Le roman pseudo-clémentin


Epître de Pierre à Jacques


I - Epître de Pierre à Jacques

Suivie de
Diamarturia
ou
Engagement solennel destiné à ceux qui reçoivent le livre

Octobre 2007

L’Epître de Pierre à Jacques accompagne l’envoi des prédications du disciple au frère de Jésus qui préside la communauté nazaréenne. Il lui est recommandé de n’en communiquer le contenu qu’à des personnes préalablement éprouvées. L’Engagement porte des prescriptions complémentaires de confidentialité adressées par Jacques aux presbytres de Jérusalem, à qui il transmet l’Epître. Ces deux documents apocryphes, dont les originaux peuvent dater de la fin du IIe siècle, nous ont été transmis avec les Homélies. Ils insistent sur le caractère ésotérique que comporte l’enseignement de Pierre. Nous sommes amenés à penser qu’ils accompagnaient primitivement les Prédications ou Kérygmes de Pierre que nous retrouvons mêlées aux Homélies. Celles-ci déroulent un roman qui ne présente plus, en tant que tel, un caractère ésotérique.


ierre adresse ses livres de prédications à Jacques, afin qu’il atteste la conformité de son enseignement. A Jérusalem, Jacques le juste est en effet le garant de l’orthodoxie nazaréenne. Pierre est tenu de lui rendre compte (Hom Ps-Clément I, 20, 2). Il lui demande « avec insistance de ne communiquer les livres de [ses] prédications à personne de la gentilité ni de [leur] race sans épreuve probatoire » (Ep Pierre I, 2). A ceux qui en sont dignes, Pierre recommande de leur confier l’enseignement « selon le mode de transmission dont usa Moïse au bénéfice des Soixante-dix » (Ibid.)1. Ce n’est que dans l’Evangile de Luc que l’on trouve une référence à la désignation de « soixante-dix autres » envoyés (Lc X, 1)2, après les « Douze ».

Il s’agit de contrôler la bonne transmission de la doctrine (comme les Hébreux ont su le faire) pour n’enseigner « qu’un seul Dieu, une seule loi, une seule espérance » (Ep Pierre I, 5), en dépit des multiples sens que renferment les Ecritures. Pour Pierre, le risque que son enseignement se divise en de multiples opinions est réel : « Car certains parmi les nations ont rejeté la prédication conforme à la Loi qui était la mienne, pour adopter un enseignement contraire à la Loi, les sornettes de l’homme ennemi [Paul]. Et cela, de mon vivant : certains ont entrepris de travestir mes paroles par des interprétations artificieuses pour abolir la Loi, en prétendant que moi-même, je pensais ainsi, même si je ne le proclamais pas ouvertement. Loin de moi pareille attitude ! » (Ibid. II, 3-4.) L’hostilité que l’on découvre ici à l’encontre de l’apôtre Paul est caractéristique de l’opposition des deux courants fondamentaux du christianisme primitif.

La communauté pétrinienne reçoit seulement l’Evangile de Matthieu, lequel témoigne d’une égale animosité envers l’apôtre : « Le règne des cieux est pareil à un homme qui a semé de la bonne semence dans son champ. Mais pendant que les gens dormaient son ennemi est venu, a semé de l’ivraie au milieu du blé et s’en est allé. Quand l’herbe a germé et fait du fruit, l’ivraie aussi est montée. Les esclaves du maître de maison s’approchent et lui disent : Seigneur, n’as-tu pas semé de la bonne semence dans ton champ ? comment y a-t-il donc de l’ivraie ? Il leur dit ; Un ennemi a fait cela [Paul]. Alors les esclaves lui disent : Veux-tu que nous allions la récolter ? Il dit : Non, de peur qu’en récoltant l’ivraie [les pauliniens] vous ne déraciniez le blé [les pétriniens] avec elle. Laissez-les croître ensemble jusqu’à la moisson ; au temps de la moisson je dirai aux moissonneurs : récoltez l’ivraie d’abord et liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé ramassez-le dans ma grange. » (Mt XIII, 24-30.) Cette parabole, qui n’appartient qu’à l’Evangile de Matthieu, ne revêt aucun caractère d’authenticité quant à son attribution à Jésus. Il s’agit d’un faux, composé dans le but de discréditer l’œuvre paulinienne. La parabole témoigne du voisinage des deux communautés.

L’apôtre est accusé de propager l’idée que le premier des disciples s’est lui-même désolidarisé de Jacques et a rompu avec la loi (la Torah). Nous avons un témoignage de Paul en ce sens dans la Lettre aux Galates : « Quand Képhas (Pierre) est venu à Antioche, je lui ai résisté en face, car il était à blâmer. En effet, avant que soient venus les gens de Jacques, il mangeait avec les nations ; mais quand ils sont venus, il s’est dérobé et s’est mis à part, craignant les circoncis.3 » (Ga II, 11-12.) Tandis que Jacques s’assure de l’orthodoxie de Pierre, Paul soutient que la Torah est abrogée, a fortiori en terre païenne. Il tire argument de ce que Pierre se trouve à Antioche pour faire remarquer que, par sa fuite, le premier disciple s’est mis lui-même en dehors la loi : « Si toi qui es juif tu vis en païen et non en juif, comment forces-tu les nations à judaïser ?4 » (Ibid. 14.) Au regard des sages, le juif qui vit hors d’Israël décline le don de la terre de Canaan qui vaut acceptation de Yahvé comme dieu (Lv XXV, 38). Ainsi éloigné de Dieu, le juif est réputé vivre comme un idolâtre ou un païen. Paul met Pierre face à la contradiction : comment convertir un Antiochien au judaïsme alors que le juif qui demeure à Antioche perd lui-même cette qualité au regard de la loi ? L’algarade rapportée par l’apôtre ne semble pas avoir eu un effet positif sur Pierre. Au contraire ! Barnabé, également pris à parti (Ga II, 13) va se brouiller avec Paul et refuser de le suivre dans sa mission évangélique (Ac XV, 39).

L’auteur de l’Epître à Jacques en appelle à l’Evangile de Matthieu (Mt V, 18) : « Notre Seigneur a attesté l’éternelle validité [de la Loi]. Car il a dit : Le ciel et la terre passeront ; mais pas un iota ni un signe de la Loi ne passera. » (Ep Pierre II, 5.) Contre l’apôtre, l’Evangile ajoute : « Celui donc qui délie l’un des moindres des commandements et qui enseigne ainsi les hommes sera appelé le moindre dans le règne des cieux, mais celui qui le pratique et l’enseigne sera appelé grand dans le règne des cieux. » (Mt V, 19.) L’auteur de l’Epître argumente en disant que si, du vivant de Pierre, Paul et les siens ont osé dire que Pierre allait en dehors de la Torah, leurs disciples accentueront la mystification (Ep Pierre II, 7). C’est la raison pour laquelle Pierre demande à Jacques de ne pas communiquer ses livres de prédications sans précautions. Les opposants pauliniens pourraient y trouver argument pour confirmer que le premier disciple lui-même est loin d’accorder sa vie à la lettre de la Torah.

Ayant reçu l’Epître de Pierre, Jacques rappelle aux anciens (les presbytres) la nécessité « de préserver la vérité » (Diam I, 1). Les prédications du premier disciple ne peuvent être communiquées que par étapes, à « un fidèle circoncis » (Ibid.), c’est-à-dire à un juif ou à un prosélyte 5. La mise à l’épreuve est de six années. Ce n’est qu’après que le volontaire est immergé dans une eau courante, « là où s’opère la régénération des justes » (Ibid. 2), et qu’il prononce « l’engagement solennel de ne pas pécher » (Ibid.). La référence à la pratique de Moïse laisse entendre que soixante-dix fidèles doivent être retenus en tant que premiers initiés aux prédications de Pierre. Ceux-ci et ceux qui, par la suite, auront en main les livres des prédications, ne les prêteront à personne ni n’en feront copie. Ils ne les transmettront qu’après la mise à l’épreuve et le rituel prévus pour les nouveaux initiés, sur avis de l’évêque.

L’immersion pétrinienne revêt un caractère particulier du fait de l’engagement que prononce obligatoirement le baptisé : « Que me soient témoins le ciel, la terre et l’eau, qui contiennent toutes choses, et en plus de tout cela, l’air qui pénètre partout, et sans lequel je ne puis respirer, que je resterai toujours soumis à celui qui me transmet les livres des prédications, et que les livres mêmes qu’il me transmet, je ne les communiquerai à personne d’aucune manière.6 » (Ibid. II, 1.) Le baptême n’est pas une simple régénération, mais une soumission à Pierre et à sa filiation doctrinale. La formule d’engagement est répétée pour affirmer maintenant : « Je resterai toujours soumis à celui qui me transmet les livres des prédications, et je respecterai en tout point l’engagement que j’ai pris, voire un plus grand encore. » (Ibid. IV, 1.) Cette appropriation du baptême est déjà dénoncée par Paul, alors que les baptisés se réclament de Képhas (Pierre), d’Apollos ou de lui-même : « Je rends grâce de n’avoir immergé aucun de vous, à part Crispus et Gaïus ; ainsi personne ne peut dire que vous avez été immergés en mon nom. J’ai bien immergé aussi la famille de Stéphanas. Pour le reste, je ne sache pas que j’aie immergé quelqu’un d’autre. Le Christ ne m’a pas en effet envoyé immerger mais évangéliser. » (1 Co I, 14-17) L’enseignement de l’apôtre propose une liberté, que l’on ne retrouve pas dans celui du disciple : « Est-ce que le Christ est partagé ? » (Ibid. I, 13), demande Paul.

Une doctrine ésotérique est présente chez Paul, comme chez Pierre ; mais les deux ésotérismes ne sont pas de même valeur. Chez Pierre, l’enseignement doit être contrôlé parce qu’il est impératif de gommer les contradictions qui frappent le chrétien à la lecture des Ecritures bibliques. La tradition pétrinienne concède que « les Ecritures ont ajouté un grand nombre de mensonges hostiles (…) au Dieu unique, créateur du ciel et de la terre. » (Hom Ps-Clément II, 38.) Elle considère que les mauvaises pensées et les mauvaises actions attribuées à Dieu, à Abraham, à Moïse ou aux prophètes résultent d’interpolations mensongères. Il en résulte que les contradictions entre les Ecritures juives et la Parole chrétienne servent l’argumentation de Simon le mage et de tous les hérétiques qui soutiennent après lui « qu’il y a un autre Dieu, ou supérieur ou inférieur, ou quel qu’il soit, en plus du Dieu véritable. » (Ibid. III, 7.) Pierre justifie la nécessité d’un enseignement ésotérique : « Nous ne voulons pas dire en public que ces péricopes ont été ajoutées à nos Livres, car en effrayant les foules ignorantes, nous ferions ce que veut Simon le mauvais lui-même. » (Ibid. II, 39.) En effet, les juifs seraient scandalisés par une lecture sélective des Ecritures, tandis que les païens se demanderaient si la part des mensonges n’est pas plus grande que ce que l’on avoue. La monarchie ou l’unité de Dieu se trouverait définitivement ruinée. La volonté ésotérique exprimée par la tradition pétrinienne perdurera des siècles. Ce n’est qu’avec la réforme luthérienne que l’on disposera de traductions de la Bible hébraïque en langues vernaculaires.7

Chez Paul, l’enseignement comporte une part ésotérique parce que la conversion à laquelle il appelle bouleverse à tel point la vision du monde et la norme morale qu’une prédication ouverte est impossible, sauf, pour celui qui la ferait, à être immédiatement mis aux fers par les autorités juives ou romaines : « Nous parlons de sagesse parmi les Parfaits, mais non de la sagesse de ce siècle ni de celle des chefs abolis de ce siècle, nous parlons d’une mystérieuse sagesse de Dieu, celle qui a été cachée et qu’avant les siècles Dieu a prédestinée à notre gloire, celle qu’aucun des chefs de ce siècle n’a connue, car s’ils l’avaient connue, ils n’auraient pas crucifié le Seigneur de gloire. » (1 Co II, 6-8.) De plus, les auditeurs de l’annonce évangélique ne sont pas prêts à entendre toute la puissance de la Parole : « Je vous ai donné du lait, non de la nourriture dont vous n’étiez pas capables. Même à présent vous n’en êtes pas capables, vous êtes encore charnels. » (1 Co. III, 2-3.) La révolte des consciences à laquelle appelait l’apôtre fut largement édulcorée par la falsification du corpus paulinien intégré au canon des Ecritures. Au XXe siècle, en Amérique du sud, les théologiens de la libération, porteurs d’une révolte chrétienne d’inspiration paulinienne, seront rapidement mis au pas par le pape Jean Paul II.

Selon qu’il respecte ou non son engagement, celui qui recevra les livres des Prédications de Pierre aura sa part avec les saints ou sera déclaré ennemi de Dieu et de l’univers entier. De son vivant, il sera anathème ; après sa mort, il subira un châtiment éternel. L’argumentation hérétique est toutefois si solide que l’engagement solennel comporte une ultime barrière : « Même si j’en viens à soupçonner l’existence d’un autre Dieu, j’atteste maintenant que je n’agirai pas autrement, que ce Dieu existe ou qu’il n’existe pas. » (Diam IV, 3)


1 Moïse, au désert, se plaint à Yahvé de la lourdeur du peuple dont il a la charge : « Rassemble-moi soixante-dix hommes, des anciens d’Israël, dont tu sais qu’ils sont les anciens du peuple et ses scribes, tu les amèneras à la Tente du rendez-vous et ils se tiendront là avec toi. Alors je descendrai et là je parlerai avec toi ; je reprendrai de l’esprit qui est sur toi et j’en mettrai sur eux, ils porteront avec toi la charge du peuple et tu ne la porteras plus à toi seul. » (Nb XI, 16-17) ; « Or, dès que l’esprit se reposa sur eux, ils prophétisèrent, mais ils ne recommencèrent pas. » (Ibid. 25) Soixante-dix est le chiffre du rayonnement (7) décuplé.

2 L’envoi des Soixante-dix par Jésus ne se trouve que dans l’Evangile de Luc, sans caractère d’authenticité. Dans l’Epître, Pierre demande à Jacques de désigner les soixante-dix initiés.

3 Parmi les choses inconvenantes pour un disciple de sage d’Israël : « Prendre place dans un repas avec des am ha-arets (peuples de la terre ou païens). » (B 43a) Les am ha arets ne mangent pas en pureté leurs nourritures profanes. La même dénomination vaut également pour des juifs peu éduqués dont on doute qu’ils aient accompli les obligations halakhiques touchant à la nourriture.

4 « Nos maîtres enseignent : qu’on habite toujours en Israël, même dans une ville où la majorité est idolâtre, et qu’on n’habite jamais hors d’Israël, même dans une ville où la majorité est israélite ; car quiconque habite en Israël est pareil à qui a un Dieu, et inversement. » (B 110b.) En s’éloignant de la Terre sainte, le juif perd sa relation à Dieu. Ne pouvant plus vivre comme un juif pieux, il est considéré comme un païen.

5 Un prosélyte est un converti au judaïsme (dont la mère n’est pas juive). Il adopte la foi juive, le mode de vie religieux et subit les rites de la conversion (circoncision et immersion) après avoir été accepté comme membre du peuple juif par une cour religieuse. Lors de sa conversion chrétienne, le prosélyte juif est immergé une seconde fois, après une mise à l’épreuve, selon le nouveau rituel du baptême.

6 Le serment étant interdit (Mt V, 33-37 ; Jc V, 12), il s’agit de prendre l’ensemble des éléments à témoin.

7 Le principe de la censure demeurera jusqu’au XIXe siècle. La traduction de l’Ancien Testament par M. de Genoude, sous les auspices du clergé de France et avec l’autorisation de l’archevêque de Paris (Ed. Pourrat Frères – Paris 1850) en constitue l’exemple : « Cette édition ne s’adressant pas seulement aux membres du clergé ou aux personnes qui font de l’Ecriture sainte une étude spéciale, mais étant destinée à devenir populaire, nous avons cru devoir omettre… » ; suivent les numéros de chapitres « sans intérêt » pour une lecture chrétienne.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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