pas parce que le péché est largement partagé que les impies éviteront le châtiment. Pierre en donne pour preuve les eaux du déluge dont un seul homme réchappa avec sa famille. Encore faut-il reconnaître que les meurtres et les adultères de la génération antédiluvienne étaient moins graves que l’impiété contre Dieu dont se rendent coupables tous ceux qui n’adhèrent pas présentement à l’unité divine. La polyarchie est source de divisions et de guerres, tandis que la monarchie procure la concorde : « Car l’Un ne se combat pas lui-même, tandis que le Multiple fournit l’occasion d’engager la lutte avec autrui. » (Hom IX, 2, 3.) Après le déluge, roi à l’image de Dieu, Noé régna dans la paix les trois siècles de vie qui lui restaient. Mais ses descendants, qui aspiraient à régner, installèrent la discorde ; « parmi eux, il y en avait un de la race de Cham 118, le père de Mestrem [Misrayim], de qui sont issues les nombreuses tribus des Egyptiens, des Babyloniens et des Perses » (Ibid. 3, 2). « A cette race, ajoute Pierre, appartient un homme qui a reçu en héritage des pouvoirs magiques, du nom de Nebrod [Nemrod]. » (Ibid. 4, 1.) Il semblait un géant et choisit de défier Dieu : « C’est lui que les Grecs appellent Zoroastre. » (Ibid. 4, 1.) Grand magicien et aspirant à devenir roi, Nemrod contraignit l’astre de l’horoscope habité par le Malin 119 à lui conférer la royauté. Il est en effet toujours possible au théurge de modifier le cours des choses en agissant sur les anges ou les démons qui régissent les astres. Le Malin, qui est aussi archonte, ne perdit pas son pouvoir sur celui qui l’obligeait et c’est avec colère qu’il répandit sur lui « le feu de la royauté » (Ibid. 4, 3). La légende qui veut que Zoroastre ait été brûlé, sur sa demande, par le feu céleste est arrangée par Pierre : « Cet éclair tombé du ciel jusqu’à la terre fit périr Nebrod, qui fut surnommé Zoroastre à la suite du malheur survenu, parce qu’avait été lancé contre lui le flux vivant de l’astre. » (Ibid. 5, 1.) On éleva un temple pour honorer sa tombe au lieu même où la foudre était venue chercher son âme, et les sots, continue Pierre, lui rendirent un culte tel un dieu. Depuis, les Perses vénèrent les foudroyés. La coutume se répandit si bien que l’on éleva des temples et des autels à la gloire de ceux que l’on avait aimé et, le temps passant, on finit par les prendre pour des dieux. De la dispersion des braises du feu céleste et des autels embrasés en son honneur naquirent les royaumes des Perses, des Babyloniens et des Egyptiens. Les royautés s’éteignirent, mais le culte demeura car, « après avoir dressé les statues avec des rites magiques, [les magiciens] instituèrent pour elles des fêtes consistant en sacrifices, en libations, en chants de flûtes et battements de tambour –autant de moyens propres à berner les sots » (Ibid. 7, 2).

Démonologie

Contre le culte des idoles, Pierre propose « la religion que nous ont léguée nos ancêtres et que nous avons conservée, comme des germes de plantes » (Ibid. 8, 1). Ceux qui choisissent cette doctrine échapperont aux démons et aux tourments, dont ceux-ci sont la cause, et jouiront des biens éternels. Ceux qui la refusent connaîtront d’horribles affres dans la vie présente et le châtiment éternel de leurs âmes ; « non pas, en vérité, que ce soit Dieu qui condamne, mais parce que les mauvaises actions portent en elles un tel jugement. » (Ibid. 9, 1). Les âmes unies aux démons subiront la purification du feu quand l’univers s’achèvera. Sauf que les démons jouissent dans les flammes, tandis que les âmes souffrent la torture. La consommation de la chair des sacrifices est un véritable poison, « car les démons, par l’intermédiaire de la nourriture que vous leur offrez, reçoivent de vos propres mains la faculté de s’introduire dans vos corps. Ils s’y tapissent et, avec le temps, ils se mêlent aussi à vos âmes » (Ibid. 9, 2). Les démons cherchent à s’insinuer dans le corps des hommes parce qu’en tant qu’esprits, ils ne peuvent goûter aux plaisirs des sens. Ils se fixent chez ceux-là qui n’ont pas la foi et s’attardent chez ceux-ci dont elle est chancelante. Ils ne peuvent accéder au corps de ceux qui ont une foi parfaite : « Les privations, le jeûne et les mortifications sont les secours les plus appropriés pour mettre en fuite les démons. » (Ibid. 10, 3.)

Les possédés ne savent pas que les démons pensent par leurs propres âmes et leur ôtent le discernement. Ils ne voient point que leurs corps malades sont en prise à des tourments démoniaques. Mais les maladies ont aussi une autre cause que celle des démons qui gagnent l’homme par le biais de la chair animale. Tout aliment consommé introduit l’âme matérielle, de nature terrestre, dans le corps. Là, elle se mélange à l’âme spirituelle comme un terrible venin : « C’est pour cela que la frugalité est bonne à tous égards. » (Ibid. 12, 4.) D’autres démons se dissimulent encore dans l’âme humaine jusqu’au moment opportun où ils se précipitent dans le feu purificateur et provoquent le suicide de celui qu’ils possèdent. Il est vain de croire que ce sont des dieux qui tourmentent les hommes, les appellent à se réconcilier par de nouveaux sacrifices et leur prescrivent des soins. Ces sont des démons : « Ils effraient les uns, ils rendent des oracles aux autres, leur réclament des sacrifices et leur ordonnent de partager leur repas, pour avaler leurs âmes. » (Ibid. 14, 4.)

Il ne faut pas croire à une épiphanie lorsque les dieux se manifestent dans les rêves sous forme de statues, mais à un effet de la crainte ou du désir qui assaille l’âme. D’ailleurs, ces dieux n’apparaissent pas aux juifs. Quant aux oracles ou aux guérisons qui leur sont attribuées il suffit d’être attentif pour lever le voile de la supercherie : « Et combien de gens encore inventent de faux oracles, de fausses guérisons qui en auraient résulté, et en garantissent l’exactitude par des serments ? » (Ibid. 18, 1.)

Pierre termine sa prédication en appelant ses auditeurs à la conversion. Il invoque « la juste gnose » (Ibid. 18, 2) ou la connaissance véritable par opposition à une gnose qui ne le serait pas. Il s’agit de « restaurer le culte originel donné à l’humanité comme moyen de salut » (Ibid. 18, 2), c’est-à-dire la religion initiale et la loi divine qu’Adam, vrai Prophète a transmise à ses descendants. « Dans le moment présent, si vous vous baignez dans l’eau courante d’une rivière, dans une source ou éventuellement dans la mer, en prononçant l’invocation trois fois bien heureuse 120, non seulement vous pourrez chasser les esprits qui sont tapis au fond de vous, mais si vous ne commettez plus de péché et que vous ayez en Dieu une foi inébranlable, vous chasserez les esprits mauvais et les démons cruels des autres, ainsi que leurs durs tourments. » (Ibid. 18, 4.) Pierre reprend les paroles du centurion qui demande à Jésus de guérir son fils pour en donner la clé : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit ; mais dis seulement une parole et mon garçon sera guéri ; car moi qui suis un subalterne, j’ai des soldats sous mes ordres, et je dis à l’un : Va, et il va, à un autre : Viens, et il vient, et à mon esclave : Fais ceci, et il le fait. » (Mt VIII, 8-9.) « De même celui qui s’est donné à Dieu et qui a foi se fait obéir des démons et des maladies par sa seule parole, et les démons cèdent. » (Hom IX, 21, 2.) De même que les soldats craignent César, les démons sont frappés de terreur par l’image de Dieu. La fuite des démons qui est aussi une victoire sur la mort est la preuve que le fidèle plaît à Dieu. Mais il faut encore prendre garde que certains exorcistes chassent les démons de l’impie en prononçant « un nom vénérable » (Ibid. 22, 4), le nom de Jésus. En ce cas, l’un et l’autre sont perdus ; le premier se croit juste et le second, sans repentir, colle au modèle religieux du contrevenant.

Pierre conclut en rappelant les conditions nécessaires pour être sauvé : ne vénérer qu’un seul Dieu, se tenir éloigné de la table des démons, pratiquer la tempérance, la charité et la justice, recevoir le baptême pour la rémission des péchés (le baptême de Jean) et s’abandonner à la pratique d’une pureté parfaite.

L’attaque de Pierre à l’encontre de Zoroastre (Zarathoustra) n’est pas surprenante dans un texte où le disciple s’oppose à Simon le mage (ou le magicien, selon que l’on reconnaît ou que l’on accuse). Rappelons quelques caractères de la doctrine mazdéenne, pour fixer la pensée : « Quand Jésus fut né à Bethléem de Judée aux jours du roi Hérode, voilà que des mages arrivèrent du Levant à Jérusalem… 121 » (Mt. II, 1.) Zoroastre entreprit de réformer l’ancienne religion aryenne (660-583 av. J.-C.). Les dieux furent tenus pour des démons et le polythéisme fit place au monothéisme. Les sacrifices sanglants furent abolis et l’adoration d’Ahura Mazdâ inaugurée. Le ciel est le royaume du Seigneur sage, bon, juste, saint et lumineux et de ses Puissances obéissantes, chacune à son rang. La perfection des rituels et la conformité à la norme sociale, selon la caste, n’ouvrent plus les portes du ciel, mais la conduite personnelle parfaite, la rectitude des pensées, des paroles et des actions. La perfection est une lutte de vie. L’Esprit Mauvais (Angra Mainyu, plus tard nommé Ahriman) tend des pièges à l’âme, jusqu’au dernier souffle du corps qui l’enferme. Ce bas monde est un champ de bataille où s’affrontent les fils de lumière et les fils des ténèbres. Et chacun a le choix du camp qu’il veut rejoindre. Contraire de l’Esprit Saint (Spenta Mainyu), l’Esprit Mauvais est également subordonné au Seigneur Sage. Le dualisme relatif que cette religion développe sera à maints égards celui des esséniens : « La conquête des fils de lumière sera entreprise en premier lieu contre le lot des fils de ténèbres. » (Guerre 1, 1) Cette filiation se retrouve dans le prologue de l’Evangile de Jean : « La lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas trouvée. » (Jn I, 5.)

Les Mages, qui semblent avoir formé une tribu aryenne en Médie, adoptèrent la doctrine réformée. Ils se vouèrent si bien à la propagation de la foi mazdéenne que les Grecs tinrent Zoroastre pour le chef des Mages et que par le terme de « magie » ils se représentaient cette religion dans son ensemble. Puis, vinrent les attaques contre le mazdéisme, auxquelles nous voyons que la tradition pétrinienne n’est pas étrangère, et la magie devint synonyme de la sorcellerie, et le magicien, du sorcier.

Zoroastre enleva les attributs que la mythologie ancienne accordait au feu et fit de celui-ci le Gardien de l’ordre, le vrai Témoin, symbole de la lumière divine promise aux parfaits. Ahura Mazdâ est en lui-même lumière perpétuelle, douce et vivante qui balaye les ténèbres froides et inertes en lesquelles rode l’Esprit Mauvais. En gage de sa fidélité, il donne aux hommes le soleil, le feu du ciel et de la terre, manifestations visibles de la majesté divine. Lorsque Zoroastre prie et communique avec Ahura Mazdâ, c’est au Feu (Atar) qu’il s’adresse, c’est le Feu qui lui parle. Aussi, le feu est-il abrité dans les temples et brûle-t-il sur les autels. 122


118 D’après Gn X, 6, les quatre fils de Cham sont Coush (Ethiopie), Misrayim (Haute et Basse Egypte), Pount (sud de la mer Rouge) et Canaan. Nemrod est fils de Coush.

119 Il s’agit de l’astre qui commande la marche générale de l’univers, alors que les autres astres exercent leurs influences sur les parties.

120 « Louange au Père, au Fils et à l’Esprit saint pour tous les siècles. » (Voir Hom III, 72, 5.)

121 Les « mages » pourraient ici dissimuler les esséniens qui partageaient un dualisme semblable et une même connaissance astrologique.

122 Le Zoroastrisme est une religion vivante. Venus de Perse, il y a mille ans, les zoroastriens se sont installés dans le nord de l’Inde, au Gujarat, où on les appelle les parsis. Notons ici que l’on retrouve chez eux une tradition attestée chez les cathares du Moyen Age. Les disciples de Zoroastre portent un cordon de laine blanche enroulé trois fois autour de la taille selon un rituel précis. Lorsqu’ils renouent le Kusti, chaque matin, les disciples récitent les prières trois fois en se tournant vers le soleil et en chassant d’un mouvement du bras le Mal vers la terre.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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