Le roman pseudo-clémentin


Les homélies - chapitre 4


III - Les homélies


Chapitre 4

Bérénice accueille Clément, Aquila et Nicète

a stratégie oratoire de Pierre s’appuie sur la connaissance préalable de la prédication de Simon. Il envoie des disciples jusque dans l’entourage du mage, dans le but de connaître ses intentions et d’étudier son argumentaire. Clément, Aquila et Nicète assument pareille mission à Tyr. Ainsi ont-ils appris que Simon traite Pierre de magicien et d’imposteur, qu’il se vante d’avoir le dessus en toutes disputes. De la bouche de Bérénice, leur hôtesse, les trois espions découvrent les actes de magie réalisés par le rival : « Il fait apparaître, en plein jour, au milieu de la place publique, des spectres et des fantômes, frappant de stupeur la ville entière et, à sa suite, des statues se mettent en mouvement, une multitude d’ombres le précèdent, les âmes mêmes des défunts, prétend-il. » (Ibid. 4, 2.) En outre, Simon sait sacrifier un bœuf et recevoir à sa table pour rallier de nombreuses gens. « Il s’est fait passer pour un dieu 83. Et il n’est pas seulement redouté, il est aussi grandement honoré », résume Bérénice. Que rien ne soit entrepris avant l’arrivée de Pierre, implore-t-elle : « C’est lui seul qui pourra s’opposer à un si grand pouvoir, parce qu’il est le disciple le plus éprouvé de notre Seigneur Jésus Christ. » (Ibid. 5, 2.) Mais Simon s’embarque pour Sidon, laissant derrière lui quelques disciples, parmi lesquels l’Alexandrin Appion le Plistonice 84, grammairien de profession, Annubion le Diospolite 85, astrologue, et Athénodore l’Athénien, philosophe épicurien. La composition romanesque permet de réunir de célèbres représentants de doctrines contraires. L’introduction d’Appion donne l’occasion à Clément de démystifier la mythologie grecque.

Clément contre Appion

Appion est accompagné d’une trentaine de disciples quand il rencontre Clément. Il le salue et le présente : « Voici Clément, dont je vous ai souvent mentionné la noblesse d’origine, les qualités d’homme libre, et le fait que, tout en étant descendant de Tibère César 86 et pourvu de toute la culture grecque, il a été séduit, par un Barbare dénommé Pierre, à pratiquer et professer le judaïsme. » (Ibid. 7, 2.) Alors qu’Appion cherche à ramener Clément à la raison de ses ancêtres 87, ce dernier réplique : « Celui qui choisit de pratiquer la piété ne doit pas observer les usages ancestraux dans tous les cas, mais les observer s’ils sont pieux et les rejeter s’ils sont impies. (Ibid. 8, 3.) Le père de Clément n’avait pas une mauvaise vie, mais de fausses opinions : « Il croyait aux mythes mensongers et mauvais des Grecs. » (Ibid. 8, 5.) On décide de se retirer sur la propriété de l’un des compagnons d’Appion pour philosopher, en un lieu agréable, à l’écart de la foule.

Clément oppose la vérité à l’opinion ; l’on hérite de celle-ci, qu’elle soit vraie ou fausse, l’on cherche celle-là en faisant appel au discernement. « Il n’est pas facile de se dépouiller du vêtement ancestral » (Ibid. 11, 2), remarque Clément. Des Grecs ont introduit les mythes des dieux olympiens caractériels et passionnés qui constituent un contre modèle de vertu pour les humains. D’autres ont fait appel au destin qui donne l’excuse de la naissance et de la fatalité, qui ne se peuvent corriger, pour l’impiété commise. Les épicuriens enseignent que la vie n’a pas de sens et que l’univers existe sans maître ; aussi laissent-ils libre cours à leurs envies sans crainte. Par opposition, les Juifs se soumettent à « la plus pieuse des doctrines : elle enseigne qu’il y a un seul Père et créateur de l’univers, bon et juste par nature. Il est bon en ce qu’il pardonne leurs péchés à ceux qui se repentent et il est juste en ce qu’il sévit contre ceux qui ne se repentent pas. » (Ibid. 13, 3). Quelle soit vraie ou fausse, cette doctrine n’est pas inutile à l’existence, puisque les croyants mènent une vie exemplaire par crainte du jugement.

La mythologie grecque est particulièrement visée par Clément : « Car ceux qui, dès l’enfance, apprennent à lire au moyen des mythes semblables assimilent dans leur esprit, alors qu’ils ont encore l’âme tendre, les actes impies des prétendus dieux. En grandissant, ils portent le fruit de mauvaises semences jetées dans leur âme. Le plus fâcheux de tout c’est qu’il n’est pas facile d’extraire les impiétés qui se sont enracinées lorsque, devenu homme, on les considère comme pernicieuses 88. » (Ibid. 18, 2-3.) De tout ceci, Clément conclue qu’il faut se détourner de la pensée grecque, si contraire à la nature ; « il faut fuir leurs mythes, leurs théâtres, leur littérature, et si cela était possible, leurs cités » (Ibid. 19, 3). Seul le judaïsme, rétabli dans son authenticité par le Prophète de vérité, est conforme à la nature, c’est-à-dire à la volonté du créateur.

La question de l’adultère découle de ce qui précède : la loi qui le réprime va-t-elle contre la nature humaine ? La réponse de Clément s’appuie sur le mariage qu’il perçoit comme une institution divine. La femme adultère conspire contre son mari ; elle le vole en favorisant l’amant de sa fortune. Enceinte, en l’absence du mari, la femme adultère, craignant d’être découverte, détruit « le fruit de son sein et [devient] une infanticide 89 » (Ibid. 21, 2). Que dire si elle garde l’enfant qui ignore son père et considère comme tel celui qui ne l’est point ? « De telle sorte qu’à sa mort, le mari, qui n’est pas le père, laisse ses biens à un enfant qui lui est étranger. » (Ibid. 21, 3.) Bref, « le mal secret de l’adultère, même s’il est ignoré, met fin à la lignée 90. » (Ibid. 21, 4). Dans l’hypothèse où il est connu, il engendre de violentes colères.

Face à l’accusation de vie dissolue des dieux de l’Olympe, Appion choisit de plaider l’allégorie des textes : « Les Anciens, en voulant réserver la connaissance des mystères à ceux qui aiment apprendre, ont voilé ces mystères des mythes. » (Ibid. 24, 3.) Réponse de Clément : « Si les actions des dieux ont été voilées de mythes mauvais, alors qu’elles étaient bonnes, l’auteur de cet enveloppement a démontré une grande perversité : il a caché des faits vénérables sous des récits honteux afin que nul n’en soit le zélateur. Mais si les actions des dieux étaient vraiment impies, il fallait, au contraire, les voiler de récits honnêtes, de peur que les hommes, le regard tourné vers les êtres supérieurs, ne cherchent à commettre les mêmes péchés. » (Ibid. 25, 1-2.)

L’argumentation de Clément contre les poètes grecs et leurs œuvres mythiques est empruntée à Platon qui écrit, dans La République, que de tous les contes que les mères et les bonnes racontent aux enfants, la plupart sont à rejeter. Ce ne sont pas les moindres, puisqu’il s’agit notamment des poèmes d’Hésiode et d’Homère, « car ce sont eux, sans doute, qui ayant mis en œuvre pour les hommes ces contes mensongers, les leur ont débités et continuent de leur débiter ! » (La Rép. II 377, d). Le jugement est semblable à celui de Clément : « Quand, par le discours, on donne une fausse image, relativement aux Dieux et aux Héros, de ce que réellement ils sont ; à la façon d’un peintre qui fait des peintures sans ressemblance aucune avec les modèles dont il se sera proposé de donner l’image 91. » (Ibid. 377, e.) La bonté appartient en effet à la divinité. Mais, contrairement à Clément, Platon admet l’aporie : « La Divinité, puisqu’elle est bonne, ne doit pas être responsable de tout, ainsi qu’on le prétend généralement, mais d’une faible part des choses humaines, innocente au contraire d’un grand nombre, car pour nous les biens sont de beaucoup surpassés par les maux, et les biens, à nulle autre qu’à elle il n’en faut faire remonter la cause ; tandis que, pour les maux, je ne sais quelles autres causes il en faut chercher, mais ce n’est point la Divinité ! » (Ibid. 379, c.)

L’argumentation contre les dieux olympiens peut être retournée à Clément à propos du Dieu biblique, dont la cruauté, si elle n’est pas aussi barbare que celle des dieux olympiens n’en est pas moins extrême. Ni crime, ni tyrannie, ni conquête, ni génocide, ni inquisition qui ne trouve son modèle dans la vieille Bible ! Le despotisme cruel de Moïse peut inspirer tout dictateur pieux. Bien sûr, Clément se défend en invoquant la théorie des fausses péricopes. Mais son choix de garder la doctrine secrète ne le place-t-il pas face à sa propre accusation ? Ne se fait-il pas complice de la malice qui a introduit les faux passages ? Ne contribue-t-il pas à cacher « des faits vénérables sous des récits honteux » ? Le regard tourné vers le Dieu des Ecritures et la cruauté de Moïse, les hommes ne cherchent-ils pas à commettre les mêmes ignominies ?

La question de l’adultère ne peut être comprise sans la référence à la descendance. Il ne s’agit pas d’éviter de heurter le sentiment de possession qui anime le conjoint, bien que la colère provoquée soit à considérer. Il s’agit de veiller à la lignée du chef de famille et à la bonne transmission de l’héritage. La lignée de la femme est d’autant moins à considérer que l’adultère ne peut l’atteindre, puisque l’enfant est toujours de la mère. La fausse descendance remet en cause la longue vie promise aux justes à travers les générations. L’adultère heurte la parole du Dieu biblique en invalidant ses promesses : « Et voici que la parole de Yahvé fut adressée [à Abraham] en ces termes : « Ce n’est pas [le fils de la servante] qui héritera de toi, mais celui qui sortira de tes entrailles, c’est lui qui héritera de toi… Regarde vers les cieux et compte les étoiles… Ainsi sera ta race. » » (Gn XV, 4-5.)


83 Justin témoigne : « Presque tous les Samaritains, et un petit nombre d’hommes dans d’autres provinces le reconnaissent et l’adorent comme leur premier dieu. » (Apologie I, 26, 3.)

84 Appion peut être identifié au personnage du même nom (Apion) dont Flavius Josèphe dénonça l’attitude hostile aux juifs dans son livre habituellement intitulé « Contre Apion », dont le titre véritable devait être « De l’antiquité du peuple juif » (93-96 ap. J.-C.). Le livre visait à répondre aux critiques soulevées par un ouvrage précédent, « Les Antiquités juives ».

85 Annubion de Diospolis fut un astrologue connu au Ier siècle.

86 Clément est assimilé au consul Flavius Clemens, parent de l’empereur Domitien, qui fut exécuté pour crime d’athéisme, c’est-à-dire pour judaïsme.

87 La piété grecque consiste à observer les usages ancestraux qui comprennent la vénération des dieux de la cité, la participation aux sacrifices rituels et aux cérémonies officielles.

88 Voir le semblable argumentaire de Platon dans La République : « C’est en effet principalement alors que la chose est malléable et qu’elle revêt la forme qu’en chaque cas on aura souhaité lui imprimer… Dans ces conditions, accorderons-nous d’un cœur léger au premier conte venu, fabriqué par le premier venu, la permission de se faire écouter des enfants et d’inculquer leurs âmes des façons de voir opposées à celles qui pour eux, une fois grands, seront, à notre sens, obligatoires » (La Rép. II, 377, ab.) ; « La jeunesse est en effet incapable de discerner ce qui est symbole et ce qui ne l’est pas. En revanche, les opinions que, dans un si jeune âge, on a reçues en sa créance tendent à devenir ineffaçables et inébranlables. » (Ibid. 378, cd.)

89 L’opposition à l’avortement se retrouve chez Flavius Josèphe : « La loi a ordonné de nourrir tous ses enfants et a défendu aux femmes de se faire avorter ou de détruire par un autre moyen la semence vitale ; car ce serait un infanticide de supprimer une âme et d’amoindrir la race. » (Contre Apion II, 14, 202.). Cette affirmation s’appuie sur un verset prophétique du Livre de l’Exode : « Il n’y aura pas dans ton pays de femme qui avorte ni de femme stérile. » (Ex XXIII, 26) De la bénédiction de Dieu se déduit l’interdiction.

90 Philon d’Alexandrie enseigne de même : « Si le crime n’est pas découvert, les enfants adultérins usurpent le rang des enfants légitimes, abâtardissent une lignée qui leur est étrangère. » (De Decalogo, 128.)

91 De même que Platon illustre son propos par le mythe d’Hésiode, mettant en scène la cruauté d’Ouranos et la vengeance de Cronos (La Rép. II, 377, e), de même, Clément (Hom IV, 16, 1).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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