Le roman pseudo-clémentin


Epître de Clément à Jacques


II - Epître de Clément à Jacques

Octobre 2007

L’Epître fait de Clément le successeur direct de Pierre dans la charge épiscopale de Rome8, qu’il semble détenir de 93 à 101. L’Epître de Clément à Jacques est postérieure à l’Epître de Pierre à Jacques (Ep Clément 20). Elle introduit les Homélies et les Reconnaissances, dans les versions qui nous ont été transmises. La question demeure controversée de savoir si les deux lettres accompagnaient effectivement une Prédication de Pierre (fin IIe s.) ou si elles furent produites (ou remaniées) par le rédacteur final des Homélies (fin IIIe s), celui-ci cherchant à affirmer la légitimité de Clément et son ancrage dans la tradition pétrinienne par opposition à la tradition paulinienne.


’Epître commence ainsi : « Clément à Jacques le seigneur et évêque des évêques, qui dirige à Jérusalem la sainte Eglise des Hébreux et celles qui partout ont été heureusement fondées par la providence de Dieu, avec les presbytres, les diacres et tous les autres frères. » (Ep Clément I, 1.) La hiérarchie ecclésiale qui est évoquée correspond à la réalité de l’Eglise à partir du IIe s., telle qu’Ignace, contemporain de Clément et successeur de Pierre pour l’Eglise d’Antioche, nous la donne également à connaître9. Le frère de Jésus, désigné à son tour comme « seigneur », est le chef de l’Eglise universelle, dont il garantit l’orthodoxie doctrinale, tandis que Pierre est présenté comme le fondateur. L’Evangile de Matthieu atteste : « Et moi je te dis que tu es Pierre, et sur cette roche je bâtirai mon Eglise, et les portes de l’Hadès10 ne seront pas plus fortes qu’elle. Je te donnerai les clés du règne des cieux, et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. » (Mt XVI, 17-19.) Citée dans cet unique Evangile, l’affirmation ne revêt aucun caractère d’authenticité. Elle souligne seulement le lien qui lie la tradition pétrinienne à l’Evangile de Matthieu, lequel se caractérise, comme nous l’avons vu précédemment, par son anti-paulinisme.

L’auteur de l’Epître élimine Jean, le fils de Zébédée, qui avait pourtant part à l’autorité de la communauté primitive de Jérusalem (Ga II, 9). En cela, il nie l’autorité de la tradition johannite. Il écarte Paul, pourtant porteur de l’Evangile en terres païennes (Ibid. 7), dont il affirme « l’inaptitude » en donnant à Pierre la qualité de « lumière du monde » (Mt V, 14) : « Celui qui a reçu, comme le plus apte de tous, la mission d’éclairer la partie du monde la plus obscure, c’est-à-dire l’Occident, et qui a su la mener à bien11. » (Ep Clément II, 3.)

De même que le rédacteur de l’Evangile de Matthieu accrédite Pierre comme fondateur de l’Eglise, celui de l’Epître fonde la légitimité de Clément, qu’il présente comme « les meilleures prémices des gentils sauvés par le ministère de Pierre » (Ibid. III, 4). Il compose la scène de la succession apostolique : « Dans les jours mêmes qui précédèrent sa mort, nos frères s’étant réunis, [Pierre]me prit subitement la main, se leva, et dit devant la communauté : « Ecoutez-moi, frères et compagnons dans le service de Dieu. Puisque, comme me l’a révélé le Seigneur et Maître qui m’a envoyé en mission, Jésus Christ, les jours de ma mort sont proches, je désigne comme votre évêque Clément que voici, à qui je confie la chaire de mon enseignement… » (Ibid. II, 1-2.) Clément reçoit « le pouvoir de lier et de délier (…) parce qu’il connaît la règle de l’Eglise » (Ibid. 4). Pierre lui-même lui a enseigné « le gouvernement de l’Eglise » (Ibid. IV, 4). Il est fait évêque de Rome en un temps où les luttes d’influences sont fortes, « alors que la Malin a déclenché une guerre contre la jeune épousée [du Christ]12 » (Ibid. 2).

Les devoirs de la charge qui incombent à Clément vont l’écarter de la vie profane et des « affaires du monde présent » (Ibid. V, 3). Pierre demande à l’évêque de Rome de ne pas se laisser accaparer par des tâches séculières. Les diacres veilleront à lui éviter les tracas, en sorte que les questions d’argent et d’entraide soient le lot des laïcs. Sa préoccupation majeure résidera dans l’enseignement de la doctrine. Quant aux presbytres (les anciens), ils ont d’abord la charge de marier les jeunes gens et les moins jeunes, « car le désir se manifeste aussi avec vigueur chez certaines personnes d’âge avancé » (Ibid. VII, 2). Le mariage ne semble avoir d’autre intérêt que « d’éviter le feu de l’adultère » (Ibid. 3). Pour quelle raison ? « Car il est établi que la fornication est particulièrement odieuse à Dieu. » (Ibid. VIII, 1) ! Pierre insiste sur la gravité du mal qu’elle porte, sachant que l’adultère en est la première forme, et sur l’importante de la peine encourue, au point que celle-ci vient immédiatement après le châtiment des hérétiques.

Par opposition à l’adultère, l’auteur de l’Epître appelle à l’amour : « Aussi aimez tous vos frères, avec des yeux pleins de pitié et de miséricorde, jouant le rôle de parents avec les orphelins, d’époux avec les veuves, procurant de la nourriture avec la plus grande joie, arrangeant les mariages pour les jeunes gens qui sont en pleine vigueur, procurant à ceux d’entre eux qui n’ont pas de métier les moyens de gagner leur vie par des activités, à l’artisan un travail, à l’invalide votre pitié. » (Ibid. 5-6.) Le meilleur moyen pour devenir charitable envers ses frères est « de prendre le sel en commun » (Ibid. IX, 1), c’est-à-dire de participer à de fréquentes agapes. Quant aux diacres, leur fonction revêt un caractère inquisitorial : « Qu’ils soient les yeux de l’évêque, furetant de tous côtés avec perspicacité, épiant les actes de chacun des fidèles, cherchant qui va pécher (…) Qu’ils ramènent dans les rangs les déserteurs. » (Ibid. XII, 1-3.) Le rôle des catéchistes consiste à transmettre la doctrine après l’avoir reçue eux-mêmes.

L’auteur de l’Epître rappelle la règle chrétienne fondamentale, étant donné que l’amour génère toute forme de bien : « Tous, mettez en commun vos propres ressources avec tous vos frères en Dieu (…) Plus encore, nourrissez ceux qui ont faim, donnez à boire à ceux qui ont soif, des vêtements à ceux qui sont nus ; visitez les malades, allez dans les prisons voir les détenus, et secourez-les autant que vous le pouvez ; recevez les étrangers dans vos propres maisons avec le plus grand empressement. » (Ibid. IX, 3-4.) Une autre constante chrétienne consiste à régler les désaccords à l’intérieur de la communauté, sans faire appel au pouvoir judiciaire : « Que les frères qui ont des différends entre eux ne les règlent pas devant les autorités, mais qu’ils laissent les presbytres de l’Eglise les réconcilier d’une façon ou d’une autre, en se soumettant résolument à leur décision. » (Ibid. X, 1.)

L’appel à l’honnêteté et à la générosité est appuyé par l'allégation renouvelée que le gain malhonnête sera payé au tribunal de Dieu. La justice divine a effectivement pour corollaire le jugement dernier. La société des hommes est injuste ; or, Dieu est juste et ne peut souffrir l’injustice dont sont victimes ses serviteurs ; donc, la balance du bonheur sera équilibrée à la fin des temps. La justice de Dieu est liée au postulat du jugement dernier : « Car qui péchera, s’il est pleinement convaincu qu’un Dieu juste, qui pour l’instant ne fait preuve que de longanimité et de bonté, a décidé qu’il y aurait un jugement à la consommation des temps, pour que les hommes de bien jouissent désormais pour l’éternité de biens ineffables, mais que les pécheurs avérés connaissent l’éternité d’un châtiment indicible pour leur méchanceté ? » (Ibid. 5-6.) La preuve du procès divin ? Elle fut donnée par l’affirmation du Prophète de vérité13 « sous la foi du serment » (Ibid. 6) ! La grande faiblesse de la théologie classique réside dans cet étonnant postulat. Lorsque la proposition cesse de recevoir l’assentiment du chrétien, la théologie perd sa logique. La conduite chrétienne n’est pas le fruit gratuit d’une conscience éclairée par l’esprit, mais l’attente d’une rétribution céleste : « S’il possède la juste foi, qu’il vive dans la confiance d’échapper au grand feu de la damnation et d’entrer dans le royaume éternel que Dieu réserve aux bons. » (Ibid. XI, 2.) A fortiori l’évêque recevra-t-il, en contrepartie de la tâche la plus lourde, « le plus grand des biens, un salaire inaliénable » (Ibid. XVI, 3).

Les fidèles de l’Eglise pétrinienne sont enjoints de faire corps avec l’évêque. Comme celui-ci doit éviter de porter des jugements publics contre les mécréants, les fidèles devront observer qui il fréquente et qui il évite, de façon à aligner leur propre conduite : « Si quelqu’un reste l’ami de ceux pour qui l’évêque éprouve de l’inimitié, et entre en conversation avec ceux qu’il ne fréquente pas, il devient lui aussi un de ceux qui veulent détruire l’Eglise. » (Ibid. XVIII, 3.) Les relations humaines sont décidément normalisées ! Après avoir entendu les dernières recommandations de Pierre, Clément reçoit le symbole de sa charge : « Publiquement et devant tous, il m’imposa les mains et me pria instamment de m’asseoir sur sa chaire. » (Ibid. XIX, 1) L’auteur de l’Epître établit « la preuve » de la succession apostolique légitime ! A la demande de Pierre, Clément retranscrit « la plus grande partie des discours que [Pierre] a tenus de ville en ville » (Ibid. XX) et dont une première rédaction est déjà dans les mains de Jacques. Il donne à ce document le titre suivant : « De Clément, abrégé des prédications de Pierre au cours de ses voyages. » (Ibid.) Il s’agit probablement de la source doctrinale à laquelle les auteurs des Homélies et des Reconnaissances ont puisé pour rédiger leurs romans historiques.


8 Irénée de Lyon (env. 132 - env. 208), attaché à formaliser une succession apostolique afin de mieux légitimer sa lutte contre les hérésies, donne Lin comme premier évêque : « Après avoir fondé et édifié l’Eglise, les bienheureux apôtres [Pierre et Paul, qui ne furent pas aussi unis qu’Irénée veut bien le dire] remirent à Lin la charge de l’épiscopat ; c’est de ce Lin que Paul fait mention dans les épîtres à Timothée (2 Tm IV, 21) [nous savons qu’il s’agit de faux présentés sous la signature de Paul]. Anaclet lui succède. Après lui, en troisième lieu à partir des apôtres, l’épiscopat échoit à Clément. Il avait vu les apôtres eux-mêmes et avait été en relations avec eux. » (Contre les hérésies III, 3.)

9 Lettre aux Ephésiens : « Rassemblés dans une même soumission, soumis à l’évêque et au presbyterium. » (II, 2) Le presbyterium est le collège des prêtres qui entoure l’évêque. Lettre aux Magnésiens : « Ne faites rien sans l’évêque et les presbytres. » (VII, 1).

10 Le terme Hadès est la transcription du grec Haïdès, qui est le nom du roi des enfers.

11 L’Epître pseudo-clémentine n’est pas cohérente avec l’Epître de Clément aux Corinthiens. Ce dernier document rapporte au sujet de Paul : « Après avoir enseigné la justice au monde entier, jusqu’aux bornes du couchant… » (V, 7.)

12 A l’époque où le texte est écrit, il s’agit du déploiement de la philosophie paulinienne portée par Marcion. Les Homélies et les Reconnaissances considèrent que Simon de Samarie (le mage), l’apôtre Paul et Marcion de Sinope portent la même hérésie dualiste.

13 Le Prophète de vérité est une figure éternelle qui ne revêt pas un caractère divin. Jésus est ainsi désigné dans les textes primitifs de la tradition pétrinienne. Le vrai Prophète s’est successivement incarné en Adam, Moïse et Jésus. Le courant de pensée qui établira la divinité de Jésus enseignera la doctrine d’une succession d’alliances, telle que nous la trouvons chez Irénée : « Quatre alliances furent données à l’humanité : la première fut octroyée à Noé après le déluge ; la seconde le fut à Abraham sous le signe de la circoncision ; la troisième fut le don de la Loi au temps de Moïse ; la quatrième enfin, qui renouvelle l’homme et récapitule tout en elle, est celle qui, par l’Evangile, élève les hommes et leur fait prendre leur envol vers le royaume céleste. » (Contre les Hérésies III, 11, 8)


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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