Le roman pseudo-clémentin


Les homélies - chapitre 2


III - Les homélies


Chapitre 2

La justice et l’immortalité de l’âme

a justice et la bonté constituent des attributs fondamentaux de Dieu. De tels postulats doivent recevoir l’assentiment a priori de l’auditeur, faute de quoi aucune théologie n’est possible. Les hypothèses étant posées, Pierre en déduit l’immortalité de l’âme. Ne serait-il pas injuste que des hommes pieux soient affligés de maux et succombent violemment, tandis que des impies mènent une vie de plaisir et meurent naturellement à la fin de leur âge ? Nous sommes dans un cercle : l’âme est immortelle parce que Dieu est juste et Dieu ne serait pas juste sans l’immortalité de l’âme. Le méchant qui a reçu les biens ici-bas, en dépit de ses péchés, recevra les maux là-bas. Inversement, le bon qui a reçu son châtiment ici-bas, en contrepartie de ses péchés, sera héritier des biens là-bas : « Dieu étant juste, il est de toute évidence pour nous qu’il y a un jugement et que les âmes sont immortelles. » (Hom II, 13, 4.) L’immortalité de l’âme se déduit de la justice de Dieu et inversement. Sauf que ni l’une ni l’autre des assertions n’est réellement fondée.

Pierre réfute d’un trait la thèse de Simon le mage selon laquelle Dieu n’est pas juste. Si Dieu n’est pas juste, qui le sera ? « Car si la racine de tous les êtres est dépourvue de cet attribut, nous devons nécessairement comprendre qu’il est impossible de le trouver dans la nature humaine qui en est, pour ainsi dire, le fruit. » (Ibid. 13, 2.) Si l’on trouve la justice chez les hommes, a fortiori est-t-elle en Dieu. D’ailleurs, la justice et l’injustice ne peuvent aller l’une sans l’autre. On les connaît par contraste. Si bien que celui qui affirme qu’il n’y a de justice ni chez Dieu, ni chez l’homme, doit aussi soutenir qu’il n’y a pas non plus d’injustice.

En niant l’immortalité de l’âme et la tenue d’un jugement dernier, les contradicteurs ôtent à la thèse de Pierre l’hypothèse sans laquelle la justice de Dieu ne peut être démontrée. Les méchants profitent en toute impunité et les gentils pâtissent dans l’indifférence. Le concept de justice de Dieu ne vaut que par la tenue des assises de la fin des temps. Pas de justice sans tribunal ! Pierre dénonce la thèse de Simon sans la poser. Simon dit : Dieu est bon. Or, le monde est mauvais. Donc, le monde n’est pas la création de Dieu. La thèse de Pierre s’énonce différemment : Dieu est juste. Or, l’injustice règne dans le monde. Donc, la justice sera rétablie à la fin des temps.

L’opposition des deux thèses tient à la question de la création : Dieu a-t-il ou non crée le monde ? Si Dieu a créé le monde, il faut trouver une explication à l’injustice et postuler l’immortalité de l’âme, afin que justice soit finalement rendue. En sorte que les deux notions, Dieu créateur et immortalité de l’âme, sont liées. Si le Dieu bon n’a pas créé le monde, l’injustice, qui est dans la nature du monde, a pour maître un autre que Dieu lui. En ce cas, il n’y a pas lieu de postuler l’immortalité de l’âme (psychique) 29, puisque cet autre que Dieu est fondamentalement injuste.

La doctrine des syzygies

Deuxième homélie

Une fois posé que Dieu est unique, Pierre enseigne une « vérité des êtres » telle que les extrêmes se trouvent séparés en deux parts opposées : « Dès le commencement, lui qui est le Dieu un et unique a fait le ciel et la terre, le jour et la nuit, la lumière et le feu, le soleil et la lune, la vie et la mort. » (Hom II, 15, 1) Toute chose vient « sous une forme double et opposée » (Ibid. 33, 2). Les syzygies 30 sont ordonnées par couple dont le premier élément est le plus fort, le second le plus faible. Ce sont des êtres qui ne jouissent pas du libre arbitre (la nuit ne peut décider de devenir le jour), à la différence de l’homme qui peut choisir la justice ou l’injustice. La particularité de l’homme est l’inversion des syzygies qui le concernent : le moindre est dans le premier élément, le supérieur dans le second. Par exemple : le monde, l’éternité ; l’ignorance, la connaissance ; la maladie, la guérison ; l’erreur, la vérité. De même, le monde présent, le monde à venir : « Le monde présent est femelle et enfante les âmes comme une mère ses enfants ; le siècle à venir est mâle, comme un père qui accueille ses enfants 31. » (Ibid. 15, 3.) Ou encore, les prophètes des réalités terrestres, les prophètes des réalités éternelles. Dans une perspective biblique on trouve : Caïn, Abel ; le corbeau noir, la blanche colombe de Noé ; Ismaël, Isaac ; Esaü, Jacob ; le grand prêtre (Aaron), le législateur (Moïse) 32. La syzygie comprenant le prophète Elie ne fut définitivement constituée que lorsque celui-ci réapparut en la personne de Jean le Baptiste, compté au nombre de « ceux qui sont nés de femmes 33 » (Ibid. 17, 2) et donc rangé dans la catégorie des prophètes tournés vers les réalités terrestres, par opposition à Jésus, second élément de la syzygie. La syzygie de la fin des temps mettra face à face « l’Antichrist » et « Jésus qui est réellement notre Christ » (Ibid. 17, 5).

Les paires antagonistes constituent un mystère ignoré par « les hommes religieux ». C’est la raison pour laquelle le mage rencontre le succès. Or, « Simon, qui trouble tout le monde en ce moment, est un complice du côté gauche, qui est sans valeur » (Ibid. 15, 5). Etant « venu le premier vers les nations 34 », il est naturellement inférieur à Pierre, venu en second : « Celui qui se trouve parmi ceux qui sont nés de femmes est venu le premier, puis celui qui est au nombre des fils des hommes est arrivé en second. » (Ibid. 17, 3.) Selon la même théorie : « Comme le vrai Prophète nous l’a dit, il faut que vienne d’abord un faux évangile porté par un trompeur 35 ; ce n’est qu’ensuite, après la destruction du Lieu saint, que le véritable Evangile doit être transmis en secret pour redresser les hérésies à venir. » (Ibid. 17, 4.)

Dire que Dieu a créé les syzygies pour organiser le monde selon des paires contradictoires n’a pour nous aucun sens. Les oppositions qui constituent la vision du monde de Pierre évoquent une pensée dualiste de caractère simple ou archaïque. Si l’on peut effectivement juger des contrastes, l’on sait qu’il n’y a aucune contradiction entre le ciel et la terre (la planète est dans le ciel), le jour et la nuit (effet de la rotation terrestre), la lumière et le feu (liés par les lois physiques), le Soleil et la Lune (une étoile et un vulgaire satellite planétaire), la vie et la mort (deux états de la matière). L’inconséquence s’affirme dans l’inversion des syzygies comme résultat du mouvement de l’histoire humaine. Si l’on peut affirmer que la maladie précède la guérison, ne peut-on dire que la santé précède la maladie ? La paix vient après la guerre, mais ne la précède-t-elle pas aussi ? Si le monde présent s’oppose au monde à venir, qu’en est-il du monde passé ?

Quant à la vérité, au sens absolu que lui donne Pierre, la doctrine des syzygies serait suffisante à démontrer qu’il ne la possède pas.

Prenant appui sur un fond biblique, cet enseignement possède l’avantage d’étayer la prédication de Pierre en établissant le modèle face auquel, d’une façon ou d’une autre, le doute devra systématiquement s’effacer. L’argumentation principale contre Simon est de dire que son enseignement est antérieur. Il est donc erroné puisque l’erreur précède la connaissance. La lutte des deux prédicateurs (agents opposés d’une même syzygie) révèle la dimension cosmique de leur affrontement. Leur contradiction ne pouvant se présenter sans la volonté de Dieu, elle demeure un mystère 36.

Simon de Samarie

Le portrait de Simon que Pierre trace à l’intention de Clément, débute par un élément biographique concernant Justa, la Syro-Phénicienne du récit évangélique 37. La femme vient supplier Jésus de guérir sa fille : « Elle vint se prosterner devant [Jésus] et dit : Seigneur, secours-moi ! Il lui répondit : Ce n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens (les enfants des païens). Elle dit : Si, seigneur ; car les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs seigneurs. Alors Jésus lui répondit : O femme, ta foi est grande ! Qu’il te soit fait comme tu veux. Et sa fille fut guérie sur l’heure. » (Mt XV, 25-28.) La reprise par Matthieu ne modifie guère le sens des trois versets de Marc. Mais, il en va différemment du préalable à la guérison qui accentue le côté judéo-chrétien : la femme interpelle Jésus, « fils de David » (Mt XV, 22). L’attitude de Jésus et des disciples est de prime abord absolument négative : « Jésus ne lui répondit pas un mot. Ses disciples s’approchèrent et lui demandèrent : Renvoie-la car elle crie derrière nous. » (Ibid. XV, 23.) Matthieu justifie l’attitude du groupe : « [Jésus] répondit : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. » (Ibid. XV, 24.) Pierre explicite cette attitude : « Il n’est pas permis de guérir les gentils, pareils à des chiens en ce qu’ils ont des usages différents des nôtres pour leurs aliments et dans leur manière d’agir ; la table du royaume a été attribuée aux fils d’Israël. » (Hom II, 19, 2.) Si toutefois Jésus guérit la fille de Justa, ce n’est que parce qu’elle se soumit préalablement à la loi juive et bénéficia du statut de prosélyte : « Elle changea son état antérieur en se soumettant au même régime que les fils du royaume et obtint ainsi la guérison qu’elle avait réclamée pour sa petite fille. Car celui qui avait d’abord dit qu’il n’était pas permis de guérir une païenne < qui persisterait dans son genre de vie > l’a guérie. » (Ibid. 19, 2.) L’attachement de cette femme à la Torah est confirmé par le fait qu’elle fut chassée de sa maison, pour cette raison, par son mari.

Après avoir affirmé le point fondamental de doctrine qui veut que les actes de charité n’aient d’autres bénéficiaires que les membres de l’Eglise et que nul païen ne puisse intégrer celle-ci sans une conversion préalable au judaïsme, l’auteur du roman introduit les témoins à charges contre Simon. Leur crédibilité est certifiée : Justa, ayant pauvrement marié sa fille, acheta deux enfants, Aquila et Nicète, pour lui tenir lieu de fils. Il se trouve que « ces deux enfants furent élevés avec Simon le magicien et savent exactement tout ce qui le concerne » (Ibid. 20, 3). Remis sur le droit chemin par Zachée 38, qui leur enseigna « la doctrine de vérité », ils vivent maintenant, avec leur mère adoptive, dans le groupe de Pierre.

Aquila donne quelques éléments biographiques : « Ce Simon a pour père Antoine et Rachel pour mère ; de nationalité samaritaine, il est originaire de Gitthon, village à six schènes 39 de la ville de Samarie. Arrivé à Alexandrie, en Egypte, il s’exerça à fond à la culture hellénique et devint un très puissant magicien. » (Ibid. 22, 3.) Le témoin à charge se dévoile : « Il veut se faire passer pour une puissance très supérieure même au Dieu qui a créé le monde. » (Ibid. 22, 3.) Nous comprenons que Simon révèle l’existence du Dieu suprême, auquel il accorde une puissance infiniment plus grande que celle du créateur : « Il déclare que le Dieu qui a créé le monde n’est pas le Dieu suprême. » (Ibid. 22, 5.) Porteur de cette puissance spirituelle extra mondaine, « Simon va jusqu’à raconter qu’il est Christ [le Messie] et se donne le titre de « Celui qui se tient debout » » (Ibid. 22, 3), c'est-à-dire « l’immuable ». Une telle prétention peut être comprise en mettant en parallèle la controverse entre Jésus et « les juifs qui cherchent à le tuer », au chapitre VIII de l’Evangile de Jean. La dispute s’envenime lorsque les adversaires refusent d’admettre que Jésus est l’envoyé de Dieu. Le dieu de Jésus n’est pas le leur ! Jésus réplique du tac au tac : « Vous avez pour père le Diable ! » (Jn VIII, 44.) Comment donc pourraient-ils entendre la parole de Dieu ? Les Judéens rétorquent : « N’avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et que tu as un démon ? » (Ibid. VIII, 48) Les Samaritains étaient en effet connus pour révérer d’autres dieux à côté de Yahvé 40. Les adversaires n’acceptent pas la garantie de Jésus : « Si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort. » (Ibid. VIII, 51) Mais Abraham n’est-il pas mort ? Jésus répond : « Avant qu’Abraham ait existé, je suis. » (Ibid. VIII, 58.) On retrouve là l’affirmation de Simon lorsqu’il se proclame « immuable ». Aquila fait semblant de croire que Simon prétend ne pas « succomber à la corruption » (Hom II, 22, 4) dans son incarnation. Alors que Jésus était accusé par les Judéens d’être « (comme) un Samaritain » (Jn VIII, 48), Simon est un Samaritain : « Il renie Jérusalem et lui substitue le mont Garizim 41. » (Hom II, 22, 5.) Peut-être Simon a-t-il revendiqué le titre de Messie après l’exécution de Jean le Baptiste et le drame de la crucifixion : « A la place de notre véritable Christ, il se proclame lui-même Christ. » (Ibid. 22, 6.) Ce qui est contraire à la tradition juive, où le messie royal reçoit l’onction d’un prophète. Jésus rencontra la même difficulté que Simon : après sa rupture avec Jean le Baptiste, il ne pouvait plus être proclamé ; sauf à défendre qu’en tant que Fils, sa légitimité lui venait du Père sans médiation : « Jésus répondit : Si je me glorifie moi-même, ma gloire n’est rien. C’est mon Père qui me glorifie, lui dont vous dites : Il est notre Dieu. » (Jn VIII, 54.)

Ainsi que le rapporte le témoin à charge, l’enseignement de Simon propose une interprétation allégorique des préceptes de la Torah, « en fonction de ses opinions préconçues » (Hom II, 22, 6). Il croit, d’une certaine façon, aux conséquences de la conduite de vie, mais il est serein pour lui-même : « Il dit qu’il y aura un jugement sans cependant l’attendre. » (Ibid. 22, 7.) Une telle assurance peut également être comprise en la rapprochant de ce que dit Paul : « Ceux qui reçoivent l’abondance de la grâce et du don de la justice règneront à vie par Jésus Christ seul. » (Rom V, 17) Pour Paul, le jugement est le lot de ceux qui sont sous la loi, non de ceux qui la dépassent. Simon semble dire que la mort est par elle-même le jugement des ignorants, tandis que la vie perpétuelle est le lot de ceux qui possèdent la puissance de l’esprit.

Aquila donne encore quelques éléments biographiques : « Il y eut un certain Jean, hémérobaptiste 42, qui fut aussi, selon l’ordre de la syzygie, le précurseur de notre Seigneur Jésus. Comme notre Seigneur eut douze apôtres conformément au nombre des douze mois solaires, Jean eut de même trente hommes responsables, répondant au compte du mois lunaire. » (Hom II, 23, 2.) Il s’agit plutôt de découper l’année solaire en douze mois de trente jours. L’auteur ajoute, en effet : « Il y avait parmi eux une femme nommée Hélène. » (Ibid. 23, 3.) Il justifie sa présence par le fait que la femme, comptant pour la moitié d’un homme, complète d’un demi le nombre trente qui n’est pas autrement suffisant. Quant à Simon, il fut pour Jean le Baptiste « le premier et le plus éprouvé de ses trente, mais il ne devint pas le chef après la mort de Jean » (Ibid. 23, 4). Au moment de la disparition du Baptiste, Simon voyageait en Egypte « pour s’exercer à la magie ». Alors, « un certain Dosithée, qui aspirait au pouvoir, répandit la fausse nouvelle de la mort de Simon et succéda à la tête de la secte » (Ibid. 24, 1). De retour d’Egypte, Simon contesta Dosithée, coupable de ne pas transmettre l’enseignement authentique, non par malveillance, dit le rédacteur des Homélies, mais par ignorance. Dosithée n’était pas investi de la puissance de Simon et, par quelque prodige, il se soumit : « Et c’est ainsi que, Simon « se tenant debout », Dosithée, lui-même tombé, mourut peu de jours après. » (Ibid. 24, 7.)

Accompagné d’Hélène, Simon partit en mission de prédication. Il connut un vrai succès de foule. Il désignait Hélène comme l’allégorie de l’esprit, de la beauté, de la maternité et de la sagesse : « Hélène est elle-même descendue des plus hauts cieux jusque dans le monde ; elle est souveraine, en tant que substance mère de toutes choses, et sagesse. » (Ibid. 25, 2.) Elle n’a certes pas pour Simon la valeur d’un demi homme. Hélène est associée à celle qui fut l’enjeu de la guerre de Troie 43, « Grecs et Barbares » prirent alors l’image pour la réalité. Aquila reproche à Simon de reprendre les mythes anciens sous une lecture allégorique en vue de gagner les Grecs à ses idées. La tromperie de Simon atteint des sommets par les prodiges qu’il est capable de réaliser (Ibid. 32). Si bien qu’Aquila et Nicète se sont laissés prendre un moment dans le filet du magicien. Il y eut, en effet, un début où Simon n’était pas considéré comme hérétique « au regard de la religion » (Ibid. 25, 4). Le dénigrement dont Simon est l’objet témoigne davantage de la crédulité des auditeurs à convaincre, que des turpitudes qui lui sont prêtées. Il est accusé d’avoir créé un enfant, d’avoir fait son portrait, puis d’avoir séparé l’âme du corps de l’enfant qu’il avait lui-même formé. Le seul indice de controverse sérieuse que la calomnie laisse entrevoir est dans la création d’ « un homme nouveau » (Ibid. 26, 5). Ce thème est récurrent chez Paul où il s’oppose précisément à l’ « homme ancien » soumis à la Torah : « De sorte que par le Christ on est une création nouvelle : ce qui est ancien a passé ; voici que tout se renouvelle. » (2 Co V, 17.) Ou encore : « Car la circoncision n’est rien et le prépuce non plus, mais la créature nouvelle. » (Ga VI, 15.) La farce brossée par Aquila laisse penser que l’enseignement de l’apôtre Paul est particulièrement visé.

Suit le témoignage de Nicète qui prétend compléter celui d’Aquila et disculper les deux frères d’avoir fréquenté Simon dans leur jeune âge. Ils ont tenté de détourner le mage du mauvais chemin : « Tu ne peux être un dieu. Crains le Dieu qui est. Pense que tu es un homme et que bref est le temps de ta vie (…) Nous te conseillons de craindre Dieu qui doit juger l’âme de chacun pour ce qu’il a fait ici-bas. » (Hom II, 28, 2, 4.) Nous retrouvons l’accusation portée contre celui qui se prend pour Dieu, c’est-à-dire qui s’élève au-dessus du Dieu créateur, « le dieu qui est » et qui fait que toute chose est. Simon ne prétend certainement pas être Dieu ; il affirme porter en lui-même ce Dieu « qui n’est pas » par opposition au Dieu « qui est », le dieu de la réalité terrestre. Une telle prétention est peut-être à rapprocher de celle de Paul quand il dit que le Christ ressuscité (qui n’est plus un être) habite en ceux qui le reçoivent (Rm VIII, 10). Simon assure que l’âme étant mortelle, il ne craint pas le créateur 44. Il doit tout de même s’expliquer, puisqu’il a bel et bien séparé le corps de l’âme de l’enfant par lui créé : « Que j’ai séparé une âme d’un corps humain, je sais que vous le savez ; que ce n’est pas l’âme d’un mort qui est à mon service – puisqu’elle n’existe pas – mais un démon qui agit en feignant d’être une âme, je sais que vous l’ignorez. » (Hom II, 30, 1.) Jésus extirpe également les démons des corps. Lorsqu’il chasse sept démons du corps de Marie de Magdala, il transmute son être de la création ancienne à la création nouvelle. Simon semble avoir agi de même avec l’enfant. Nicète réplique : « Ne t’avons-nous pas entendu évoquer l’âme d’un corps mort ? » (Ibid. 30, 3.) Simon n’a-t-il pas répondu un jour : « L’âme qui a achevé sur la terre le temps qu’elle devait passer dans un corps s’en va dans l’Hadès. » ? (Ibid. 30, 5.) N’a-t-il pas ajouté que « les âmes de ceux qui sont morts de mort naturelle, retirées dans l’Hadès où elles sont gardées n’ont pas facilement la permission de revenir » ? (Ibid. 30, 6.) Comment Simon peut-il dire que l’âme est mortelle ? L’ambiguïté de la dispute ne semble trouver réponse que dans l’enseignement de Paul que nous avons déjà évoqué : « Il n’y a pas d’abord l’esprit, mais l’âme, et ensuite l’esprit. » (1 Co XV, 82.) L’âme d’Adam, celle de l’homme animal, créature première, est effectivement mortelle (ou recluse dans l’Hadès ou le Cheol). Simon dit qu’elle est un démon pour signifier son attachement au corps. Parce qu’il appartient à l’au-delà du monde, l’esprit qui vient du Christ est, au contraire, immortel. Nicète veut que Simon se contredise comme Paul se contredirait également s’il ne faisait pas la part de l’âme et de l’esprit dans son enseignement. L’âme animale meurt avec le corps, comme le veut la tradition hébraïque, tandis que l’esprit nouveau ouvre l’homme à l’éternité.

On apprend que Simon compte une semaine de dix jours avec un sabbat qui tombe le onzième jour (Hom II, 35, 3).

La difficulté consiste à repérer les grands thèmes de controverse authentiques dissimulés dans les calomnies d’un autre âge propagées par les faux témoins. L’animosité de la tradition pétrinienne à l’égard de Simon le mage n’a d’égale que celle dont elle témoigne à l’égard de l’apôtre Paul, auquel elle associe Marcion, ultra paulinien ou paulinien libéré. Mais, existe-t-il un lien doctrinal vrai entre Simon et Paul ? Simon le mage était-il de tradition baptiste, helléniste, essénienne ? Les Homélies le disent successeur de Jean le Baptiste. Dans un environnement juif, les esséniens revêtent effectivement les caractères qui font les mages. Ils empruntent leur dualisme (lumière et ténèbres) à la religion zoroastrienne, ils sont astronomes et thérapeutes. Esséniens et baptistes semblent fortement liés. Ils ne sont pas sans relations avec l’hellénisme ni avec la Samarie, terre de refuge pour les fidèles et les prédicateurs. Les éléments biographiques que nous recueillons ici sont trop courts pour affirmer une chose ou l’autre.

Toutefois, l’enseignement de Simon peut être rapproché de celui de Paul, au point de se demander si le mage ne cache pas l’apôtre pour satisfaire à la règle des syzygies (Paul venant après Pierre) et laisser l’adversaire véritable dans l’oubli. Les deux thèses contraires opposent monisme et dualisme cosmique. Pour Pierre, Dieu est unique et créateur de toutes choses. Pour Simon, il existe un Dieu suprême dont la puissance est incomparablement plus grande que celle du créateur. La rencontre de l’homme avec le vrai Dieu fait de lui une créature nouvelle revêtue d’éternité. Elle échappe au Dieu créateur et ne peut craindre son jugement.

La doctrine des fausses péricopes

Troisième homélie

Moïse transmit oralement la Torah aux soixante-dix sages, avec les commentaires requis. Mais, lorsqu’elle fut mise par écrit, la Torah « accueillit certains ajouts et des mensonges hostiles au Dieu unique, créateur du ciel et de la terre et de tout ce qu’ils contiennent » (Hom II, 38, 1). Suit une explication théologique : cette méchanceté fut permise de façon à reconnaître les audacieux qui ne font pas la part des choses et les fidèles qui écartent les paroles hostiles. En lisant en public de tels morceaux choisis, Simon jette la confusion parmi ses auditeurs et les détourne du Dieu créateur. Il est de ceux qui scrutent les paroles contraires et ont plaisir à les rapporter. Ces accusations sont à rapprocher des commentaires de Paul pour qui « l’Ecriture a tout enfermé dans le péché » (Ga III, 22) et qui remet en cause, de ce fait, la prescience de Dieu légiste et la médiation de Moïse. Simon déconsidère le créateur et Paul montre que la Torah est imparfaite. Tous deux soumettent les Ecritures à une violente critique qui touche nécessairement le Dieu qu’elles dévoilent.

Le dilemme qui se pose à Pierre est le suivant : s’il dénonce les interpolations, il heurte les juifs qui vénèrent l’ensemble des Ecritures, et il éveille la méfiance des païens quant à leur authenticité : « Or, nous ne voulons pas dire en public que ces péricopes ont été ajoutées à nos Livres, car en effrayant les foules ignorantes, nous ferions ce que veut Simon le mauvais lui-même. » (Ibid. 39, 2.) Face à la difficulté, Pierre enseigne que s’il faut affirmer publiquement l’authenticité de l’ensemble des Ecriture, il faut aussi réserver l’explication des interpolations à quelques-uns par un enseignement ésotérique. Voici la règle : « Tout ce qui est dit ou écrit contre Dieu est faux. » (Ibid. 40, 1.) Suit une série d’exemples bibliques à rejeter, car ils pourraient laisser accroire que le créateur partage son pouvoir, qu’il ment, qu’il ignore les secrètes pensées des hommes, qu’il se repent, qu’il est jaloux, qu’il endurcit le cœur, rend muet, sourd ou aveugle, qu’il demande de spolier, qu’il raille, qu’il est impuissant et injuste, qu’il crée le malheur, qu’il désire résider sur le mont Sion ou sous une tente, qu’il goûte l’odeur de la graisse des sacrifices, qu’il se réjouit des chandeliers terrestres, qu’il se tient dans les ténèbres ou s’avance au son du cor, qu’il est un homme de guerre qui aime les méchants, l’adultère et le meurtre…

Pierre ne propose rien de moins que de sauver l’image de Dieu créateur par une lecture sélective des Ecritures. Il lui donne un nouveau visage en accord avec les valeurs évangéliques : « Il est le Dieu unique, Seigneur et Père, bon et juste, créateur, patient, plein de pitié, nourricier, bienfaisant ; il donne pour règle l’amour des hommes, il conseille la chasteté ; il est éternel et l’auteur d’êtres éternels, il est hors de toute comparaison ; il fait sa demeure dans les âmes des êtres bons ; il n’a pas de place et il se déplace ; il a fixé dans l’infini le vaste monde comme un centre, déployé le ciel et condensé la terre ; il a réparti les eaux et disposé les astres dans le ciel, fait jaillir les sources et naître les fruits, élevé les montagnes et donné les limites à la mer, réglé les vents et leurs souffles ; par le souffle de sa volonté, il a assuré, dans l’océan infini, la sécurité de l’enveloppe solide. » (Ibid. 45, 1-2.) Toute autre vision de Dieu doit être rejetée. Et, puisque nous sommes prévenus que Dieu jugera les hommes, « le regard fixé sur lui, nous devons redresser nos âmes, n’avoir d’autre pensée que pour lui, dire sa louange, persuadés que lui seul est bon, lui dont la patience manifeste au grand jour la folle témérité de tous » (Ibid. 46, 1).

Clément pose une question directe à Pierre : « Je veux savoir comment tu peux démontrer que Dieu connaît, alors que les Ecritures disent que Dieu ignore. » (Ibid. 48, 3) Clément fait sans doute référence au chapitre III de la Genèse où Dieu appelle Adam ne sachant pas où il se trouve. Pierre répond que si un tel savoir des choses premières fut donné au prophète qui écrivit la Genèse, a fortiori Dieu possède-t-il la connaissance. Preuve est faite qu’il y a des mensonges et des vérités dans les Ecritures : « Puisque nous sommes d’accord sur le fait que Dieu connaît tout à l’avance, il s’ensuit nécessairement que les Ecritures mentent lorsqu’elles disent que Dieu ignore mais qu’elles expriment la vérité lorsqu’elles disent que Dieu connaît. » (Ibid. 50, 3.) Il ne suffit pas de ne rien croire de ce qui est contraire à Dieu ; il le faut aussi de ce qui bafoue les justes : « Adam ne commettait pas de transgression, lui qui fut conçu par les mains de Dieu ; Noé ne s’enivrait pas, lui qui a été trouvé l’homme le plus juste du monde entier ; Abraham n’était pas uni à trois femmes en même temps, lui dont la tempérance lui a valu d’avoir une nombreuse postérité ; Jacob non plus n’avait pas de rapport intimes avec quatre femmes, dont deux étaient même sœurs, lui qui a été le père de douze tribus et qui a annoncé la venue de notre Maître ; Moïse n’était pas un meurtrier et ce n’était pas auprès d’un prêtre des idoles qu’il apprenait à juger, lui qui a été le prophète de la Loi de Dieu pour le monde entier et dont on a témoigné qu’il a été, par la droiture de sa pensée, un intendant fidèle. » (Ibid. 52, 2.) Le champ de la doctrine des fausses péricopes s’étend aux justes mentionnés dans le Ecritures. Pierre réécrit l’ensemble des textes bibliques. Il rend les patriarches fréquentables par les chrétiens et donne au Dieu créateur le visage qui convient au Père du Seigneur.

Pierre a évidemment de grandes difficultés à postuler le caractère de bonté de Dieu créateur quand la Bible le montre tout autre. Il s’attache à n’accorder à Dieu que de hautes valeurs morales, sans vraiment remettre en question la violence divine, sans laquelle il n’y aurait pas de châtiments et donc pas de justice. Il y a une grande relativité dans la bonté et la justice du Dieu, que la théologie dessine, qui s’accorde mal avec l’idée d’une perfection absolue.

La lecture partielle des Ecritures enseignée par Pierre est à rapprocher de la lecture de l’Evangile de Luc proposée par Marcion 45. De la même façon, celui-ci retire au texte les versets qui ne correspondent pas à sa vision évangélique. Marcion professant un dualisme clair, ce sont toutes les références bibliques qui disparaissent de son recueil évangélique, puisque elles sont entachées de l’esprit du méchant Dieu créateur. Nous ne devons pas être surpris que les textes soient ainsi adaptés aux croyances qui les portent, car ils le furent dès leur première rédaction. Ce sont des recueils théologiques, non des documents historiques.


29 Chez Paul l’âme (psychique) est mortelle, dans le sens où il dit : « Le premier homme, Adam, fut une âme vivante ; le dernier Adam (le Christ) est un esprit qui fait vivre. Il n’y a pas d’abord l’esprit, mais l’âme, et ensuite l’esprit. » (1 Co XV, 45-46.) L’âme psychique (que possède l’homme animal) est naturellement mortelle. C’est l’esprit (révélé par le Christ) qui donne à l’âme pneumatique la qualité d’éternité. La croyance de Simon est assimilée à celle des sadducéens qui, dans la pure tradition des Hébreux, pensaient que l’âme disparaissait avec le corps (Mc XII, 18-27).

30 Le terme, habituellement utilisé en astronomie, décrit la position de la Lune ou d’une planète en conjonction ou en opposition avec le Soleil. Par exemple, la nouvelle lune et la pleine lune constituent une syzygie. Ici, le terme marque l’opposition extrême de deux êtres ou de deux créatures.

31 Cette affirmation de Pierre peut être rapprochée a contrario du logion 114 de l’Evangile de Thomas.

32 Aaron était de trois ans plus âgé que Moïse (Ex VII, 7). La prêtrise est d’autant plus basse que la prophétie que les sacrifices d’animaux sont condamnés.

33 « De ceux qui sont nés de femmes, il n’en est pas de plus grand que Jean le Baptiste. Pourtant le plus petit dans le règne des cieux est plus grand que lui. » (Mt XI, 11.)

34 Le personnage de Simon dissimule l’identité de Paul, venu le premier vers les nations : « Jacques, Képhas (Pierre) et Jean, qui passent pour être les colonnes, nous ont donné la main, à moi [Paul] et à Barnabé, pour une association où nous serions, nous pour les nations, et eux pour les circoncis. » (Ga II, 9.)

35 Pierre vise indubitablement Paul, lequel exhorte ses disciples à ne pas « passer à un autre évangile » (Ga I, 6) et martèle : « Nous venons de le dire et je le redis encore : si quelqu’un vous annonce un évangile à côté de celui que vous avez reçu, maudit soit-il ! » (Ibid. I, 9.)

36 Voir la doctrine des deux esprits chez les esséniens (Règle III, 13- IV, 26)

37 L’Evangile de Matthieu (XV, 21-28) reprend le récit de l’Evangile de Marc (VII, 24-30) en l’augmentant de traits judéo-chrétiens. La femme syro-phénicienne, qui n’est pas nommée dans les évangiles, prend ici le nom de « Justa ».

38 Il s’agit du collecteur d’impôts de Jéricho dont parle l’Evangile de Luc (XIX, 1-10).

39 La longueur d’un schène n’est pas fixe. La distance mentionnée peut varier de 50 à 100 km.

40 Voir 2 R XVII, 24-41.

41 Lieu où se dresse le Temple samaritain, rival du Temple de Jérusalem.

42 L’auteur dit de Jean qu’il s’immerge tous les jours pour se purifier. Tel est le sens du terme hémérobaptiste.

43 La guerre mythique opposa les chefs achéens qui régnaient sur les différents cantons de la Grèce au roi de Troie, Priam, et à ses alliés quand le fils de Priam, Pâris, eut enlevé à Lacédémone, la femme de Ménélas, Hélène.

44 Voir note 16.

45 De même que la tradition pétrinienne ne reçoit que l’Evangile de Matthieu, Marcion n’accepte que l’Evangile de Luc, augmenté des Lettres de Paul authentifiées.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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