Le roman pseudo-clémentin


Les homélies - chapitre 7

III - Les homélies


Chapitre 7

La doctrine des deux assemblées, de droite et de gauche

ierre prêche devant la foule assemblée à Tyr. Si Dieu eut la puissance de créer le ciel et l’univers, il faut croire qu’il a aussi celle de sauver ses créatures. Face aux misères de la vie, les hommes sont enclins de l’accuser de ne pas aimer l’humanité. Il s’agit du jugement hâtif de ceux qui ignorent la fin du temps : « Dieu seul connaît l’issue et sait qu’elle sera heureuse. » (Hom VII, 1, 2.) Pierre donne l’exemple de Simon « qui est une puissance de gauche de Dieu, et qui a pouvoir sur ceux qui ne connaissent pas Dieu pour faire le mal » (Ibid. 1, 3) : Simon a rendu ses convives malades parce que Dieu l’a voulu ; ceux-ci doivent, en effet, rechercher qui pourra les guérir et, en quête du salut du corps, ils connaîtront aussi celui de l’âme. En répondant à l’invitation de Simon au banquet où l’on mange le bœuf sacrifié, les convives témoignent de leur amitié « tant aux mauvais démons qu’à leur chef » (Ibid. 3, 1). Aussi sont-ils atteints d’affections malignes, « pour avoir, par ignorance, tiré contre [eux-mêmes] de [leurs] propres mains le glaive de la mort » (Ibid. 3,1).

Pierre enseigne la doctrine des deux chefs : celui de droite, Pierre, et celui de gauche, Simon. Dès le principe, Dieu leur a imposé cette loi : « Chacun d’entre eux n’aurait de pouvoir que s’il avait d’abord pour commensal celui à qui il voudrait faire du bien ou du mal. » (Ibid. 3, 3.) Ceux qui se sont joint à la communauté sacrificielle se sont rangés du côté gauche et se sont asservis au « prince du mal ». En mettant fin à leur conduite et en se rangeant du côté droit (où il n’y a ni ripailles ni sacrifices), ils trouvent le « bon prince de droite » qui les ramène à Dieu avec pour effet la guérison de l’âme et du corps : « Car lui seul, qui détruit par la gauche, est capable de faire vivre par la droite, tout comme d’abattre, puis de relever celui qui est gisant. » (Ibid. 3, 5.) Faire ce qui plaît à Dieu consiste d’abord à « s’abstenir de la table des démons, ne pas goûter de chair morte, ne pas toucher au sang » (Ibid. 4, 2). L’obéissance dont les juifs ont témoignée est érigée en modèle : « Montrez-la aussi, vous tous, et adoptez, en autant de corps que vous êtes, une seule pensée. » (Ibid. 4, 3.) En dépit du nombre de leurs sectes, les juifs se sont montrés unis dans la vénération du Dieu créateur.

Cet enseignement peut être utilement rapproché du jugement de Paul à l’égard des premières agapes (1 Co XI). L’apôtre accepte la diversité des « sectes », relativement à l’avancement dans la foi et la perfection de conduite, « pour que les meilleurs se manifestent ». Mais l’ensemble ne forme ou ne doit former « qu’un corps » (Ibid. X, 17). La diversité des sectes (les « corps ») se retrouve dans la prédication de Pierre qui demande toutefois de ne faire valoir qu’« une seule pensée ». Paul demande de ne pas confondre les agapes, de qualité très inégale d’une secte à l’autre, et « le dîner du Seigneur ». Il rapporte l’inspiration par lui-même reçue de ce que doit être ce « dîner ». Il faut bien remarquer que Paul dit : « Moi, j’ai reçu du Seigneur et vous ai transmis que le seigneur Jésus, la nuit où il fut livré, prit du pain… » S’il a « reçu du Seigneur », cela signifie qu’il n’a pas repris le rituel de la bénédiction du pain et de la coupe d’une coutume portée par les Douze. D’ailleurs, la tradition de Pierre ignore tout d’un rituel « en mémoire » de Jésus. Pierre bénit la nourriture avant le repas réservé aux baptisés et rend grâce quand il est « rassasié » (Hom II, 22, 4), « selon la pratique habituelle des Hébreux » (Ibid. X, 26, 3). L’intention de Paul est christologique : il annonce « la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne ». Les paroles rituelles sont figées. L’apôtre règle la conduite des commensaux. Il appartient à chacun de juger en son for intérieur s’il est digne ou non de participer au « dîner » et d’être attentif que le repas se déroule dans l’esprit. Faute de discernement, « il y a parmi [eux] beaucoup de faibles et de malades et un bon nombre sont morts ». Nous retrouvons ici les faits qui provoquent la médisance de Clément au sujet des maladies consécutives au festin du bœuf sacrifié organisé par Simon (Hom VI, 26, 3)

Revenons aux préceptes concernant les agapes pétriniennes. Il s’agit de « s’abstenir de la table des démons » et de veiller à consommer une nourriture végétarienne : « Ne pas goûter de chair mortes, ne pas toucher au sang. » (Ibid. VII, 4, 2.) Il est rapporté un peu plus loin que Pierre prend « uniquement du pain et des olives, rarement des légumes » (Ibid. XII, 6, 4). Paul juge le régime végétarien comme un acte de faiblesse par rapport à la liberté qu’il proclame : « L’un, avec foi, mange de tout ; l’autre, faible, mange des légumes. » (Rm XIV, 2.) Quand Pierre utilise le terme « la table des démons » (Hom IV, 2) à propos des repas païens où sont servis les chairs issues des sacrifices, Paul renvoie aux repas juifs : « Ce qu’ils immolent, ils l’immolent [aussi] aux démons et non à Dieu. 107 » (1 Co X, 20) Si l’on devait éviter de s’asseoir à la table des païens, l’on devrait également s’abstenir de partager le repas des juifs. Par conséquent, dit Paul : « Mangez de tout ce qui se vend à l’étal, sans en faire cas. » (Ibid. X, 26.)

Bien sûr, les malades des repas simoniens, venus de Tyr et de Sidon, furent guéris par Pierre qui les baptisa et « tous les autres venaient en foule s’asseoir au milieu des places publiques, « sous la cendre et le sac », faisant pénitence de leurs fautes antérieures. » (Hom VII, 5, 1).

La doctrine des deux voies

Pierre a suivi Simon à Sidon où il s’est replié. Les malades accourent toujours avec le désir d’être sauvés. Pierre explique qu’il n’est « qu’un homme mortel » (Hom VII, 6, 2). Mais il peut transmettre l’enseignement qu’il a lui-même reçu du Prophète de vérité : « A quelles mauvaises actions Dieu a fait correspondre les mauvais traitements infligés aux hommes par le prince du mal, et pareillement pour quelles bonnes actions il a décidé que soient sauvés d’abord les corps des hommes qui auront cru en lui comme guérisseur, et que soient ensuite redressées leurs âmes pour ne plus périr. » (Ibid. 6, 3.) Les règles de Dieu, « préétablies avant la fondation du monde » (Ibid. 6, 2), concernent la foi juive. Deux voies s’ouvrent à l’homme : celle de l’infidélité à la foi qui mène à la mort, celle de la fidélité qui conduit à la vie. Pierre expose la religion biblique définie par Dieu : « Vénérer [Dieu] seul ; croire au seul Prophète de vérité ; être baptisé pour la rémission des fautes [baptême de Jean] et ainsi, par l’immersion la plus sainte, être régénéré pour Dieu au moyen de l’eau qui sauve ; ne pas prendre part à la table des démons (c’est-à-dire aux viandes offertes aux idoles, ou provenant d’animaux morts, étouffés, saisis par les fauves, et au sang) [ainsi convenu à Jérusalem entre Jacques, Pierre et Paul, selon Ac XV, 29, différemment rapporté par Paul en Ga II, 6-7b ; 9-10] ; ne pas vivre de façon impure ; se laver en quittant la couche de sa femme ; pour tous, être tempérant, faire du bien, ne pas commettre l’injustice, attendre du Dieu qui peut tout la vie éternelle, en demandant de l’obtenir par des prières et des supplications continuelles. » (Ibid. 8, 1-2.) La foi ne s’inscrit plus ici dans une perspective végétarienne (Ibid. VII, 4, 2 ; XII, 6, 4), mais dans le cadre des lois universelles données autrefois par Dieu à Noé 108.

Toujours à la suite de Simon, Pierre quitte Sidon. Il arrive à Béryte (Beyrouth) au moment où se produit un tremblement de terre. Simon accuse publiquement Pierre de l’avoir provoqué par magie. Mais les foules ayant fait silence pour lui prêter attention, Pierre déclare avec force : « Je suis capable de le faire, j’en conviens, si Dieu le veut ; en outre je suis prêt, si vous n’obéissez pas à ce que je vous dis, à arracher à ses fondements votre ville entière. » (Ibid. 9, 5.) Pierre retourne alors la foule contre Simon : « Si vous m’en croyez, c’est lui le magicien, lui le calomniateur, lui le suppôt du mal contre ceux qui ignorent le vrai ; et voilà pourquoi il peut causer des maladies aux pécheurs, trouvant dans les pécheurs les collaborateurs du pouvoir qu’il a contre eux. Mais moi, je suis le serviteur du Dieu qui a fait toute chose, le disciple de son Prophète droit. » (Ibid. 10, 2-3.) Par conséquent : « Que personne d’entre vous ne converse avec ces sorciers ni se mêle à eux. » (Ibid. 10, 1.) Et Pierre continue de poursuivre Simon vers Byblos et Tripoli…

La doctrine de la gauche et de la droite de Dieu évite la question de la dualité. Le créateur donne la mort par sa gauche et la vie par sa droite. Sa puissance maîtrise les deux voies, d’autant qu’il peut choisir et rendre la vie à celui qui est mort. En présence de deux mouvements religieux qui prennent le Prophète de vérité ou le Christ pour référence, Pierre argumente dans le sens de l’unité de Dieu. Rien ne pouvant échapper à la volonté du maître du monde, l’opposition des deux assemblées (des deux Eglises) sur les questions fondamentales de doctrine procède nécessairement de la volonté de Dieu. A Simon, il accorde le pouvoir de faire le mal, à Pierre, celui de faire le bien. Les hommes doivent être éprouvés en sorte que la connaissance du mal porte les repentis vers le bien. La pétition de principe est claire : il faut sauver l’unité de Dieu créateur.

Une telle économie de la foi justifie la proximité d’une religion opposée issue de la gauche de Dieu, tandis que la religion véritable procède de la droite. Lorsque l’assemblée de la fin des temps se réunira et que le fils de l’homme prendra place sur son trône de gloire, il est dit : « On rassemblera devant lui toutes les nations et il les séparera les uns des autres comme le berger sépare les brebis d’avec les chèvres, et il placera les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. Alors le roi dira à ceux de sa droite : Ici les bénis de mon père, héritez de ce règne qui est prêt pour vous depuis la fondation du monde… Alors il dira à ceux de gauche : Allez loin de moi, maudits… » (Mt XXV, 31-34, 41) 109. Rappelons-nous la terrible colère du grand prêtre au Temple à Jérusalem lorsque Jésus lui dit : « Vous verrez désormais le fils de l’homme assis à la droite de la Puissance. » (Ibid. XXVI, 64.) Cette parole blasphématoire est le point central de l’accusation, car, par opposition, Jésus place la hiérarchie légitime du Temple « à la gauche » de Dieu, c’est-à-dire du côté du mal, avec les damnés. Il se dissocie radicalement de la religion établie. Par un seul mot, il avoue qu’il la renverse et la maudit !


107 Voir ci-dessous Homélie VIII, L’origine démoniaque de la nourriture carnée.

108 Gn IX, 3-4.

109 Qu’il nous soit permis ici de dévoiler une petite clé du Cant del boiér au lecteur attentif (voir sur le Site « Le symbole de Montségur »). Le dernier verset qui dit que la pauvre Jeanne (l’Eglise de la gauche de Dieu) est partie au paradis « avec ses chèvres » ne se comprend qu’en référence à la doctrine de l’Eglise de Pierre (l’Eglise de la droite de Dieu) qui rassemble les brebis. (Un certain nombre de traductions de Matthieu donnent « boucs » au lieu de « chèvres », mais Chouraqui rétablit le sens commun du texte évangélique.)


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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