Le roman pseudo-clémentin


Les homélies - chapitre 6


III - Les homélies


Chapitre 6

Contre l’interprétation allégorique des textes

ppion est en compagnie d’un « grand nombre d’hommes cultivés » (Hom VI, 1, 1) quand le disciple de Pierre apparaît devant lui. Annubion, et Athénodore lui ont déjà fait part de l’indiscrétion commise par Clément au sujet du tour que ce dernier autrefois lui joua, ce jour où il en appela à son amitié pour lui demander d’écrire un éloge de l’adultère destiné à conquérir la dame imaginaire dont il se prétendait amoureux. Appion regrette que Clément ait pris à la lettre toutes les méchancetés qu’il écrivit sur les dieux quand il ne s’agissait que d’un argumentaire dicté par l’amitié qu’il lui portait en vue de persuader la dame. Hors de toute manigance, Appion donne le fond de sa pensée sur les dieux. Les textes des poètes grecs dissimulent le sens ésotérique : « Les plus sages des hommes d’autrefois, qui avaient appris eux-mêmes à force de labeur toute vérité, ont évité de laisser les gens indignes et dénués du désir des sciences divines en prendre connaissance, en les cachant. » (Ibid. 2, 1.) Pris à la lettre, les mythes sont mensongers. C’est par une lecture allégorique que se dévoile la doctrine philosophique qu’ils cachent.

Appion produit le témoignage d’Homère et d’Hésiode : tous les êtres tirent leur origine du chaos, mélange indistinct d’eau et de terre initialement créé ; vers cette nature première désordonnée ils retournent un jour. Orphée enferme le chaos en une sorte d’œuf engendré 105. L’état primordial de « la matière aux quatre genres » (Ibid. 4, 1) est un abîme en mouvement qui ne présente ni liaisons, ni constructions. Mais, du désordre, l’ordre apparut sous forme d’un tourbillon qui structura le tout et attira le souffle : « Car, de même que dans un liquide peut se produire une bulle, ainsi fut conçue une enveloppe parfaitement sphérique. » (Ibid. 4, 3.) Cronos n’est autre que la métaphore du temps et Rhéa, celle du flux de la substance humide (la matière) : « Car c’est portée par le temps que la matière tout entière enfanta sous forme sphérique, comme un œuf, le ciel qui contient tout. » (Ibid. 5, 1.) De cet œuf primordial naquit Phanès, être vivant métaphorique à la fois mâle et femelle, ainsi nommé par Orphée « parce que, quand il parut, l’univers resplendit de son éclat » (Ibid. 5, 4). Appion poursuit sa cosmogonie, montrant que les éléments et les substances qui germent à leur tour, et les divers caractères de la vie revêtent le nom des dieux qui les représentent le mieux.

Clément écoute distraitement le discours qu’il connaît. Pour montrer qu’il domine le sujet, il propose même de compléter l’exégèse allégorique : « Tu sauras ainsi, Appion, que même sans toi, nous avons entendu ces traditions-là. » (Ibid. 14, 1.) Finalement, Clément conclut que la vérité que dévoile l’interprétation allégorique des mythes aurait pu être prononcée clairement avec avantage, tandis que de la façon que l’on sait, un terrible piège est tendu à l’humanité : « En effet, ou bien il ne s’agit pas d’énigmes, mais de fautes réelles commises par les dieux, et alors il ne fallait pas dénoncer ceux-ci ni non plus proposer la moindre de leurs actions à l’imitation des hommes ; ou bien il s’agit de récits énigmatiques d’actions faussement attribuées aux dieux, et alors, Appion, ils ont commis une faute, ces gens que tu nommes sages ; car en cachant des actes dignes sous des mythes indignes, ils ont incité les hommes à commettre des fautes ; et, ce faisant, ils ont outragé ceux qu’ils ont cru être des dieux. » (Ibid. 17, 2-3.) Cette deuxième alternative recueille l’accord de Clément. Mais il ne saurait accepter de croire que le monde, en ses arrangements et proportions, provienne d’un hasard de la nature « car ces qualités ne peuvent être produites que par une réflexion supérieure et seule la science capable de les réaliser exactement peut les concevoir. » (Ibid. 19, 4).

Les poètes n’ont chanté que « de vils magiciens » qui se faisaient passer pour des dieux et que le temps a magnifiés. Capables de se métamorphoser, ils avançaient cachés dans la société pour accomplir leurs infamies. Ne montre-t-on pas le tombeau de Cronos dans le Caucase, celui de Zeus dans l’île de Crête ? En Egypte, encore, « un homme est vénéré comme dieu avant sa mort » (Ibid. 23, 1). Mais les arrangeurs de mythes « n’ont pas vu qu’en usant des détours pour développer à propos des dieux des doctrines physiques on en vient à supprimer leur être de dieux, car l’allégorie fait se dissoudre leurs formes dans les substances du monde » (Ibid. 20, 1). Les artistes qui représentent Zeus, « le père des dieux et des hommes », sous l’apparence d’un cygne en union érotique avec Léda 106, n’auraient pas osé faire un tel outrage à un simple roi de la terre de peur du châtiment qu’ils eussent encouru. Ils n’ont même pas la notion d’un dieu conforme à la raison. « Je te parle ainsi sans connaître moi-même le Dieu véritable, avoue Clément ; mais je le confesse en toute bonne foi : si je ne sais pas ce qu’est Dieu, je crois savoir, clairement, qu’il est Dieu » (Ibid. 23, 4.), c’est-à-dire qu’il ne peut être approché par l’homme sans le respect dû au sacré.

Clément rejette la cosmogonie orphique et, à travers elle, la cosmologie stoïcienne. La nature ou les éléments premiers ne peuvent être Dieu en eux-mêmes : « Les quatre éléments, en effet, ou bien étaient séparés les uns des autres ; et alors, sans l’action de quelque grand artiste, ils ne pouvaient être mêlés pour produire un être vivant ; ou bien ils ont toujours été joints, et dans ce cas ils sont ajustés par un intellect artiste pour produire les qualités propres des membres et parties de l’être vivant. » (Ibid. 24, 2.) Il existe donc pour le disciple de Pierre « un intellectuel artiste inengendré », créateur d’une œuvre unique. Ni le désir amoureux, ni la convoitise, ni la force, toutes choses passibles ne peuvent produire l’univers.

La controverse se clôt par l’arrivée de Pierre. Clément l’informe du discours de Simon, mais aussi « des apparitions prodigieuses suscités par lui, de toutes les maladies qu’il avait répandues après le festin consécutif au sacrifice du bœuf. » (Ibid. 26, 3). Il l’informe également que certains malades sont restés à Tyr, que d’autres accompagnent Simon à Sidon « avec l’espoir d’être soignés par lui », en vain. Cette médisance semble faire écho à ce que Paul nous apprend à propos des banquets que ses adeptes organisent dans les temples de Corinthe. L’apôtre fait la différence entre les agapes de l’assemblée en mémoire du Seigneur et les ripailles. Parce qu’ils mélangent les genres, les chrétiens mangent et boivent leur propre jugement, sans discerner le corps du Christ (la communion mystique de l’assemblée élevée en corps social) : « C’est pourquoi il y a parmi vous beaucoup de faibles et de malades et un bon nombre sont morts. » (1 Co. XI, 30.)

La lecture allégorique des mythes contés par les poètes grecs est une façon de rationaliser les récits et de donner un sens raisonnable à la théogonie d’Homère ou d’Hésiode. La lecture des Ecritures bibliques a également son courant d’interprétations allégoriques à partir de Philon d’Alexandrie. Les intentions sont les mêmes. Une pensée intelligente ne peut accepter les textes tels qu’ils sont donnés, mais ils sont incontournables. Il faut donc expliquer qu’ils disent autre chose que ce qu’il semble, selon la pensée a priori de l’exégète. Les mythes grecs comme les légendes bibliques sont alors supposés renfermer des enseignements ésotériques destinés à ceux qui sont à leur hauteur. Pour nous, la part cachée des textes est dans l’histoire de leur rédaction, dans les intentions théologiques et politiques qu’ils renferment, dans la vision du monde et de l’univers qu’ils déploient. Ils disent bien ce qu’ils disent, mais ils portent en eux-mêmes le dessein caché des rédacteurs.

En dissimulant la vérité sous des mythes incroyables, les rédacteurs ont trompé les hommes. Ils les ont incités à suivre le modèle de vie honteux des dieux de l’Olympe, objecte Clément. L’argument peut être retourné à l’encontre des textes bibliques qui témoignent des bassesses des patriarches et des actions affreusement cruelles du Dieu du Sinaï. Toutes les turpitudes et les violences du monde peuvent être justifiées par les tyrans de la terre en regard du modèle divin. Socrate et Jésus se sont élevés contre cette perversion portée par leurs propres traditions.

La vision du Dieu créateur, artisan du monde, correspond à un modèle anthropomorphique archaïque : le démiurge fabrique le monde à partir des quatre éléments (l’eau, la terre, l’air, le feu) qui le composent. Notre propre ignorance du commencement ne nous autorise pas à adhérer à un modèle simpliste. Pour nous, c’est l’unification des quatre lois fondamentales de l’univers qui pose question (les forces nucléaires faible et forte, la force électromagnétique et la gravitation). Nous ne pouvons rien dire de cette « volonté de vie » que semble contenir la matière, ni de cette « volonté de vivre » qui anime les êtres vivants. Dieu n’est pas une explication, mais la désignation de notre limite intellectuelle.


105 Le mythe orphique est à rapporter à la théogonie de Hiéronymos et d’Hellanikos rapportée par l’apologiste chrétien Athénagore (fin du IIe siècle).

106 L’allégorie de l’union de Zeus, métamorphosé en cygne, et de Léda est interprétée par les stoïciens comme une représentation de l’air et de la terre.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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