Le roman pseudo-clémentin


Les homélies - chapitre 5


III - Les homélies


Chapitre 5

L’éloge de l’adultère et le discours contraire

lément raconte le tour qu’il joua à Appion au cours de sa jeunesse à Rome. Alors qu’il se consacrait à la quête de la vérité, ne trouvant rien de concluant, Clément tomba dans une profonde déprime. Ami de son père, Appion le visita et lui demanda pourquoi il gardait le lit. Clément savait que le grammairien avait composé de nombreux livres contre la religion des Juifs et qu’il entretenait une relation amicale avec Simon le Samaritain. Il décida de lui mentir et lui fit entendre que son âme souffrait d’un mal d’amour. Appion se proposa de lui faire part de son expérience en la matière 92.

Quand dans sa propre jeunesse, il se trouva souffrant d’un même mal, Appion se confia à un ami égyptien expert en magie, qui lui enseigna l’incantation appropriée : « En me confiant aux indications secrètes que je dus à la libéralité de son enseignement, j’obtins le succès, et aussitôt ma passion cessa. » (Hom V, 3, 5.) Selon la même formule, la dame aura été conquise dans les sept jours. Mais Clément répondit qu’il n’accordait que peu de foi en la magie. Il doutait que les démons obéissent aux ordres des magiciens. Appion lui expliqua que les démons, par eux sont contraints. Il y a, chez les anges et les démons, une hiérarchie de même que chez les hommes. C’est pour cela que la magie est efficiente. Aussi, « quand on adjure [les démons] au nom des anges, ils obéissent en tremblant, car ils savent bien qu’un refus les expose forcément à la punition. Et les anges eux-mêmes, quand ils sont adjurés par les magiciens au nom de l’être supérieur, obéissent, de peur d’être condamnés pour rébellion et de périr » (Ibid. 5, 2-3).

Clément fit valoir que les effets de la magie devaient faire craindre les recours que l’on y aurait. S’il ne pouvait concéder qu’il fût juste de contraindre une femme non consentante par la magie, il acceptait en revanche qu’elle fût persuadée par le discours. La connaissance des pièges de la sophistique fit qu’Appion répondit : « Ne crois-tu pas que cela revient au même, que tu l’obtiennes par la magie ou par la persuasion de tes paroles 93 ? » (Ibid. VII, 1.) Clément partageait d’autant moins cette opinion que le but de la supercherie était d’amener Appion à exposer sa thèse sur l’adultère. Il considéra que le discours persuasif laissait la femme libre d’exercer sa volonté, tandis que la magie constituait une véritable contrainte. En outre, le châtiment divin serait moindre pour le manipulateur si la femme se trouvait prise par la rhétorique, plutôt que par la magie. « Tu ignores qu’on ne juge, en toute affaire, que la fin advenue, sans examiner comment cela est arrivé » (Ibid. 8, 2), argumenta Appion. La façon de parvenir au but n’enlèverait rien au fait d’adultère.

L’on comprend que Clément se disait épris d’une dame de grande sagesse que nul ne serait parvenu à séduire par le seul discours. Cela aurait été lui faire grande violence que d’user de magie pour la pervertir. Par contre, n’aurait-il pas été heureux de s’appuyer sur la détermination de la femme chaste pour éviter l’adultère ? Puisqu’il n’était pas possible de parler à l’aimée, Appion proposa de lui écrire : « Dès cette nuit, je vais rédiger un livre, un éloge de l’adultère ; quand tu l’auras reçu de moi, tu le lui enverras, et j’ai bon espoir qu’elle se laissera persuader et qu’elle consentira 94. » (Ibid. 9, 3.) Appion était tombé dans le piège ! Il allait rédiger sa doctrine de l’amour libre que le disciple de Pierre pourrait réfuter.
Clément donne maintenant lecture de cet argumentaire qui présente les caractères d’un pastiche d’origine juive : « Telle est, messieurs, la culture des Grecs : elle a pour noble programme de faire pécher sans crainte. » (Ibid. 9, 5.)

Les dieux et les sages parmi les hommes distinguent les actes qui sont bons ou mauvais par nature, de ceux qui sont réputés tels par simple convention humaine. Ceci étant posé, Appion prend l’exemple de l’adultère pour démontrer qu’il s’agit d’un élan de l’âme, bon à tous égards : « Car il est produit par les commandements d’Amour, pour augmenter la propagation de la vie. Or, Amour est le plus ancien de tous les dieux 95. » (Ibid. 10, 4.) Les hommes et tous les êtres sont soumis à la volonté d’Amour. Ne serait-ce pas pour eux le plus grand acte d’impiété que de maîtriser le mouvement auquel il les entraîne ? Appion appelle à libérer Amour : « Que toutes les portes lui soient ouvertes, que soient abolies toutes les lois affligeantes et conventionnelles, établies par des hommes jaloux ; sous l’empire de la sottise, ils ne veulent pas en comprendre la raison et ils méprisent, en outre, ceux qu’on nomme adultères. » (Ibid. 11, 1.) N’est-il pas vrai que la passion des amants est involontaire ? Quel homme pourrait-il résister au dieu Amour venu habiter en son âme ? Appion fait alors une longue exégèse des mythes grecs. Il trouve les modèles propres à étayer sa thèse dans les unions baroques des grands dieux de l’Olympe, parfaitement illicites en regard des lois humaines. Zeus, lui-même, qui imposa les lois « par convention raisonnable » (Ibid. 11, 1), s’unit à de nombreuses femmes. Il usa de métamorphose lorsque les maris jaloux pouvaient y voir la faute. Plus encore : « [Les dieux] n’évitent même pas, comme si elles étaient honteuses, les unions avec des mâles, mais les cultivent comme une chose noble. » (Ibid. 15, 1.)

Appion cherche l'approbation de la dame à un recueil des amours divins : les hommes sont tristes et mortels « pour avoir déclaré mauvaises, à cause de leur jalousie, les actions que les dieux ont jugées belles » (Ibid. 16, 2). Ils louent la chasteté sans rien pouvoir offrir à celles qui l’observent ; tandis que les dieux louent celles qui sont semblable à eux et récompensent celles qu’ils aiment : « Ils ont mis les unes parmi les astres, ils ont comblé de bienfaits les enfants des autres, et ceux qui les avaient aidées. » (Ibid. 17, 1.) Deux modèles sont à observer : « Zeus parmi les Dieux, Socrate parmi les philosophes. » (Ibid. 19, 2.) « De tous les hommes Socrate est le plus sage 96, ne prône-t-il pas dans la citée dotée des meilleures lois la communauté des femmes 97, et ne cache-t-il pas sous son manteau le bel Alcibiade 98 ? » (Ibid. 18, 1.) Antisthène 99, Diogène 100, Epicure 101, Aristippe 102, Zénon 103, Chrysippe 104 sont convoqués tour à tour pour témoigner en faveur de l’abrogation des conventions qui défendent la liberté d’aimer. « Je sais, écrit Appion, que ses choses paraissent effroyables et tout à fait ignobles aux gens qui ne sont pas initiés à la vérité, mas non aux dieux et aux philosophes des Grecs, ni aux mystères de Dionysos et de Déméter. » (Ibid. 19,1.) La dame désormais initiée se voit enjointe de répondre par écrit à la sollicitation de l’amant.

Clément poursuit la supercherie en recevant le plaidoyer à adresser à l’aimée. Dès le lendemain il fait connaître à Appion la réponse supposée par elle écrite : « Je m’étonne que tu puisses, après m’avoir louée de ma sagesse, m’écrire comme à une femme stupide. » (Ibid. 21, 1.) Si Amour désire volontairement, il est cause de ses propres passions et souffrances. Si, au contraire, il aime sensuellement malgré lui, quand sa venue dans les âmes met les corps en appétit, la volonté de l’amant le dépasse et l’entraîne en une succession d'attachements. D’une façon ou d’une autre, Amour ne peut être un dieu. En effet : « La passion de la convoitise est le propre de celui qui aime ; l’espérance le fait croître et le désespoir l’amoindrit. » (Ibid. 21, 6). On n’échappe pas au blâme en mettant en avant la turpitude des dieux, répond la dame imaginaire à l’argumentaire développé par Appion. Des mythes grecs eux-mêmes, elle expose la contradiction : « les prétendus dieux » ne sont que des tyrans autrefois divinisés. Leurs tombeaux se visitent sur la terre et non dans le ciel ; celui de Zeus est montré en Crète. Ces dieux n’étaient « que des hommes, et même des homme pervers et des magiciens » (Ibid. 23, 4). Ils devinrent des potentats grâce à la métamorphose autorisée par leurs pouvoirs magiques. Mais, s’il faut prendre les dieux comme modèle dans leurs pratiques amoureuses, pourquoi ne pas les suivre lorsqu’ils dévorent leurs propres enfants ? « Le repas sera ainsi digne des noces. » (Ibid. 24, 3.)

Sous couvert de l’aimée, le disciple de Pierre donne sa définition de l’amour : « C’est le désir qui résulte de la constitution de l’être vivant, en vue de la transmission de la vie, selon la providence de celui qui a opéré toutes choses, afin que jamais l’espèce entière ne disparaisse, mais que le plaisir soit le moyen de faire sortir de l’être qui doit mourir un autre individu, né assez tôt d’un mariage légitime pour connaître son père et le nourrir ainsi dans sa vieillesse. » (Ibid. 24, 5.) Voilà pourquoi, l’éducation des enfants, le mariage dès la nubilité, la crainte des lois doivent viser à écarter les envies adultères. La dame rejette définitivement le discours de la tentation : « C’est ainsi que moi, ayant appris d’un certain juif [Jésus] à penser et à agir comme il convient à Dieu, je ne suis pas une proie facile pour les fables menteuses qui poussent à l’adultère. » (Ibid. 26, 4.) Appion s’avoue vaincu : « Voici maintenant qu’un juif a rencontré cette femme, l’a convertie à sa religion, et qu’il l’a persuadée de pratiquer la chaste tempérance ; il est désormais impossible qu’elle accepte d’avoir commerce avec un autre ; car ces gens-là, qui présentent Dieu comme le surveillant de toutes nos actions, persistent fermement dans la chaste tempérance, avec l’idée qu’ils ne peuvent agir sans être vus. » (Ibid. 27.)

C’est alors que Clément avoue la supercherie et sa propre conversion : « Jusqu’à présent, après avoir examiné à fond de nombreuses opinions de philosophes, je n’ai donné mon sentiment à aucun, sauf à la doctrine des juifs : l’un de leurs marchands, négociant en toiles fines, venu résider ici à Rome, m’a exposé, par suite d’une heureuse rencontre, avec beaucoup de sincérité, l’idée de l’unicité du Principe. » (Ibid. 28, 2.) Porté par la colère, le sophiste vaincu quitta Rome aussitôt. Ce n’est qu’après de longues années que Clément se retrouve en sa présence.

Il est caractéristique qu’Appion ait recours aux mythes grecs pour son argumentation. L’Iliade et l’Odyssée d’Homère sont aux Grecs ce que la Bible est aux Juifs. Ce sont des textes à partir desquels les enfants apprennent à lire, qu’ils connaissent par cœur et qui forment leur culture politique et religieuse. Lorsque Socrate s’attaque à la vision mythique du divin, il encourt la peine de mort parce qu’il déstabilise la société, les hiérarchies structurantes et les pouvoirs. Lorsque Jésus donne une interprétation originale des livres de Moïse, il encourt la même peine parce qu’il représente un semblable danger pour la société dans laquelle il évolue.

Clément, qui connaît les poètes grecs, trouve matière à défaire l’argumentation d’Appion dans les mythes eux-mêmes. Mais il s’appuie sur des Ecritures aux caractères tout aussi archaïques ; si bien qu’il ne peut s’opposer aux attaques qui visent ses propres convictions, qu’en lâchant sur l’authenticité de ses textes de référence. La controverse oppose la thèse d’Appion à celle de Clément. Pour le premier, il est dans la nature de l’homme de vivre l’amour libre et les lois qui punissent l’adultère ne sont que des conventions humaines qui se fondent sur le sentiment de jalousie et le désir de l’homme de posséder sa femme. Pour le second, les lois de la nature disent la volonté du créateur clairement manifestée par les lois mosaïques : Dieu a créé le couple en vue de la génération et de l’héritage pour assurer une longue vie aux fidèles. L’adultère est un acte subversif qui vient contrarier l’organisation sociale, telle que le créateur l’a voulue.

Le recours à Homère ou à Moïse n’est certainement pas notre façon de juger les hommes et leurs conduites. L’apôtre Paul a rêvé d’un monde où les relations humaines seraient régies par l’amour et non plus par la loi. L’adultère, en tant qu’acte contraire aux accords contractuels du mariage, perdait son sens (le mariage n’est jamais chez l’apôtre qu’une concession). Le droit contractuel était abrogé au même titre que la loi. Mais le pur amour est plus exigeant que la loi et l’amour qu’elle codifie. Il est une disposition d’âme, propre à éviter toute forme de violence. Le caractère des relations humaines est alors considéré comme bon ou mauvais en regard de la violence contenue dans les actes.


92 Le récit rappelle un conte hellénistique d’origine syrienne. Dans l’original, le jeune prince Antiochus se meurt d’amour pour Stratonice, sa belle-mère. Eristrate, médecin à la cour séleucide, parvient à convaincre le roi Séleucos, époux de Stratonice, d’accepter la prescription salutaire.

93 Dans l’Eloge d’Hélène, le sophiste Gorgias de Léontium pratique le discours paradoxal : il faut innocenter Hélène pour les raisons mêmes qui la feraient dire coupable. Si elle s’est laissée persuader par le discours de Pâris, c’est bien que nul ne saurait résister à ce « grand tyran qui, avec le corps le plus imperceptible, parachève les actes les plus divins. » L’art de persuader par le discours est en lui-même une sorte de magie.

94 L’écrit d’Appion se classe dans le genre sophistique des éloges paradoxaux.

95 Appion fait référence au Banquet de Platon : « Amour est sans parent ! (…) Après Chaos, ce sont ces deux-là qui sont nés : Terre, Amour. » (Le Banquet 178, b.)

96 « Un jour donc que [Chéréphon] s’était rendu à Delphes, il eut le front de consulter l’Oracle et (n’allez point, je le répète, mener grand tapage à ce sujet !) de lui demander s’il y avait un homme plus sage que moi. Or, la réponse émise par la Pythie fut qu’il n’existait personne de plus sage ! » (Apologie de Socrate 21, a.)

97 « Que les femmes dont il s’agit [l’élite] soient, toutes, communes à tous les hommes dont il s’agit, et qu’aucune ne cohabite privément avec aucun. » (La République V, 437, cd.)

98 Il s’agit d’une allusion au témoignage d’Alcibiade en faveur de Socrate dans Le Banquet : « Je m’allonge sous la bure de l’individu que voici [Socrate], je passe mes bras autour de cet être humain, divin véritablement et miraculeux ; et voilà comment je restai étendu, la nuit entière ! » (Le Banquet 219 bc.) Mais Alcibiade termine son témoignage : « Après avoir ainsi dormi avec Socrate, il n’y avait, quand je me levai, rien de plus extraordinaire que si j’avais passé la nuit près de mon père ou d’un frère plus âgé ! » (Ibid. 219, cd.)

99 Antisthène fait partie des quelques disciples présents à la mort de Socrate. La tradition le donne comme le fondateur du cynisme et le maître de Diogène.

100 Diogène de Sinope est la figure la plus marquante du cynisme ancien.

101 Epicure fonde à Athènes le Jardin. La communauté incarne un projet de vie défini par un concept central de l’éthique épicurienne : l’amitié.

102 Disciple de Socrate, Aristippe de Cyrène est le fondateur de l’Ecole cyrénaïque.

103 Zénon de Cittium est le fondateur de l’Ecole stoïcienne.

104 Chrysippe de Soloi est considéré comme le second fondateur du stoïcisme, à cause de son importante contribution à l’élaboration du système.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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