La vieille bible


La Création: diable ou dieu ?


La Création : diable ou dieu ?

Yves Maris, Automne 1994
  • Introduction
  • Yahvé, le dieu 11/11
  • Yahvé, l’archonte 7/7
  • Un choix religieux, donc politique 7/7
  • Conclusion
INTRODUCTION

a biblia est l’équivalent de l’hébreu ha-sefarim (les livres), formule par laquelle les Pharisiens qualifiaient souvent les saintes écritures. Cette habitude de langage s’est répandue dès l’époque hellénistique, lorsque les Juifs d’Alexandrie traduisirent leurs livres saints en grec.

L’initiative d’un recueil évangélique revint à l’évêque Marcion de Sinope. Il collectionna une dizaine de lettres de l’apôtre Paul et un évangile de Luc. Professant un dualisme absolu, il dut se séparer de l’église romaine en l’an 144. C’est à la fin du deuxième siècle que l’église judéo-chrétienne imposa un catalogue de livres, officiellement considérés comme inspirés par dieu. Le canon fut constitué d’un ensemble d’écrits inégaux et de natures différentes : l’ancien et le nouveau testament. Au prix d’une falsification de l’évangile, l’église (que l’on peut appeler classique) arracha l’apôtre à l’église spirituelle de Marcion.

Pour des raisons opposées, les Juifs et les Gnostiques tiennent les deux testaments pour fondamentalement antagonistes. Les premiers reçoivent la Torah, les Livres historiques et prophétiques et les Ecrits, comme l’Histoire liée entre Yahvé et le peuple qu’il s’est donné. Ils considèrent le recueil auquel les judéo-chrétiens donnent le nom de nouveau testament, comme un écrit renégat. Les seconds acceptent la légitimité de la tradition juive ; mais Yahvé ne peut être leur dieu. Tout au contraire, il leur apparaît tel le premier archonte créateur, le mauvais et le méchant démiurge. Bref, la cause efficiente du malheur des hommes. Le nouveau testament ou la bonne nouvelle, une fois nettoyé des interpolations classiques, révèle le sauveur qui retire les hommes de l’emprise du monde, du créateur et de sa loi. Le dieu des gnostiques n’est pas même une abstraction intellectuelle. Il est inexistant. Il n’a aucune réalité en ce bas-monde.

Le terme « testament » provient de la transposition du latin testamentum (contrat) qui répond au concept hébraïque d’alliance. Le contrat lie Yahvé et le peuple élu. Il est au fondement de l’histoire qui commence avec Abram et se renouvelle avec Jésus.

Ouvrons le livre et prenons le texte tel qu’il nous est donné à lire. Avec étonnement sans doute, sans présupposé dogmatique assurément. Néanmoins, tenons la collection des textes gnostiques dans l’autre main. Les traductions du nouveau et de l’ancien testament que nous utilisons sont celles de la Bibliothèque de la Pléiade. N’ayons pas l’ambition d’une exégèse dans le cadre étroit de ce simple mémoire qui ne se veut, précisément, qu’une remise en mémoire de l’ouvrage fondamental de la culture occidentale. Ainsi, nous attacherons-nous à retracer l’histoire de cette pensée qui nous retient, la trace des controverses et des conflits d’idées, sans rien avancer qui ne fasse l’objet d’un large consensus entre spécialistes non dogmatiques. La lecture classique des textes est fatalement dirigée et parcellaire. L’interprétation des écritures demande aux exégètes engagés des contorsions intellectuelles proprement ahurissantes, afin de rendre compte de leurs propres présupposés.

Pour éviter d’élever les mots au-delà d’une signification commune, nous oublierons souvent les majuscules, quel que soit l’usage ou la règle.

La structure de l’ancien testament n’est pas intellectuelle mais événementielle. Une histoire se raconte, un drame se noue sans trouver son dénouement. Il donne à connaître le créateur et sa loi. Notre étonnement ne vient pas de la proclamation de Yahvé en tant que dieu unique. Il vient de ce que l’on affirme qu’il est « le bon dieu ».

Paul écarte sa prédication du judaïsme et du courant messianique de Jérusalem. Il proclame davantage une nouvelle pensée religieuse qu’il ne s’engage pour une nouvelle alliance. On le voit mettre en garde les communautés contre l’alliance d’Abraham, marquée au fer de la circoncision, et contre l’alliance de Moise, soumise à l’esclavage de la loi.

Pour le courant gnostique chrétien, dont Simon de Samarie est le grand initiateur, la rupture est franche. Yahvé n’est pas dieu ! Il n’est que le créateur et le maître de cette erreur qu’est le monde. La loi est leurre, la crainte ignorance. Les gnostiques ont interprété le monde, et toute tentative de refaire le monde, comme procédant d’une volonté démiurgique, coercitive et aliénante. Cette prise de conscience constitue la rédemption (la libération). C’est en ce sens que la connaissance ouvre les portes du salut.

L’opposition entre la tradition juive et l’évangile constitue l’œuvre originale de Marcion (Les Antithèses) qui se proclame disciple de Paul. L’on peut dire qu’il est, avec Valentin, l’explication du credo de l’église classique. Celle-ci s’édifie en s’opposant.

Le courant judaïsant originel est rapidement rendu inopérant après la chute de Jérusalem en l’an 70. L’église de Marcion propose un message de libération, dont la cohérence intellectuelle forme le point fort, et le renoncement au monde le point faible. Elle fait face à une église clémentine qui se veut l’unique institution du salut. Très rapidement, cette église romaine révèle son intention mondaine. Elle se dévoile aux gnostiques comme d’essence démiurgique.

Conformément à son choix politique, l’église de Rome sauvegarde et glorifie les attributs du pouvoir, dont Yahvé constitue le fondement en tant que dieu unique, créateur et maître de toutes choses. Reprenant à son compte l’idée davidienne du salut et l’idéologie messianique, l’église s’attache à rapprocher Jésus de Yahvé au point de les confondre. Elle trouve sa justification dans l’institution du saint-esprit qui lui donne la légitimité apostolique. Ainsi, la construction trinitaire nous apparaît comme l’aboutissement d’une argumentation rhétorique qui oppose une église résolument judéo-chrétienne, prête à refaire le monde avec le concours de Yahvé, à une église absolument dualiste qui trouve son espérance que dans le retrait du monde.

YAHVE, LE DIEU 1/11
L’Histoire s’ouvre comme une feuille de route

ahvé donne à Abram une terre à conquérir et des nations à soumettre. L’Histoire s’ouvre comme une feuille de route. Elle se fonde sur le droit de conquête et le devoir de soumission.

Yahvé dit à Abram :

« Va-t-en de ton pays, de ta patrie et de la maison de ton père vers le pays que je te montrerai. Je ferai de toi une grande nation, je te bénirai et je grandirai ton nom. Tu seras bénédiction : je bénirai ceux qui te béniront et maudirai quiconque te maudira ; en toi seront bénies toutes les familles du sol. » (Genèse XII, 1-3)

Les personnages sont tels que l’on oublie l’auteur, occulté dans son propre discours en forme de prosopopée. Mais il est bien là, inaugurant cette histoire du salut par une rhétorique parfaite. Les exégètes l’appellent le Yahviste. Son texte (que l’on date approximativement du IXe siècle av JC) apparaît comme l’un des plus anciens parmi la collection des écrits que le cours du temps a mêlés et rassemblés.

Yahvé est un dieu qui parle. Il n’y a donc plus rien à dire ! Acte de foi ou acte de guerre, la disposition d’Abram érige l’obéissance en valeur primordiale.
Le pays qui est donné à conquérir est terre d’élection. Non terre originelle, avec laquelle se serait établi un lien de filiation et qui relèverait d’un mythe fondateur. Le nomade est sans terre natale. Le monde entier est à lui, lorsqu’il n’est à personne. Avec Abram d’abord, avec Moïse ensuite, voici que le peuple aspire à la possession.

« Je vous ferai entrer dans le pays que j’ai juré, la main levée, de donner à Abraham, et je vous le donnerai en possession… »
(Exode VI, 8)

Le droit de conquête est désormais justifié, jusqu’à la fin des temps. Il suffira de mettre la parole, la puissance et la gloire du vrai dieu dans son camp. Mieux encore, la destruction méthodique des populations indigènes devient une exigence divine. L’éradication du mal, le génocide comme bénédiction du dieu d’Israël, témoigneront de l’accomplissement de la promesse : le don au peuple élu d’une terre libérée, et d’un droit de propriété on ne peut plus authentique.

« Lorsque mon Ange marchera devant toi et qu’il te fera entrer chez l’Amorrhéen, le Hittite, le Perizzien, le Cananéen, le Hévéen, le Jébuséen, et que je les aurai exterminés… »
(Exode XXIII, 23)
YAHVE, LE DIEU 2/11
Que vaut la protection d’un dieu qui appelle la guerre ?

es fils de Jacob, qui forment probablement la tribu nomade la plus méridionale, poussent vers l’Egypte. Ils y seront retenus de force, jusqu’au début du XIIIe siècle av JC. C’est alors que Moïse, fuyant la cour de Pharaon, se donnera pour mission d’instituer le monothéisme et de mener son peuple vers le pays de Canaan.

L’inspiration religieuse, qui sous-tend ce dessein politique, procède d’une autre idée de dieu que celle des Patriarches. Ceux-ci vouaient un culte à un dieu du père, qui constituait l’identité de chaque tribu. En le désignant par un nom particulier, chaque génération tribale authentifiait sa propre filiation dans le continuum de la tradition. Pour ces tribus nomades, la relation à un même dieu justifiait les liens de parenté. En même temps, cette diversité nominale particularisait le dieu pluriel. Il se trouvait lié, selon ses appellations, à telle ou telle tribu qu’il accompagnait et qu’il protégeait.

En pays de Canaan, le dieu du père s’est trouvé assimilé au dieu El, le père des dieux, dont il prit le pluriel Elohim pour être entendu comme le(s) dieu(x) des pères. Ce phénomène syncrétiste n’a rien d’extraordinaire.

Moïse dit à l’Elohim :

« Voici que, moi, j’arriverai vers les fils d’Israël et je leur dirai : Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous ; et ils me diront : Quel est son nom ? Que leur dirai-je ? »
Elohim dit à Moïse : « Je suis qui je suis ! » Puis il dit : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : Je Suis m’a envoyé vers vous ! »

Elohim dit encore à Moïse :

« Ainsi tu diras aux fils d’Israël : Yahvé, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, m’a envoyé vers vous. C’est mon nom pour toujours et c’est mon titre de génération en génération. »
(Exode III, 13-15)

Ce texte n’est plus de l’auteur Yahviste, mais de celui que les exégètes appellent l’Elohiste. Plus récent, il daterait environ du VIIIe siècle av JC. Notre propos n’est pas d’entrer dans les controverses d’exégètes en cherchant à repérer les différents écrits (autant qu’il serait d’ailleurs possible de le faire), qui correspondent aux diverses traditions, montés et mis en forme à l’époque du prêtre Esdras, vers la fin du IVe siècle av JC. Notre prétention consiste tout simplement à lire le texte biblique, en lecteur attentif et étonné, hors des préjugés et des lieux communs de tous les catéchismes.

Il reste toutefois permis de remarquer combien l’ouvrage, dans son achèvement, se conforme aux réquisits d’une pensée monothéiste et patriarcale : Adam comme seul père de la race humaine, suivi de Noé pour cause de recommencement ; Abraham comme père du peuple, suivi de Moïse en tant que seul législateur.

En donnant une existence unique au dieu des patriarches, Moïse institua une solide fondation pour légitimer la loi et constituer le peuple. Il ne manquait que la terre pour l’établir.

Après qu’il eut gratifié l’Egypte de quelques amabilités, l’événement majeur attribué à ce dieu tutélaire, consista en la déroute des soldats de Pharaon enlisés dans la Mer des Roseaux, tandis qu’ils cherchaient à arrêter les Hébreux en fuite. Cet acte de guerre, dûment revendiqué, témoigne que Yahvé est. Il existe avec son peuple. Il fait corps, jusque dans le corps à corps. L’extermination de l’armée de Pharaon par l’action surnaturelle de dieu contribuera grandement à façonner le sentiment religieux des fidèles de Yahvé.

Le lieu fondateur prédéterminé semble être le volcan du pays de Madian (et non le Sinaï), montagne vivante où la présence du dieu apparaît manifeste. En cet endroit terrible, de grondements, de feu, de tremblements et d’effluves soufrés, il peut être affirmé que c’est Yahvé qui donne au peuple sa constitution. Revêtu d’une gloire magmatique et de sa toute-puissance terrestre, il dicte le droit, à l’aune duquel chacun sera désormais jugé. Il pose la norme à laquelle tout homme est vivement enjoint de se ranger.

La torah procède de la distinction de Yahvé d’entre les dieux, et de l’élection du peuple d’entre les nations. Parce qu’elle est d’origine surnaturelle, la loi échappe à toute contradiction humaine. Elle est nécessairement intangible. La fidélité à la loi vaut fidélité à Yahvé. La torah est, en vérité, l’autre nom de Yahvé. Le dieu ne saurait être ni vu, ni représenté. Son image, ce sont les rouleaux de la loi qui habitent le sanctuaire. Ils sont la parole visible, le témoignage de la vérité ! Finalement, c’est en donnant la loi que Moïse crée son dieu et l’impose à son peuple. Elle témoigne de l’existence d’un dieu qui parle.

Ne doutons pas, que, qu’elle que soit la puissance du discours, théologique ou politique, et le charisme du représentant de dieu ou bien du peuple, ce n’est jamais que l’homme, et lui seul, qui écrit la loi pour l’imposer à l’homme.

Alors Moïse se tint debout, à la porte du camp, et il dit :

« A moi quiconque est pour Yahvé ! » et vers lui se rassemblèrent tous les fils de Lévi.

Il leur dit :

« Ainsi a parlé Yahvé, le Dieu d’Israël : Mettez chacun l’épée à la hanche ! Passez et repassez de porte en porte dans le camp, tuez, qui son frère, qui son compagnon, qui son proche ! »

Les fils de Lévi agirent selon la parole de Moïse et il tomba du peuple, en ce jour, environ trois mille hommes.
(Exode XXXII, 26-28)

En signe de gratitude, pour la beauté du massacre, Moïse réservera le sacerdoce éternel aux fils de Lévi. Il appellera sur eux la bénédiction de Yahvé ! Au nom du dieu unique, au nom du peuple choisi, le crime vaut bénédiction ! Toutes les inquisitions sont justifiées, dès que Moïse donne à Yahvé son nom, c’est à dire, dès qu’il l’implique dans l’existence. La guerre civile apparaît comme le moyen radical, d’inspiration divine, pour sélectionner les hommes en vue de constituer le peuple élu.

Le monothéisme est en train de naître :

« …tu n’auras pas d’autres dieux en face de moi. »
(Exode XX, 2)

La guerre devient sainte :

« Mais vous renverserez leurs autels, vous briserez leurs stèles et vous couperez ses Ashérah. Car tu ne te prosterneras pas devant un autre dieu. C’est que Yahvé a pour nom Jaloux : c’est un Dieu jaloux ! »
(Exode XXXIV, 13-14)

Le contrat d’alliance lie le peuple à son dieu. Il se présente comme le renouvellement de la promesse faite à Abram. Mais il s’agit assurément d’un contrat léonin. Il n’oblige pas deux parties égales en droit et en devoir. Un seigneur dicte sa libre disposition à ses serviteurs. Il ordonne son culte. Il édicte son code. Il protège, certes ! Mais en tant que décision stratégique, l’alliance n’est pertinente que face à l’adversité des nations. Que vaut la protection d’un dieu qui appelle la guerre ? Car le peuple se construit en s’opposant. Le droit de conquête est immédiatement confirmé :

« J’enverrai ma terreur au-devant de toi et je mettrai en déroute tout peuple chez qui tu entreras ; je ferai tourner le dos devant toi à tous tes ennemis. »
(Exode XXIII, 27)

Moïse connaîtra la paix céleste, après qu’il aura exercé sur les Madianites la sainte vengeance de son dieu. Aux yeux de Yahvé, ce peuple du désert s’était rendu coupable d’avoir entraîné les Hébreux au mélange de la race et au syncrétisme religieux. Alors qu’il se rendait à la rencontre de l’expédition punitive conduite par Josué, Moïse s’irrita de constater, à la vue des prisonniers ramenés, que seuls les hommes avaient été massacrés. Alors, dans son immense justice, il ordonna :

« Maintenant donc tuez tout mâle parmi les petits enfants et toute femme qui a connu un homme par cohabitation maritale. Mais toutes les petites filles qui n’ont pas connu de cohabitation maritale, laissez-les vivre pour vous ! »
(Nombres XXXI, 17-18)

Grand prêtre au côté d’Aaron, guide de la nation, père du dieu, Moïse crée le modèle de la tyrannie absolue. Il vient de constituer le modèle religieux et la caution politique de bien des despotes à venir. Ils s’emploieront tous à sauver le dieu de Moïse de toutes les hérésies et de l’esprit des pacifiques. Les dévots marcheront avec les armées conquérantes ! Ils justifieront la toute puissance des lois dans le judéo-christianisme. Ils adopteront la filiation mosaïque et l’opportunité de devenir, à l’image du Guide, les détenteurs de la puissance et de la loi. Au nom du dieu ou au nom du peuple, car c’est finalement le peuple qu’on cherche à prendre, avec l’aide de dieu ou de toute autre mystification.

YAHVE, LE DIEU 3/11
La chute de Jéricho inaugure l’anathème

ous l’autorité de leurs rois, les Cananéens mènent une vie policée, à l’intérieur de leurs cités fortifiées. Le couple divin primordial El-Ashérat a engendré les planètes. Baal, fils de Dagan, est le seigneur et maître. Les prêtres transmettront leur nom, cohen, aux prêtres israélites. Ils officient au rituel des sacrifices. Fêtes orgiaques et enchantées, danses lascives et symboliques composent le culte. Les temples abritent les autels et les images.

Josué prend la tête du peuple conquérant. Sus aux Cananéens !

Et Yahvé dit à Josué :

« Ne les crains pas, car je les ai livrés entre tes mains : pas un homme d’entre eux ne tiendra devant toi ! »
(Josué X, 8)

Jéricho tombe la première par force de trompettes :

« Ils vouèrent à l’anathème tout ce qui était dans la ville, depuis l’homme jusqu’à la femme, depuis le jeune jusqu’au vieux, et jusqu’au bœuf, au mouton, à l’âne [passant tout] au fil de l’épée. »
(Josué VI, 21)

Yahvé appelle à jeter l’anathème. Il exige de ses serviteurs une cruauté sans faille. Plus barbare que les barbares, il est assurément plus cruel que ne le sont les dieux cananéens. Une guerre sainte, sans pitié, est menée en son nom. Toutes les guerres de religion se trouveront justifiées par ce dieu des armées. Les guerriers lui sont consacrés. Ils ont le devoir de pureté rituelle.

Le dieu Yahvé accroît sa force en usant de traîtrise. Il tue le roi de Canaan de la main traîtresse de Jaël. Elle l’accueille dans sa fuite. Elle lui offre l’hospitalité. Elle le tue dans son sommeil. Le dieu Yahvé assassine le roi de Moab par la main fourbe d’Ehoud. Voici donc justifiés les actes sans honneur, pour les chefs de guerre qui viendront et combattront en son nom !

C’est pendant cette période du gouvernement des juges, chefs militaires, conseillers et magistrats, que de nouvelles tribus sont séduites par la religion de Yahvé. Mais dans le même temps (nous sommes entre le XIIIe et le XIe siècle av JC), celle-ci se confronte avec la religion cananéenne. El et Yahvé voisinent. Ils se côtoient et se mêlent dans les sanctuaires. L’influence cananéenne est profonde :

« Ainsi les fils d’Israël habitèrent au milieu des Cananéens, des Hittites, des Amorrhéens, des Perizziens, des Hévéens, des Jébuséens. Ils prirent de leurs filles comme femmes pour eux et donnèrent de leurs filles à leurs fils, ils servirent leurs dieux.»
(Juges III, 5-6)

Le peuple de Yahvé est donc infidèle à l’alliance. Il désobéit à l’interdiction que le dieu avait prononcée :

« Garde-toi de conclure une alliance avec l’habitant du pays dans lequel tu entreras, de peur qu’il ne devienne un piège au milieu de toi. »
(Exode XXXIV, 12)

La loi ne repose pas d’abord sur un concept de justice, tel qu’on l’entend habituellement, mais sur un concept de pureté. Des actes, des objets, des animaux, sont désignés comme impurs. Plus encore, selon la volonté du dieu, il est aussi des personnes et des peuples qui sont réputés tels ! Ils sont d’autant plus voués à la colère du dieu d’Israël, qu’ils occupent la terre promise. Il n’y a pas à chercher une notion de bonté ou d’équité dans cette justice. Le juste devant la loi est celui qui obéit fidèlement aux commandements, qui répond aux sentences divines. La morale comme conscience du pur et de l’impur émane de la loi. Elle témoigne de l’intime relation de chacun au légalisme divin.

La souveraineté incontestée de Yahvé efface toute idée du sens politique et de la libre détermination humaine. La justice fondamentale est incarnée par les juges. Ils détiennent le pouvoir absolu. Dépositaires de la loi, ils veillent à la juste ordonnance du peuple. Point de prince ni de roi. Le primat du juge procède de l’idéologie de la loi divine.

Après que Débora a appelé à l’union des tribus et à la guerre contre les Cananéens, les fils d’Israël, ayant achevé la conquête de la terre promise, organisent un royaume unique autour de Jérusalem. Le peuple élu vainqueur accède finalement au rang de nation.

YAHVE, LE DIEU 4/11
Le dieu a racheté les siens,
non pour la liberté mais pour être ses esclaves

sraël emprunte l’institution de la royauté aux nations qui l’entourent. Après que Saül a reçu l’onction messianique des mains du prophète Samuel, il reçoit l’esprit du dieu Yahvé. Par le rituel consacré, il accède à une relation de père à fils. Il siège à la droite de Yahvé qui lui accorde domination sur toutes les nations. Comme serviteur, il veille au bon ordre naturel, à l’abondance des ressources et à la justice.

Messie de dieu, Saül est un chef de guerre. Acclamé par le peuple aux cris de « Vive le roi ! », il obtient l’élection royale de l’armée réunie à Guilgal.
La clémence est une faute aux yeux de Yahvé. Le dieu se repend d’avoir fait régner Saül, lorsque celui-ci prend vivant Agag, le roi d’Amalec. Saül ajoute à l’audace en ramenant avec lui un butin de guerre. En effet, tout ce qui est étranger est réputé impur et doit, par conséquent, être détruit ou abattu, du dernier des humains au dernier animal !

La lutte pour le pouvoir s’engage âprement entre la maison de Saül et la maison de David. Celui-ci épouse Mical, fille de Saül. Il prend « de la main des Philistins les rênes du pouvoir ». (II Samuel VIII, 1)

Yavhé, dieu des armées, combat en personne au-devant du roi !

« Or, quand tu entendras un bruit de pas dans les cimes des balsamiers, alors tu te hâteras, car alors Yavhé sortira devant toi pour battre le camp des Philistins. »
(II Samuel V, 24)

Le fils de Bethsabée, Salomon, succède à David, son père « sur tous les royaumes depuis le Fleuve jusqu’aux pays des Philistins et jusqu’à la frontière d’Egypte ». (1 Rois V, 1) Il associe le culte à la royauté et fait bâtir le temple de Yahvé près du palais royal. La religion d’état se constitue. Aux rituels expiatoires et propitiatoires s’ajoutent les prières rogatoires pour la puissance et la gloire du souverain.

Mais l’on sait que, dans sa grande sagesse, Salomon est égaré par les femmes (sept cents femmes princesses et trois cents concubines). Aussi en vient-il à autoriser le culte de dieux étrangers. Yahvé lui arrache le royaume ! Son fils Roboam lui succède.
Le dieu échaudé est amené à poser ses conditions :

« Or, quand il sera assis sur le trône de sa royauté, il écrira pour lui un double de cette Loi sur un livre d’après les prêtres, les Lévites. Elle sera avec lui et il lira en elle, tous les jours de sa vie, afin qu’il apprenne à craindre Yahvé, son Dieu, à observer toutes les paroles de cette Loi, ainsi que les préceptes, pour les pratiquer. »
(Deutéronome XVII, 18-19)

L’institution de la royauté, en tant que deuxième acte de l’Histoire, se situe dans le prolongement de l’alliance entre Yahvé et son peuple. L’attente messianique d’un roi sauveur, issu de la maison de David, procèdera de l’idéologie royale.

Peu après la mort de Salomon, le royaume se scinde en deux. Les dix tribus du nord forment le royaume d’Israël, autour de Tirça d’abord, puis de Samarie. Les deux tribus du sud forment le royaume de Juda avec Jérusalem pour capitale.
Dès lors, par la voix des prophètes, Yahvé va s’opposer au pouvoir royal. Celui-ci a perdu sa sacralité, en même temps que son unité. Il n’apparaît plus que comme un pouvoir humain, rebelle à la souveraineté divine. L’affirmation de la liberté des hommes, dans l’autonomie de la chose publique, préjuge d’une liberté plus générale. Elle récuse le sens que Yahvé donne à la vie de chacun et à l’Histoire. Qu’il soit dit que seul Yahvé a autorité sur les hommes ! La nomocratie (la puissance de la loi de dieu) s’oppose à la monarchie.

« Car c’est de moi que les fils d’Israël sont esclaves, ils sont mes esclaves, eux que j’ai fait sortir du pays d’Egypte. »
(Lévitique XXV, 55)

Que les puissants soient infidèles à la loi, et Yahvé jouera le peuple contre eux :

« Tu menaces les arrogants maudits,
qui s’égarent loin de tes commandements.
»
(Psaume CXIX, 21)

Lorsque les superbes ne conduisent plus le peuple selon ses commandements, le dieu appelle à la révolte, au renversement de la liberté de l’esprit, de la contemplation esthétique, de la douceur de vivre.

Ne nous trompons pas, les puissants ne sont maudits et n’attirent sur eux les foudres de Yahvé que lorsqu’ils prétendent à la liberté d’un choix qui élève l’homme à l’égal de dieu. En ce sens ils sont dits orgueilleux. Viendra alors le jour attendu où les faibles, les soumis, les justes devant la loi triompheront. Ils gagneront le seul esclavage qui vaille, l’esclavage absolu. Ils seront esclaves de dieu !

« Elle sera courbée, la fierté des humains,
elle sera abaissée, la morgue des hommes,
et Yahvé seul se haussera en ce jour-là.
»
(Livre d’Isaïe II, 17)

Si Yahvé accomplit l’Histoire en donnant aux puissants d’Israël le pouvoir de conquête et de purification ethnique, il donne dans le même temps le devoir de révolte et de vengeance au peuple élu, dans le cas où ces mêmes puissants et superbes se détourneraient de la juste observation de la loi. C’est alors que la loi de dieu devient la loi du peuple et que Yahvé accorde à celui-ci le pouvoir de révolution et le devoir de purification du peuple. Il ne s’agit jamais d’une libération.

YAHVE, LE DIEU 5/11
Le dieu exige l’inquisition,
les exécutions et les massacres !

es prophètes s’opposent au mode de vie cananéen, avec une intransigeance farouche. Gardiens de l’alliance, ils sont à la fois les témoins et les interprètes de l’intervention de Yahvé dans l’Histoire d’Israël. Celle-ci n’est pas liée à l’arbitraire. Elle justifie les souffrances et les malheurs, comme autant de châtiments pour la désobéissance du peuple. Le dieu se venge !

Le prophète Elie survient dans le royaume d’Israël, alors que le culte cosmique et libertaire du dieu Baal se pratique avec un engouement qui suscite la colère de Yahvé. Elie voue la plus grande haine à l’étrangère Jézabel, l’épouse du roi Achad. La sainte haine est recommandée aux fidèles !

« Yahvé, ne dois-je pas haïr ceux qui te haïssent,
ne serai-je dégoûté de ceux qui t’attaquent ?
« D’une haine totale je les hais,
ils sont pour moi des ennemis.
»
(Psaume CXXXIX, 21-22)

Elie se rend agréable à son dieu en égorgeant, lui-même, quatre cent cinquante prêtres de Baal !

« Alors Elie leur dit : « Saisissez les prophètes du Baal : que pas un d’entre eux n’échappe ! » et ils les saisirent. Elie les fit descendre au torrent de Cison et là il les égorgea. »
(Rois XVIII, 40)

Le monothéisme est essentiellement différent de la religiosité cosmique. Celle-ci sacralise le monde, et théorise l’immanence divine ; celui-là donne le monde en possession, et théorise la transcendance. La religiosité cosmique provoque le dégoût du prophète, parce qu’elle porte l’idée d’une vie jaillissante, sans cesse renaissante, d’une liberté souveraine, d’une solidarité des dieux et des hommes.
Dans toutes les formes de religiosité du monde, les prophètes d’Israël dénoncent l’idolâtrie. Le syncrétisme religieux est banni. L’infidélité à Yahvé est appelée prostitution.

« Or, toi, tu t’es prostituée à de nombreux amants
et tu pourrais revenir vers moi !
(…)
Où n’as-tu pas été possédée ?
Sur les chemins tu étais assise pour eux,
Comme l’Arabe dans le désert,
et tu as profané la terre
par tes prostitutions et ta malice !
»
(Jérémie III, 1-2)

L’idolâtrie constitue le mal, car elle ignore la souveraineté absolue de Yahvé. De ce fait, elle écarte l’homme d’une attitude conforme à la morale et au devoir d’obéissance. Celui-ci est alors accusé d’orgueil démesuré ; c’est-à-dire, de prétention à la liberté. A vouloir fréquenter les dieux dans leur intimité, l’homme ne finit-il pas par se prendre lui-même pour un dieu ? L’idolâtrie témoigne que l’homme peut faire le dieu, autant que le dieu peut faire l’homme. Qui donc est l’image ? Qui donc est le modèle ?

Contre l’idolâtrie, Yahvé engage une lutte à mort. Il prône la délation, il commande la question, il invente l’inquisition !

« Tu consulteras, tu enquêteras, tu questionneras bien. »
(Deutéronome XIII, 15)

Il exige, sans pitié, le meurtre des proches !

« Si ton frère, fils de ta mère, ton fils ou ta fille, la femme qui est sur ton sein, ton ami qui est un autre toi-même, voulaient te séduire en cachette, en disant : « Allons et servons d’autres dieux ! » (…) tu devras le tuer, ta main sera d’abord contre lui, pour le mettre à mort, et ensuite la main de tout le peuple, tu le lapideras avec des pierres et il mourra, parce qu’il a cherché à t’écarter de Yahvé, ton Dieu. »
(Deutéronome XIII, 7-11)

Il ordonne le massacre collectif !

« Alors tu devras frapper au fil de l’épée les habitants de cette ville, tu la voueras à l’anathème, avec tout ce qui est en elle, et même son bétail [tu le passeras] au fil de l’épée. Toutes ses dépouilles, tu les rassembleras au milieu de sa place et tu brûleras par le feu la ville avec toutes ses dépouilles, le tout pour Yahvé, ton Dieu ; elle sera un tell pour toujours, elle ne sera plus rebâtie. »
(Deutéronome XIII, 16-17)

Il ne suffit pas de tuer les hommes, de profaner leurs tombes, encore faut-il anéantir leurs dieux !

« Vous devrez faire disparaître tous les lieux où les nations que vous allez déposséder ont servi leurs dieux, sur les montagnes hautes et sur les collines, ainsi que sous tout arbre verdoyant. Vous démolirez leurs autels et vous briserez leurs stèles, vous brûlerez leurs Ashérah par le feu et vous abattrez les idoles de leurs dieux, vous ferez disparaître leur nom de ce lieu. »
(Deutéronome XII, 2-3)

Les idoles rapprochent les dieux et les hommes dans un rapport de complicité et de nécessité partagée. Pour les uns comme pour les autres, au sein d’un même univers, il n’est pas de distance infranchissable. Le divin et l’humain se touchent. Le divin est relatif à l’homme.
Le mur de la loi protège de l’attrait des cultes étrangers. Yahvé est un dieu jaloux ! Les prescriptions rituelles et les règles de pureté séparent le peuple élu des populations cananéennes.

« Un métis n’entrera pas dans l’assemblée de Yahvé ; même à la dixième génération il n’entrera pas dans l’assemblée de Yahvé. »
(Deutéronome XXIII, 3)

L’atteinte à la pureté de la race est jugée comme une trahison envers le dieu. Les coupables, soigneusement fichés lors des réformes du prêtre Esdras, doivent s’engager à renvoyer femmes et enfants.

« Car ils ont pris de leurs filles pour eux et pour leurs fils, et la race sainte a été mélangée aux peuples des pays. Les chefs et les magistrats ont été les premiers à accomplir cette mauvaise action. »
(Esdras IX, 2)

Yahvé est le dieu qui refuse l’autre. Brandissant le signe de l’Histoire, le monothéisme affronte le polythéisme sans histoire. La vérité unique est absolue. Elle se dresse, monstrueuse, contre les vérités plurielles. Au nom du légalisme moral qu’elle institue, elle juge et condamne les libertés de tous. Le mal, ce sont les autres. Sans compromis !

« Ainsi tu ôteras le mal du milieu de toi. »
(Deutéronome XVII, 7)

Fanatisme et intolérance surgissent de la volonté divine, pour que l’œuvre soit accomplie. Ainsi donc commence l’Histoire. Le dieu vainqueur à vaincu les hommes.

« Toutes les nations sont comme rien devant lui,
elles sont considérées par lui comme du néant et du vide.
»
(Livre d’Isaïe XL, 17)
YAHVE, LE DIEU 6/11
Qu’elle est donc cette Idée noire
à laquelle des hommes vouent un culte ?

es prophètes, vaticinant dans les terres de Judée au VIIIe siècle av JC, cherchent à imposer les règles morales et la justice divine. Toute action et tout comportement humain doivent être jugés à l’aune de la norme morale. Plus d’espace où l’esthétique, la nature et le politique pourraient prétendre à l’autonomie. Nous le savons, la liberté n’est pas une qualité divine. La loi de dieu, rien que la loi de dieu, toute la loi de dieu ! Voilà le fondement absolu de la société que les prophètes appellent de leurs vœux, de leurs prières et de leurs imprécations.

La morale de ce dieu n’est pas naturelle, puisqu’elle ne découle pas de l’observation des phénomènes sensibles. Elle ne se forge pas au feu de l’expérience de la souffrance humaine. Elle n’est pas conventionnelle, puisqu’elle est reçue comme la volonté arbitraire du dieu tout puissant. La morale édictée par Yahvé est surnaturelle. Elle est véritablement la raison de la loi divine.

Adam et Eve se laissèrent séduire par le mode de vie cananéen. Ils commirent une faute morale aux yeux du dieu. Celle-ci consista à ne pas avoir vu le mal où il était, c’est-à-dire chez les autres ! Eve a tourné son regard vers une toute autre vie que celle que le dieu régentait. Yahvé s’est réservé le droit de dire le bien et de montrer le mal. Il est le juge suprême qui distribue les bénédictions et les malédictions, les récompenses et les châtiments. Rien, désormais, n’advient à l’homme qui ne soit l’effet de cette cause efficiente qu’est la valeur morale de ses actes. Du regard du dieu, naît le sentiment de mauvaise conscience. De ce que les actions jugées moralement mauvaises provoquent des événements objectivement mauvais, naît le sentiment de culpabilité.

La justification des maux, que le peuple subit, n’est même plus dans l’emportement divin. Le châtiment devient nécessité. Il fonde la justice de Yahvé. Une justice qui étend sa juridiction jusqu’aux confins de la terre, puisque Yahvé peut enjoindre l’Assyrien de s’armer et d’accourir châtier le peuple élu.

« Il lève un étendard au loin vers les peuples ;
Il en siffle un du bout de la terre
et le voici qui vient, agile, en hâte.

On regardera vers la terre
et voici qu’il y aura des ténèbres et de l’angoisse,
tandis que la lumière sera obscurcie par la brume.
»
(Livre d’Isaïe V, 26-30)

Le royaume d’Israël cesse d’exister lorsque le roi assyrien Sargon II prend Samarie et disperse l’élite de sa population. Demeure le royaume de Juda.

Yahvé n’a donc pas seulement créé la terre et les hommes comme il se raconte. Il a pour dessein de vaincre la désobéissance et d’ordonner le monde selon son projet. La vérité ne lui appartiendra que s’il ne laisse à nul autre que lui-même le soin de contrôler l’Histoire. Et comment vaincre l’adversité des autres dieux, sinon en tuant les hommes qui les servent ?

Pour la religion cananéenne, comme pour toute religiosité cosmique, aucun peuple ne saurait avoir en charge le devenir de l’humanité entière. Le gouvernement des astres n’est jamais absolu. Le destin reste relatif à la personne du roi comme à chacun de ses sujets. Tout est exubérance de vie. Tout est aussi stratégie de survie, dans le réseau des antagonismes et des forces en présence. Prendre la vie à bras le corps, en jouer librement, croquer l’heur à l’instant, n’est-ce pas annuler toute nécessité, renverser tout ordonnancement ?

Le devenir historique oppose l’homme à Yahvé. Car l’Histoire n’est advenue qu’à cause de la chute, c’est-à-dire, d’un choix différent de l’homme par rapport au dessein du dieu. Le but de l’Histoire, c’est le retour à la case départ, au jardin d’Eden, après une échappée hors de la création, dans l’incréé.

« Toutes les nations sont comme rien devant lui,
elles sont considérées par lui comme du néant et du vide.
»
(Livre d’Isaïe XL, 17)

L’Histoire du peuple de dieu se déroule dans le néant, c’est-à-dire l’incréé qui l’entoure. Car le néant est à l’être ce que le monde et les nations sont au jardin d’Eden et au peuple élu. L’Histoire est le lieu et le moment où le projet du dieu se heurte aux projets des hommes.

Mais qui donc est ce dieu ou cette Idée noire à laquelle des hommes vouent un culte ?

« Toutes les villes de ces rois et tous leurs rois, Josué s’en empara et les battit au fil de l’épée. Il les voua à l’anathème selon ce qu’avait commande Moïse, le serviteur de Yahvé. Toutefois toutes les villes restées debout sur leurs tells, Israël ne les brûla point, à l’exception de la seule Hasor que brûla Josué. Toutes les dépouilles de ces villes et le bétail, les fils d’Israël les prirent comme butin pour eux ; mais ils battirent tous les hommes au fil de l’épée jusqu’à les exterminer, ils ne laissèrent aucun être animé. Comme l’avait commandé Yahvé à Moïse, son serviteur, ainsi Moïse l’avait commandé à Josué et ainsi fit Josué : il ne négligea rien de tout ce que Yahvé avait commandé à Moïse.»
(Josué XI, 12-15)

L’annonce des temps messianiques donne toute sa signification au procès moral engagé. Mais cette idée d’un dieu comme justification du sens de l’Histoire, échappera au peuple qui l’a inventée. Elle sera reprise par plus puissant que lui. N’oublions pas, en effet, que le judéo-christianisme recueille pieusement l’héritage de l’Ancien Testament et reconnaît ce méchant dieu comme le père de Jésus le Nazaréen.

« La justice de Dieu poursuivit donc alors les Juifs, parce qu’ils avaient accompli de telles iniquités contre le Christ et ses apôtres, faisant complètement disparaître d’entre les hommes cette race d’impie [il s’agit de la prise et de la destruction de Jérusalem par les Romains en 70 ap JC] (…) Des hommes rassemblés de toute la Judée aux jours de la fête de la Pâque et qui furent enfermés à Jérusalem comme dans une prison au nombre d’environ trois millions,
(…)
Il fallait, en effet, qu’aux jours où les Juifs avaient frappé de souffrances le Sauveur et bienfaiteur de tous, le Christ de Dieu, en ces mêmes jours, ils fussent enfermés comme dans une prison pour recevoir la mort qui fondit sur eux de la part de la justice divine.
»
(Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, Livre III, 3-5)
YAHVE, LE DIEU 7/11
Le dieu meurt de la mort du régime
ou bien il se transforme

près la chute de Samarie et la dispersion d’Israël, il ne reste du peuple de Yahvé que la part de Juda, autour de Jérusalem. Les serviteurs du Temple choisissent de renouer l’alliance avec le dieu tutélaire. Dans le but d’édifier le peuple à nouveau, ils aménagent l’Histoire, ils amendent la loi. Ils exhortent les Judéens à se mettre en règle avec Yahvé. Le roi Josias répond à leur attente. Il monte au Temple suivi de la procession des prêtres, des Jérusalémites et des Judéens. Il renouvelle solennellement l’alliance du peuple avec son dieu.

« Le roi se tint debout sur son estrade et il conclut l’alliance en présence de Yahvé, pour marcher à la suite de Yahvé, et pour observer ses commandements, ses témoignages, ses préceptes, de tout son cœur et de toute son âme, pour exécuter les termes de l’alliance qui sont écrits dans ce livre. »
(II Chronique XXXIV, 31)

Le dieu unique en son unique sanctuaire, est personnalisé. Il connaît la haine et la miséricorde, la joie et la peine, le pardon et la vengeance. Yahvé est présenté comme un dieu juste et passionné. Il rétribue chacun selon son dû : le bonheur aux fidèles, le malheur aux infidèles. C’est un dieu solitaire. Il ne partage pas sa puissance, mais il règne sur une cour céleste. Il exige des siens une obéissance absolue. Le monothéisme se lie à l’absolutisme. L’intolérance et le fanatisme trouvent raison de leurs rages et de leurs actes dans un modèle divin unique.

« Josias fit disparaître toutes les abominations de tous les pays qui étaient aux fils d’Israël et il contraignit tous ceux qui se trouvaient en Israël à servir Yahvé, leur Dieu. »
(II Chroniques XXXIV, 33)

Les desseins de Yahvé sont parfois d’une logique impénétrable (le pauvre Job en fit la triste expérience). Josias ?fidèle serviteur s’il en fut? meurt sur le champ de bataille, tandis qu’il tente d’arrêter Pharaon, allié du roi assyrien, contre la puissance montante de Babylone.
L’art de manipuler les événements pour affirmer le sens présupposé, n’a de pareil que l’art de tordre les textes. Car tout ce qui survient est nécessairement posé comme l’effet d’une décision de Yahvé. La toute puissance du dieu va de la cause première jusqu’au dernier effet, dans l’enchaînement des causes. Si Josias est transpercé de flèches, ne cherchons pas l’erreur, trouvons la faute :

« Il n’avait pas écouté les paroles de Néchao qui venaient de la bouche de Dieu ; il vint donc se battre dans la plaine de Megiddo. »
(II Chroniques XXXV, 22)

C’est au début du VIe siècle que Jérusalem tombe sous domination de Nabuchodonosor. Pour le prophète Jérémie, arrive ce qui devait arriver : le royaume de Juda disparaît à son tour. Yahvé quitte le temple pour ne pas s’évanouir dans la dissolution du peuple. L’ancienne alliance est rompue. Le châtiment tombe. Le peuple de Juda prend le chemin de l’exil.
Le peuple étant dispersé, il n’y a plus d’alliance possible ; sinon un engagement personnel pour chacun des fidèles :

« Voici que des jours viennent
-oracle de Yahvé-
où je conclurai avec la maison d’Israël
et avec la maison de Juda
une alliance nouvelle,
non pas comme l’alliance
que j’ai conclue avec leurs pères,
au jour où je les ai pris par la main
pour les faire sortir du pays d’Egypte,
eux qui rompirent mon alliance,
bien que je fusse leur maître
-oracle de Yahvé-
Car voici l’alliance
que je conclurai avec la maison d’Israël,
après ces jours-là
-oracle de Yahvé-
je mettrai ma Loi dans leur sein
et je l’écrirai sur leur cœur,
je deviendrai leur Dieu
et, eux, deviendront mon peuple.
Ils n’auront plus à instruire chacun son prochain,
ni chacun son frère, en disant :
Connaissez Yahvé !
car, eux tous, ils me connaîtront,
du plus petit jusqu’au plus grand
-oracle de Yahvé-
puisque je pardonnerai leur faute
et je ne me souviens plus de leur péché.
»
(Jérémie XXXI, 31-34)

Quelle que soit l’authenticité de l’oracle, prenons-le tel qu’il nous est donné. Le péché est énorme : rupture du contrat d’alliance originel ; anéantissement de l’œuvre de Yahvé dans l’Histoire. Adam et Eve avaient désobéi ; (le peuple de) Juda vient de trahir !

Yahvé perd le droit à l’existence ou l’existence du droit. S’il veut renaître un jour des cendres du Temple de Jérusalem, il n’a plus le choix. S’il veut toujours exister quelque part, Yahvé doit pardonner. La miséricorde du dieu est le revers nécessaire de son autorité. Sauf à trouver refuge au cœur de chaque fidèle dispersé, sans son peuple, Yahvé est mort.

Jérémie infléchit donc la justice divine qui, dans le cadre de l’ancienne alliance, s’adressait au peuple naissant pris collectivement. Le temps vient, désormais, où la fidélité de chacun sera justement récompensée. Le retour de Babylone sera source de recommencement, au même titre que l’exode d’Egypte.

Telle la promesse faite à Abraham, la nouvelle alliance apparaît comme la seule volonté du dieu. Car, dans la solitude, Yahvé ne saurait exister.

L’on sait que l’auteur inconnu de l’Epître aux Hébreux reprendra l’oracle de Jérémie en des circonstances bien différentes :

« En parlant d’une alliance nouvelle, il vieillit la première. Or ce qui est vieilli et vétuste est près de disparaître. »
(Epître aux Hébreux VIII, 13)

Il prêchera une alliance fondée sur des promesses incomparables, avec Jésus comme médiateur et grand prêtre. Si le peuple n’existe que par décision d’un dieu électeur qui rassemble les siens, alors (le vieil) Israël ne sera plus l’élu. Non seulement il aura rompu l’ancienne alliance, mais il aggravera sa faute en refusant l’alliance nouvelle. C’est désormais le peuple chrétien qui se présentera en véritable Israël. Il se prétendra signataire du nouveau contrat (testamentum), car, désormais, Jésus est le fils, et non plus Israël.


YAHVE, LE DIEU 8/11
Doit-on nommer progrès
la voie qui conduit du multiple à l’un ?

vec un temps de retard, les Judéens se sont rangés aux conseils de prudente compromission, prodigués par le prophète Jérémie. Ils se sont assimilés à la société chaldéenne. Ils parlent l’araméen. Ils reconnaissent la divinité de Marduk. Chaque dieu ayant son lieu, Marduk est, à Babylone, le premier parmi les dieux :

« C’est le plus haut des dieux,
Suréminent par sa nature :
Sa membrure est grandiose
-Il est Suréminent de naissance !
»
(Cité par J. Bottéro et S. Noah Kramer
-La glorification de Marduk, 95-100-
in « Lorsque les dieux faisaient l’homme » Gallimard 1993)

Yahvé n’est donc plus dieu, à Babylone. Ici, c’est de Marduk que l’on dit qu’il a créé le monde, l’humanité et la vie.

« Puis Marduk agença un radeau à la surface de l’eau,
Produisit de la poussière et l’entassa sur le radeau :
Et il fit un remblai en bordure de la Mer..
Puis, pour laisser oisifs les dieux,
En cet emplacement de leur béatitude,
Il produisit l’humanité…
»
(Ibid. -Marduk, créateur du monde, 17-20)

Yahvé se voit ravir la Création entière. Cet autre dieu n’est ni plagiaire, ni voleur. Il est tout autant le créateur, né de l’imagination de ses fidèles. Or, la Création est donnée comme preuve majeure de l’existence de dieu. Si l’on peut croire qu’il s’agit d’un autre que Yahvé, tout est donc à recommencer !

« Ne le savez-vous pas, le l’avez-vous pas entendu,
ne vous l’a-t-on pas exposé depuis le commencement ?
N’avez-vous pas compris la fondation de la terre ?
»
(Livre d’Isaïe XL, 21)
« Ne le sais-tu pas, ne l’as-tu pas entendu ?
Yahvé est un Dieu éternel,
il a créé les extrémités de la terre,
il ne s’épuise ni ne se fatigue,
on ne peut sonder son intelligence.
»
(Ibid. XL, 28)

Celui que les exégètes nomment le Second Isaïe (l’auteur méconnu des chapitres XL-LV du Livre d’Isaïe) prête sa voix àYahvé qui s’écrie qu’il est dieu. En quelle faiblesse tombe un dieu, lorsque plus rien ne se passe en son nom ! Comme il est émouvant, mais aussi pitoyable, de voir Yahvé implorer son peuple, pour que celui-ci lui rende le culte et la vie !

« Car c’est moi qui suis Dieu ;
il n’en est pas d’autre !
Je le jure par moi…
»
(Ibid. XLV, 22-23)
« Je suis Yahvé, votre Saint,
Celui qui a créé Israël, votre Roi.
»
(Ibid. XLIII, 15)

Telle est la détresse de Yahvé, que le dieu en appelle au jugement de l’Histoire !

« Le peuple que je me suis formé
racontera mes louanges.
»
(Ibid. XLIII, 21)

Que serait, en effet, l’Histoire sans Yahvé ? Une suite d’événements insensés, n’est-ce pas ? En leur donnant un sens, ce dieu invente l’Histoire. Sans lui, l’Histoire devient naturelle. Il colore les événements d’une justification morale, qui cache ce que la vie a de nécessairement violent ; parce que le monde est ainsi fait, que vivre c’est avant tout survivre. Yahvé aurait-il besoin de l’Histoire, pour se justifier lui-même, en tant que créateur d’un monde où nul ne saurait vivre sans être à la fois objet et sujet des souffrances et de mort ?

Après la dispute sur la Création, dont la preuve de l’existence du vrai dieu constituait l’enjeu, voici la dispute au sujet de la maîtrise de l’Histoire. Yahvé joue sa raison d’être, après avoir joué son existence.

La puissance des Perses et des Mèdes emporte Babylone à son tour. Cyrus est le serviteur d’Ahura-Mazda, le dieu lumineux des Aryens. Il règne sur la terre entière. Pis encore, ce grand roi parmi les rois, le libérateur d’Israël, vient s’incliner devant Marduk !

« Seigneur Marduk, ô dieu suprême, à l’intelligence
insurpassable…
»
(Cité par J. Bottéro, in « Mésopotamie » - Le sentiment religieux,
p 253 –Gallimard 1992)

Yahvé fait face au paradoxe. Car nul événement ne peut échapper à Yahvé. Lui seul fait et refait l’Histoire. De même que le grand roi d’Assyrie n’avait pu prendre Samarie que selon le bon vouloir de Yahvé, Cyrus le Grand n’a été conduit de victoire en victoire jusqu’à Babylone, que pour servir, sans le savoir, ce dieu des Hébreux qu’il ne connaît pas !

« Ainsi a dit Yahvé à son oint,
à Cyrus que j’ai saisi par la main droite,
pour soumettre devant lui les nations
et détacher la ceinture sur les reins des rois,
pour ouvrir devant lui les deux battants
et pour que les portes ne restent pas fermées.
»
(Livre d’Isaïe XLV, 1)

Il est besoin de force rhétorique pour persuader les Judéens de quitter la ville ouverte, dans laquelle ils se sont établis :

« Sortez de Babel
fuyez du milieu des chaldéens !
»
(Ibid. XLVIII, 20)

Le dieu rachète son peuple ; non pas comme on rachèterait la liberté d’un esclave, pour la lui rendre. Son acte n’a pas la gratuité d’un pur amour. Yahvé propose un contrat. Il s’engage pour une alliance perpétuelle, selon les privilèges de l’alliance davidienne.

« Je conclurai avec vous une alliance perpétuelle,
la bienveillance fidèle promise à David.
»
(Ibid. LV, 3)

Dans l’esprit du Second Isaïe, le peuple élu est investi d’une mission sainte. Elle consiste à faire connaître au monde la vérité de Yahvé, roi d’Israël, dieu unique, créateur du monde. Soumis par les peuples qui ont fait l’Histoire (malgré nous, notre langage est marqué de l’empreinte de Yahvé), Assyriens, Babyloniens, Egyptiens, Mèdes et Perses, Israël se pose comme détenteur de la vérité.

« Ainsi a dit Yahvé, le roi d’Israël,
celui qui le rachète, Yahvé des armées :
Je suis le premier et je suis le dernier,
Hormis moi, pas de dieu !
»
(Ibid. XLIV, 6)

Que dit alors Cyrus le Perse, roi du monde ? Il proclame son admiration pour le grand seigneur Marduk, dieu des Babyloniens. Il déclare que tous les habitants de son empire jouissent d’une liberté totale.

« J’ai accordé à tous les hommes la liberté d’adorer leurs
propres dieux, et ordonné que personne n’ait le droit de les
maltraiter pour cela.
»
«J’ai ordonné qu’aucune maison ne soit détruite et qu’aucun
habitant ne soit dépouillé.
»
« J’ai garanti la paix, la tranquillité à tous les hommes. »
(Traduction du cylindre de Cyrus par Wilheim Eilers,
Acta Iranica, vol. II)

Antithèse ! Souvenons-nous, en effet, de la méchante loi du dieu biblique.
Si nous avons le choix entre la loi royale polythéiste et la loi divine de Yahvé, ne choisissons-nous pas celle du roi avec la liberté de croire ? Tout au long de notre lecture biblique, nous avions fini par oublier qu’il est un discours polythéiste de liberté, qui peut encore s’opposer au discours monothéiste de la coercition ; que le droit des peuples à la différence peut encore se dire contre la loi positive, à prétention universelle.

Doit-on nécessairement nommer progrès le cheminement qui mène du multiple à l’un ?

Dans l’esprit du roi perse, le Dieu du ciel est pluriel. Mais il n’empêche que Yahvé saisit opportunément sa chance, non sans devoir répéter inlassablement tout au long des pages du Second Isaïe : Et moi je suis Dieu.

Fidèle à son propre dieu, Ahura-Mazda, Cyrus proclame le fameux édit :

«Tous les royaumes de la terre, Yahvé le Dieu des cieux me les a donnés,
et il m’a chargé lui-même de lui rebâtir une maison à Jérusalem qui est en Juda.
Quiconque d’entre vous est de tout son peuple, que son Dieu soit avec lui,
qu’il monte à Jérusalem qui est en Juda, et qu’il construise la maison de Yahvé,
le Dieu d’Israël ; c’est le Dieu qui est à Jérusalem.
Et que tous le reste [du peuple], -de tous les lieux où il séjourne,-
Les gens de sa localité le muniront d’argent, d’or, de biens, de bétail,
Avec des offrandes volontaires pour la maison du Dieu qui est à Jérusalem.
»
(Esdras I, 2-4)
YAHVE, LE DIEU 9/11
L’Histoire s’enroule et le dieu ne maîtrise rien !

près que Yahvé a assouvi sa fureur à l’encontre de son peuple infidèle, il promet le retour aux temps davidiens.

«Je secourrai mes brebis et elles ne seront plus une proie. Je jugerai entre les brebis. Puis je susciterai à leur tête un seul pasteur qui les paîtra, mon serviteur David ; c’est lui qui paîtra, c’est lui qui sera pour elles un pasteur. Alors moi, Yahvé, je serai leur Dieu, tandis que mon serviteur David sera prince au milieu d’elles. Moi, Yahvé, j’ai parlé ! Je conduirai avec elles une alliance de paix.»
(Ezéchiel XXXIV, 22-25)

Cette Histoire, que le dieu a inaugurée dès le commencement, et dont nous avons vu qu’elle était orientée, cette histoire n’est pourtant faite que de recommencements. La recherche du sens correspond à la mise en ordre de la création. Néanmoins, l’on voit que l’Histoire s’enroule indéfiniment sur elle-même. Chaque fois l’alliance du dieu avec son peuple est à refaire.

Yahvé ne maîtrise rien !

Et si ce qui importait, dans toute cette histoire, si l’essentiel n’était que le saint nom du dieu ? Le sceau de David qui prescrit la légalité, c’est-à-dire, la justification de la loi ?

« Ainsi a dit Adonaï Yahvé : Ce n’est pas en considération de vous que j’agis, maison d’Israël, mais à cause de mon saint nom que vous avez profané parmi les nations chez lesquelles vous êtes allés : je sanctifierai mon grand nom profané parmi les nations au milieu desquelles vous l’avez profané et les nations seront que je suis Yahvé. »
(Ezéchiel XXXVI, 22)

Quand plus rien de l’œuvre divine ne tient debout, quand sa propre création s’est anéantie dans le vide des nations, que reste-t-il, sinon le nom ? Ce nom terrible qui impose la loi.

« Mon œil ne s’apitoiera pas, je serai sans merci ; (…) Je suis Yahvé qui frappe. »
(Ezéchiel VII, 9)

Tous les peuples étrangers qui se sont réjouis des tribulations et des malheurs du peuple élu, sont promis à la vengeance et voués à l’extermination.
Parmi les sentences divines, ne citons que celle qui vise les Philistins qui peuplent la bande de Gaza :

« Voici que je vais étendre ma main contre les Philistins, je retrancherai les Keréthiens et je ferai périr ce qui reste sur le littoral de la mer. J’exercerai contre eux de grandes vengeances, avec de furieuses remontrances et ils sauront que je suis Yahvé lorsque je leur appliquerai ma vengeance. »
(Ezéchiel XXV, 16-17)

A l’image du sentiment exprimé par Yahvé lui-même, le messianisme et les apocalypses judéo-chrétiennes vont également considérer l’Histoire d’un point de vue xénophobe. Les nations étrangères ne sont que néant et vide (Opus cit. Isaïe XI, 17). Elles sont ce que le mal est au bien, ce que le néant est à l’être. Yahvé n’autorise pas l’édification d’une autre Histoire que la sienne. Ce serait limiter sa création à celle des choses, limiter sa toute-puissance, sans laquelle il n’est plus l’unique.

YAHVE, LE DIEU 10/11
Ce mal que la raison de dieu ne justifie pas

e judaïsme en train de naître se fonde sur la responsabilité des individus, pris comme membres du peuple choisi. Ils ne peuvent être sauvés que parce qu’ils appartiennent au peuple. La loi codifie la volonté du dieu à laquelle le fidèle obéit scrupuleusement. La sagesse apparaît comme l’art de vivre conformément à la hiérarchie des valeurs, que la loi édicte dans son code moral.

Le judaïsme se constitue sur un juridisme extrême, qui ordonne le royaume de Yahvé. La rigidité de la norme requiert la haine de l’étranger, qu’elle assimile au mal. Elle brandit l’anathème qui retranche et exclut. Les guides du peuple ne sont pas rois. Ils sont scribes, prêtres et docteurs de la loi.
Le livre des Psaumes et les recueils des Proverbes affirment la justice infaillible du dieu. L’affaire jugée est entendue : le bonheur pour les justes et le malheur pour les pécheurs. Car il ne suffit pas d’être heureux, encore faut-il que les autres ne le soient pas !

Mais le scandale demeure. Objectivement, les fidèles de Yahvé ne sont pas nécessairement plus heureux que les libertins. Pis encore, il semble bien que tous les morts souffrent la même existence négative au Shéol infernal. Quels que soient les contours que l’on prend, pour tenter de dire la différence entre le vrai et le faux bonheur, il convient pour les théologiens de réduire l’aporie.
Une vie après la mort devient alors une évidence de la justice présupposée du dieu. Le problème posé par les atermoiements de la justice divine, ici-bas, se trouve ainsi résolu. La justice reste à venir !

La vie après la mort sauve la justice du dieu et sa valeur de rétribution. Mais pourquoi sa justice absolue permet-elle l’existence du mal immérité ?
Le scandale du mal reste entier. Le mal, ce sont les autres, dit Yahvé ; observe mes commandements et tu ne connaîtras pas le mal. Néanmoins, et quoiqu’il dise, n’y a-t-il pas, à l’évidence, un mal sans raison, un mal que la raison divine ne justifie pas ?

La lecture du Livre de Job, que l’on date du milieu du Ve siècle, ne résout rien :

« Et Yahvé répondit à Job, du sein de la tempête, et dit :
Ceins donc tes reins comme un homme,
je te questionnerai et tu m’instruiras.
Est-ce que vraiment tu casseras mon jugement,
tu me condamneras pour que tu aies raison ?
As-tu un bras comme celui de Dieu
et tonnes-tu d’une voix comme la sienne ?
»
(Livre de Job XL, 6-9)

La grandeur du créateur, maître de l’univers, et la puissance de sa parole légale dépassent de si haut l’entendement du fidèle que, quoiqu’il fasse, il ne peut que se taire et obéir !

YAHVE, LE DIEU 11/11
L’Ancien et le Nouveau Testament sont irréductibles

’empire du monde n’a plus son centre à Babylone, mais à Rome. Le Cercle du temps refait un tour. L’on connaît la suite ! Et si Yahvé voulait bien, cette fois-ci, que l’on retourne à la case du roi David ?
L’avènement de Jésus donne, à ses disciples, l’espoir que le moment de la restauration de la dynastie davidienne est arrivé.

« Car il était de la maison et de la lignée de David. »
(Luc II, 4)

Dès lors, ils vivent la crucifixion comme un désenchantement.

« Nous espérions que ce serait lui qui rachèterait Israël. »
(Luc XXIV, 21)

Les disciples de Jésus, qui comptent parmi eux nombre de fondamentalistes et de prêtres, pratiquent le judaïsme avec une grande dévotion. Jacques, frère de Jésus, Pierre et Jean sont à la tête du mouvement. Ils ont le sentiment qu’Israël est coupable de l’échec de la mission de Jésus, mort, finalement, conformément à l’annonce des prophètes.

Mais Yahvé réalisera sa promesse malgré tout ! Il rendra son messie à Israël, dans toute sa puissance et sa gloire, afin que la royauté soit rétablie. La mission des disciples consiste désormais à préparer le chemin du retour de l’envoyé du dieu.

La mission de Jésus répondait aux seuls espoirs nationalistes et à la seule attente du peuple élu. L’idéologie royale et la doctrine de l’alliance du peuple et de son dieu lui donnaient tout son sens.

« Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. »
(Matthieu XV, 24)

Jésus apparaissait comme le serviteur d’une nouvelle alliance, venu accomplir la loi :

« Ne croyez pas que je sois venu défaire la Loi ou les Prophètes ; je ne suis pas venu défaire mais remplir.
Oui, je vous le dis, tant que n’auront pas passé le ciel et la terre, pas un i, pas un point ne passera de la Loi, que tout ne soit arrivé.
Celui donc qui délie l’un des moindres des commandements et qui enseigne ainsi les hommes sera appelé le moindre dans le règne des cieux, mais celui qui le pratique et l’enseigne sera appelé grand dans le règne des cieux.
»
(Matthieu V, 17-19)

La mission des disciples ne saurait consister à convertir les étrangers en masse, à la foi en Jésus, le messie d’Israël.

« Ces douze, Jésus les envoya en leur ordonnant ceci : Ne prenez pas le chemin des nations ; n’entrez pas dans une ville de Samaritains ;
allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël.
Où vous passez, proclamez que le règne des cieux approche.
»
(Matthieu X, 5-6)

Les étrangers sont méprisés et détestés comme chiens :

« Mais Jésus disait : Laisse d’abord les enfants se rassasier, car ce n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. »
(Marc VII, 27)

et comme cochons :

« Ne donnez pas aux chiens ce qui est saint, et ne jetez pas vos perles devant les cochons, de peur qu’ils les piétinent avec leurs pattes et se retournent pour vous déchirer. »
(Matthieu VII, 6)

L’étranger, tout autre par ses coutumes, ses lois et ses dieux demeure forcément la figure du mal :

« Mieux leur aurait valu ne pas connaître le chemin de la justice que de l’avoir connu et de se détourner du saint commandement qui leur était donné.
Il leur est arrivé ce que dit ce proverbe vrai : Le chien retourne à ce qu’il a vomi et la truie lavée se revautre au bourbier.
»
(2 Pierre II, 21-22)

La fin de l’Histoire (mais l’on sait qu’il s’agit d’une fausse fin) est décidée par Titus en l’an 70 ap JC, lorsqu’il prend Jérusalem et la ruine. La communauté des disciples de Jésus est alors comptée au nombre des fils d’Israël. Elle ne semble guère échapper au massacre, tout au moins pour sa part la plus fondamentaliste. Le temple est finalement détruit. La copie authentifiée de la Torah est amenée à Rome. Elle est déposée dans le palais impérial sur ordre de Vespasien.

Le judéo-christianisme conquérant reprendra l’héritage et relèvera le nom.

« Vous êtes une race élue, une royale prêtrise, une nation sainte, un peuple acquis pour proclamer les vertus de celui qui vous a appelés des ténèbres à son étonnante lumière.
Vous qui jadis n’étiez pas un peuple, vous êtes maintenant le peuple de Dieu. Vous à qui on ne faisait pas miséricorde, on vous a maintenant fait miséricorde.
»
(1 Pierre II, 9-10)

Jérusalem détruite, Rome aura son temple et ses prêtres. Elle cherchera à fédérer les peuples sous son autorité, pour devenir la capitale du royaume de dieu. Le premier schisme sera celui de Marcion de Sinope (144 ap JC). Il s’élèvera, en disciple de l’apôtre Paul, contre le créateur et le maître des lois. Il annoncera l’irréductibilité de l’Ancien et du Nouveau Testament. Enseignant un dualisme absolu, il refusera de voir en Yahvé, ce méchant dieu, le dieu de Jésus Christ.

YAHVE, L’ARCHONTE 1/7
Si l’on en croit l’auteur des Actes des apôtres,
Paul s’adresse avec grand dépit aux Juifs d’Antioche :

lors Paul et Barnabé leur dirent franchement : C’était à vous d’abord qu’il fallait dire la parole de Dieu ; mais puisque vous la rejetez et que vous-mêmes ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle, voilà que nous nous tournons vers les nations, ainsi que le Seigneur nous l’a commandé : Je t’ai mis pour être la lumière des nations et leur salut jusqu’au bout de la terre. »
(Actes XIII, 46-47)

L’auteur des actes s’emploie toujours à concilier l’inconciliable, c’est-à-dire les interprétations opposées que Pierre et Paul peuvent faire de l’avènement de Jésus le Nazaréen. Pourtant, il ne peut éviter de rapporter des faits qui sont encore dans les mémoires. La rupture est nette. Il faut cependant noter que, contrairement à l’argument avancé, ce n’est pas le Seigneur qui a commandé, puisque la citation est tirée du Livre d’Isaïe (selon la traduction des Septante XLIX, 6). C’est Paul qui donne à l’évangile une praxis universaliste. Barnabé ne le suivra pas jusqu’au bout des reniements ou de la conversion.

La prédication de Paul s’oppose si radicalement à l’enseignement des Juifs (les judéo-chrétiens au sens fort) qu’il est enjoint de se taire ! Après une discussion assez vive (Actes XV, 2), Paul doit monter à Jérusalem pour s’expliquer devant Jacques, le frère du Seigneur, et la communauté des disciples. Il ne peut encore faire fi de la caution de ceux qu’on tient pour des notables (Galates II, 6) ! Il obtempère, dans le but de légitimer le sens de sa propre prédication.

Les Actes des apôtres sont l’œuvre d’un Helléniste qui semble être l’auteur de l’Evangile de Luc. Il se fait l’apologiste du Paul qu’il choisit de nous faire connaître. L’on date habituellement son récit de la fin du premier siècle. Il porte, écrites entre les lignes, les traces des relations conflictuelles que Paul entretient avec la Communauté de Jérusalem. L’auteur s’emploie cependant à donner une impression d’unité. Il attribue à Pierre, un rôle de trait d’union entre l’ancienne et la nouvelle loi. L’on peut rapprocher ici l’interpolation falsificatrice introduite dans l’Epître aux Galates : Car celui qui a fait de Pierre l’apôtre des circoncis a fait de moi l’apôtre des nations. (Galates II, 7-8) (Paul dit toujours Képhas, jamais Pierre)

De même que pour les textes de l’Ancien Testament, revisités dans la première partie, nous ne pénétrerons pas, ici, dans les labyrinthes de l’exégèse ; sinon pour prendre en compte les données les plus unanimement reconnues. Nous nous contentons d’une lecture simple, telle que chacun peut la faire.

Dans le judaïsme, le religieux et le politique ne constituent pas deux domaines séparés. La pensée religieuse est en effet tournée vers ce monde-ci. Il est compris comme l’œuvre de Yahvé, à laquelle les hommes doivent rendre sa perfection originelle. Tel est le rôle du Sauveur d’Israël. L’âme humaine est liée au corps. Elle n’est pas tournée vers un au-delà mythique qui serait le domaine de l’esprit. Tout est donc à la fois religieux et politique.

Jésus le Nazaréen est l’équivalent de Jésus le Saint. Ce qui signifie qu’il est consacré à Dieu. Tel est le nom par lequel se désignaient les Esséniens et les premiers disciples de la communauté de Jérusalem. Lorsque l’Evangile de Matthieu tente un jeu de mot pour expliquer Nazaréen par Nazareth (la ville sainte), l’on comprend qu’il dissimule un fait majeur. Le mouvement de Jésus prend en effet racine dans la mouvance fondamentaliste essénienne, baptiste et zélote. Lorsque la rupture de Jésus avec l’ensemble de ces mouvements politico-religieux s’avère patente, la trahison apparaît dans l’ordre des choses.

La rupture des judéo-chrétiens avec le fondamentalisme autorise son rapprochement avec le pharisaïsme. Par leur foi en Jésus ressuscité, les disciples se distinguent, sans se séparer des pharisiens. Gamaliel apparaît comme un docteur de la Loi respecté de tout le peuple (Actes V, 34). Il est le maître pharisien de toute une génération (Rabbi). Il sera reconnu comme l’un des grands sages de l’histoire du judaïsme. C’est lui qui prend la défense des disciples de Jésus que le parti sadducéen (collaborateur avec Rome et adversaire des fondamentalistes) vient de traduire devant le Sanhédrin :

« Alors quelqu’un du Sanhédrin, un pharisien appelé Gamaliel, docteur de la Loi, précieux pour tout le peuple, se leva et ordonna qu’on fasse sortir un instant ces hommes ; puis il dit : Israélites ! prenez garde à ce que vous allez faire de ces hommes ! Avant ces jours-ci, en effet, Theudas s’est levé ; c’était soi-disant quelqu’un et un nombre d’environ quatre cents hommes penchaient pour lui ; il a été supprimé et tous ceux qui lui faisaient confiance ont été défaits et réduits à rien. Après lui s’est levé Judas le Galiléen, dans les jours du recensement ; et il traînait du peuple derrière lui. Celui-ci aussi a péri et tous ceux qui lui faisaient confiance ont été dispersés. Et maintenant, je vous le dis, éloignez-vous de ces hommes et laissez-les ; car si leur entreprise ou leur œuvre vient des hommes, elle se défera et, si elle est de Dieu, vous ne pourrez pas les défaire. Que jamais on ne vous trouve adversaire de Dieu. Ils lui firent confiance.»
(Actes V, 34-39)

Oublions la justification que cherche ici l’auteur des Actes. Il faut retenir que Gamaliel, le docteur de la Loi, a défendu les disciples de Jésus. Or, jamais il n’aurait pu prendre parti pour l’apôtre Paul, considéré comme le pire des renégats !
La Communauté paulinienne se libère d’autant plus rapidement du fondamentalisme juif, qu’elle connaît l’influence hellénique et, par conséquent, de la philosophie. Elle se libère du judaïsme dans son ensemble, au point de considérer la Torah de Moïse comme une loi satanique !

La révélation de Jésus, que Paul affirme avoir reçue comme une grâce sur le chemin de Damas, est restée suspecte aux yeux des disciples. Jacques, Pierre, Jean et les autres sont des témoins qui ont connu personnellement Jésus. Ils ont entendu sa prédication. Parce qu’il est le frère du Seigneur (Galates II, 19), suivant l’ordre dynastique, Jacques se trouve à la tête du mouvement messianique. Il est gardien de l’idéologie royale du sauveur d’Israël, gardien de la maison de David. Il est dépositaire de l’enseignement originel. Paul n’a pour lui que son incroyable conversion !

En tant qu’il est le descendant du roi David, appelé à restaurer l’ordre monarchique de droit divin, les étrangers n’ont rien à attendre du messie d’Israël. L’histoire de la dynastie davidienne montre qu’ils ont plutôt à craindre qu’à espérer ! Il reste cependant que les fils d’Israël constituent aux yeux de Yahvé une dynastie de prêtres et une nation sainte (Exode XIX, 6), dont la mission divine consistera à proclamer sur la terre entière le nom unique de Yahvé. Alors, on appellera Jérusalem « Trône de Yahvé » et les nations conflueront vers elle. (Jérémie III, 17).

Jacques décide donc de clore la controverse de Jérusalem : Il admet qu’il n’est pas obligatoire de convertir au judaïsme les disciples issus de la gentilité. Ceux qui n’auront pas rang de prosélytes (convertis à la Loi de Moïse) devront observer les lois que Yahvé donna à Noé. Il fut donc décidé que le mouvement des disciples de Jésus réunirait, dans une même attente messianique, des Juifs et des Craignant-Dieu. Dans l’esprit de Jacques, il apparaît clair que la conversion de la gentilité interviendra complètement lors du retour de Jésus pour l’inauguration du Royaume de Yahvé.

« Mais pas une seconde nous ne leur avons cédé jusqu’à nous soumettre, car il fallait que pour vous la vérité de l’évangile demeure. Et quant à ceux qui passaient pour être quelque chose (ce qu’ils étaient alors, peu m’importe, Dieu ne juge pas sur la mine) ces notables, donc, ne m’ont rien conseillé ; bien au contraire, voyant que l’évangile m’était confié pour les prépucés et connaissant la grâce qui m’a été donnée, Jacques, Képhas et Jean, qui passaient pour être les colonnes, nous ont donné la main, à moi et à Barnabé, pour une association où nous serions, nous pour les nations, et eux pour les circoncis ; nous n’avions qu’à nous souvenir des pauvres ; ce que je me suis efforcé de faire. »
(Galates II, 7-9 -sans l’interpolation-)

Le dessein de Paul est clairement de fonder une religion nouvelle. La fin des temps qu’il annonce s’apparente bien plus à une vision stoïcienne qu’à une apocalypse juive : Je vous le dis, frères, la chair ni le sang ne peuvent hériter du règne de Dieu, ni le destructible hériter de l’indestructible (1 Corinthiens XV, 50).
Paul se retrouve un temps avec les Hellénistes : C’est d’abord à Antioche qu’on traita les disciples de Chrétiens. (Actes XI, 26) Paul se donne les moyens rhétoriques de convertir :

« Et libéré de tout, je me suis asservi à tous pour en gagner un plus grand nombre. Et je me suis fait juif avec les Juifs pour gagner les Juifs : soumis à la Loi avec ceux qui sont sous la Loi, moi qui ne suis pas sous la Loi, pour gagner ceux qui sont sous la Loi. J’ai été sans loi avec ceux qui sont sans loi, moi qui ne suis pas sans loi de Dieu, puisque sous la loi du Christ, pour gagner les sans-loi. Je me suis fait faible avec les faibles pour gagner les faibles ; je me suis fait tout à tous pour en sauver du moins quelques-uns. Et je fais tout pour l’évangile, pour y avoir part. »
(1 Corinthiens IX, 19-23)

La problématique paulinienne de la loi se retrouve dans ce témoignage de l’apôtre.

- Reprenons : Soumis à la Loi (la Torah de Moïse) avec ceux qui sont sous la Loi (les Juifs). Paul précise qu’il n’est pas sous la Loi (la Torah de Moïse). Il tire gloire d’avoir rejeté ce que nous appellerons l’Ancien Testament :

« Circoncis à huit jours, Israélite de race, tribu de Benjamin, Hébreu issu d’Hébreux et, pour la Loi, pharisien ; pour le zèle, persécuteur de l’église ; pour la justice légale, irréprochable. Mais cela qui m’était un gain, je l’ai estimé comme un détriment, à cause du Christ. »
(Philippiens III, 5-7).

Le reniement est à rapprocher de l’Evangile de Matthieu afin de comprendre rapidement que nous sommes en présence de deux interprétations antithétiques de l’avènement de Jésus le Nazaréen.

« Ne croyez pas que je sois venu défaire la Loi ou les Prophètes ; je ne suis pas venu défaire mais remplir. Oui, je vous le dis, tant que n’auront pas passé le ciel et la terre, pas un i, pas un point ne passera de la Loi, que tout ne soit arrivé. Celui donc qui délie l’un des moindres des commandements et qui enseigne ainsi les hommes sera appelé le moindre dans le règne des cieux, mais celui qui le pratique et l’enseigne sera appelé grand dans le règne des cieux. »
(Matthieu V, 17-19)

- Reprenons la problématique de la loi : Pour gagner ceux qui sont sous la Loi. Paul accepte de se soumettre à la Loi, sans conviction, dans le seul but de convertir les Juifs à cette interprétation du christianisme qui abolit nécessairement la Loi.

J’ai été sans loi avec ceux qui sont sans loi. C’est-à-dire, au sein de la gentilité qui ne possède pas une loi fondamentale, telle que la Torah de Moïse. Paul se comporte comme les Romains, les Hellènes ou les Galates dans l’intention de les convertir. En ce sens, il accepte de se soumettre aux lois des nations.

Moi qui ne suis pas sans loi de Dieu, puisque sous la loi du Christ. Paul différencie donc la loi de Dieu à laquelle il se conforme, d’avec la Torah de Moïse qu’il renie. La loi du Sinaï n’est pas une loi divine. L’alliance partie du mont Sinaï enfante à l’esclavage. (Galates IV, 24) Il s’agit du service de la mort aux lettres gravées sur pierre (2 Corinthiens III, 7)

La conversion de Paul sur le chemin de Damas exprime sa désobéissance. Il refuse de pourchasser les Esséniens et les Chrétiens. Il désobéit à la mission que le grand-prêtre lui a confiée, au nom de Yahvé, en application de la Torah de Moïse. Il prend soudaine conscience qu’une loi extérieure à l’homme ne saura jamais être imposée que par la force. Or, la force ne peut prétendre contenir la qualité universelle qui témoigne de la vérité de Dieu. Seule la loi intérieure à l’homme, la loi de la conscience universellement partagée par les esprits éclairés, peut prétendre à la vérité universelle. La relation d’amour doit remplacer la relation légale. Tel est le sens de la conversion paulinienne et de son rejet de l’Ancien Testament, de Yahvé et de ses commandements.

YAHVE, L’ARCHONTE 2/7
En attaquant Simon le Magicien,
l’Eglise classique vise Paul

imon le Magicien apparaît, chez les pères de l’église ?particulièrement sous la plume d’Irénée (évêque de Lyon au IIe s.)? comme le grand fauteur de trouble, celui de qui dérivèrent toutes les hérésies. (Irénée – Contre les Hérésies I, 23, 2) C’est ainsi que le schisme fondateur de Paul se trouve occulté. Il n’y a plus de place pour le doute quant à la paternité de l’hérésie.

« Croyez salutaire la patience de notre Seigneur comme vous l’a aussi écrit, selon la sagesse qui lui fut donnée, notre cher frère Paul dans toutes les lettres où il parle de ces choses. Certaines y sont rébarbatives, et les ignorants et les instables les tordent comme les autres écritures pour leur propre perdition. Chers, vous êtes donc prévenus, gardez-vous d’être entraînés par l’égarement des criminels et de déchoir de votre fermeté. »
(2 Pierre III, 15-17)

Les pensées de Simon restent pourtant associées à celles de Paul. Tous deux partagent la volonté de libérer les convertis de l’autorité du temple et de sa loi. La tradition clémentine (l’Eglise judéo-chrétienne) n’hésite pas à attaquer Paul autant que le Magicien.

« Car certains de ceux qui viennent de la gentilité ont repoussé ma prédication conforme à la Loi pour adopter l’enseignement, contraire à la Loi, de l’homme ennemi (c’est-à-dire Paul) et ses bavardages frivoles. Et c’est de mon vivant même que quelques-uns ont tenté, par des interprétations artificieuses, de dénaturer le sens de mes paroles en vue de l’abolition de la Loi. »
(Lettre de Pierre à Jacques II)

Simon est aussi attentif à légitimer son autorité que l’apôtre lui-même.

« Simon eut foi lui aussi, se fit immerger et ne quitta plus Philippe. »
(Actes VIII, 13)

Mais le Magicien semble définitivement ailleurs. En cette époque où une myriade d’envoyés célestes, de divins prophètes et de messies fleurissent le long des chemins d’Orient, le peuple de Samarie reconnaît en lui La Puissance de Dieu, celle qu’on appelle la Grande. (Actes VIII, 10) A Rome, son succès est considérable.

Simon inaugure la gnose comme un savoir libérateur et salvateur en lui-même. L’attitude gnostique se révèle toujours cohérente dans son face à face avec le monde. Elle constitue un modèle récurrent pour une autre religiosité, mais un risque considérable de démystification et de désacralisation du monde et des puissances qui l’organisent. Intellectuelle tout autant que compatissante, la gnose donne à saisir le sens de son enseignement mythique. Par la grâce ou la prédestination, le gnostique est amené jusqu’à la révélation intérieure de son authentique personnalité, non conforme à la réalité du monde qui l’entoure.

Simon enseigne qu’il n’est d’autre Principe divin que le silence énigmatique, impénétrable et à jamais mystérieux. Le silence se meut en l’esprit et la pensée surgit. Par le gouvernent de l’esprit et la pensée créatrice, le monde se déploie en une création plurielle qui s’éloigne du Principe. Cette création finit par échapper à la pensée. Elle s’organise en un maillage de puissances violentes et dominatrices. Le destin de tout être créé s’inscrit alors dans la dualité de la proie et du prédateur.

Préparé à recevoir la gnose, l’homme s’interroge sur la nature de son existence. Il se sent étranger à la passion et au tumulte du monde. La souffrance et le mal lui apparaissent à ce point indissociables de la condition humaine qu’il en vient à engager le procès du dieu créateur. La gnose ne lui apporte pas seulement la confirmation qu’il est étranger au monde, mais encore, en lui révélant l’intemporalité de son être, elle le retire d’une situation accidentelle et contingente :

« Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui, mais parce que vous n’êtes pas du monde, parce que mon choix vous a tirés du monde, le monde vous hait. »
(Jean XV, 19)

Délivré de ses angoisses, de ses craintes et de ses dilemmes, l’homme se réhabilite lui-même dans une attitude existentielle de rupture conforme à l’authenticité de son être.

Hélène est la compagne de Simon. Probablement le seul prédicateur de son temps à faire couple. Mieux encore, et parce qu’il est de nature provocatrice, le Magicien affirme avoir racheté Hélène dans un lupanar de Tyr. Il la présente comme l’image de la plus actuelle et de la plus vile incarnation de la Pensée rétablie par lui-même dans son lien avec l’Esprit. Que voir d’autre, en effet, en une prostituée, sinon l’image de l’amour déchu dans la violence et le commerce de la rue ? L’amour comme marchandise, sinon comme butin !

Le gnostique parvient à ressentir son corps comme un vêtement charnel distinct de lui-même. Il est objet de coercition, de châtiment, d’humiliation et de souffrance. Mais il est tout autant objet de désirs. De sorte que la désobéissance aux commandements et aux sentences de Yahvé peut s’exercer aussi bien dans un sens ascétique que libertaire. Car l’insoumission est le signe de la foi ! Ne pas se conformer à la volonté du créateur est le signe d’une nouvelle piété.

Dans la même logique, les gnostiques refusent la croyance en la résurrection de la chair. Ils enseignent le docétisme, c’est-à-dire, une interprétation spirituelle et intellectuelle de l’action de Jésus, dont l’incarnation dans l’histoire juive ne devient qu’apparente.

Le monde au sein duquel se déroulent nos vies n’est pas l’œuvre du Principe divin, mais la conséquence d’une perte de l’Esprit par la Pensée créatrice. La mythologie de Simon constitue une abstraction mettant en scène les anges, comme puissances qui se partagent le monde et dictent leurs propres lois. Le premier d’entre eux, le plus pervers de tous, le plus menteur, le plus violent, n’est autre que Yahvé. Il se choisit en partage le peuple juif.

« Quant aux prophètes, c’est sous l’inspiration des Anges auteurs du monde qu’ils avaient débité leurs prophéties. Aussi les fidèles de Simon et d’Hélène ne devaient-ils plus se soucier d’eux, mais en hommes libres, faire tout ce qu’ils voulaient : ce qui sauvait les hommes, c’était la grâce de Simon, non les œuvres justes. Car il n’y avait point d’œuvres justes par nature, mais seulement par convention, selon qu’en avaient disposé les Anges auteurs du monde dans le but de réduire les hommes en esclavage par de tels commandements. Aussi Simon promettait-il de détruire le monde et de libérer les siens de la domination des Auteurs du monde. »
(Irénée, Contre les Hérésies I – 23, 3)

En corrigeant l’outrance dans la diatribe d’Irénée contre Simon, nous retrouvons Paul :

- Les Anges auteurs du monde / La Loi prescrite par les anges et de la main d’un médiateur (Galates III, 19)

- En hommes libres / Le Christ nous a libérés pour la liberté. Debout, donc ! et que l’on ne nous retienne plus sous le joug de l’esclavage ! (Galates V, 1)

- Faire tout ce qu’ils voulaient / Tout m’est permis, mais tout ne profite pas. Tout m’est permis, mais rien n’aura pouvoir sur moi. - Tout est permis, mais tout ne bâtit pas. (1 Corinthiens VI, 12 - X, 23)

- Ce qui sauvait, c’était la grâce, non les œuvres justes / Par les œuvres de la Loi nulle chair ne sera justifiée devant lui - Si c’est par la grâce, ce n’est pas par les œuvres. (Romains III, 20 - XI, 6) - Nous qui savons que l’homme n’est pas justifié en fonction des œuvres de la Loi s’il ne l’est pas par la foi au christ Jésus. (Galates II, 16)

Le gnostique à qui est révélé le secret de l’ordonnancement du monde qui l’entoure, le manipule et l’asservit, n’a d’autre dessein que de refuser d’entrer dans le jeu du créateur. Il rejette l’enseignement des juges et des prophètes qui prétendent parler au nom d’un dieu, quand ils ne mettent leurs voix qu’au service d’une énorme machination. Il ne reconnaît aucune légalité aux institutions qui perpétuent l’erreur et la complexité du monde. Il désobéit à la loi au nom d’une liberté essentielle.

Après Paul, Simon de Samarie a suscité la révolte contre Yahvé et ceux qui le servent

YAHVE, L’ARCHONTE 3/7
La gnose reconnaît Yahvé comme le Principe mauvais

e schisme de Samarie (dont Irénée nous dit que Simon le Magicien est la cause) va générer de nombreuses communautés christo-gnostiques. Ménandre, disciple de Simon, transmet à son tour l’enseignement du maître à ses propres disciples, Saturnin et Basilide, qui, l’un à Antioche, l’autre à Alexandrie, apparaissent comme les pères des courants gnostiques liés par un anti-judaïsme radical. Le leitmotiv est le renversement des valeurs attachées à la loi et au service de Yahvé.

La pensée christo-gnostique se développe au même moment où se formalise l’idéologie judéo-chrétienne. C’est d’ailleurs afin de se défendre contre la subversion gnostique que l’Eglise classique s’enferme dans le dogme. De même que les Pharisiens érigeaient la Michna, comme un mur pour protéger la Torah, au fur et à mesure des luttes intellectuelles qu’elle livre ?et qui deviendront, par la force des choses, les inquisitions brûlantes et sanglantes que l’on sait?, l’Eglise érige un système doctrinal pour protéger la foi. De la sorte, après avoir aboli la loi de Moïse sous l’influence paulinienne, elle réintroduira la loi et affirmera l’inspiration divine de l’Ancien Testament.

En effet, le judéo-christianisme ne peut bâtir son Eglise mondaine sans le secours de l’autorité dont nous savons qu’elle appartient à Yahvé. D’autre part, le judéo-christianisme ne peut régenter le monde et donner un sens à son histoire sans la légitimité que Yahvé donne à son peuple nouvellement élu et aux ministres qui le servent. Yahvé-Adonaï s’appellera simplement Theos ou Deus, selon que l’on parlera grec ou latin.

L’histoire du judéo-christianisme apparaît donc très rapidement comme la victoire du dogme contre les déviations et les hérésies. Elle accèdera au rang d’Histoire officielle lorsque le pouvoir politique recevra l’onction du représentant du dieu créateur. Parce qu’il exerce son emprise sur le temps, Yahvé impose son dessein et sa domination. Par l’Histoire telle qu’il l’écrit, il s’attribue le temps passé ; par la voix des prophètes, il s’assure du temps à venir ; quant au temps présent, il le contrôle par la loi qu’il édicte.

« Car à toi appartiennent la puissance et la gloire, pour les siècles. »
(La Didaché VIII, 2)

Sur le modèle de Yahvé, l’espace ne comble pas la soif de domination des puissances du monde. Elles nécessitent d’établir leur autorité sur le temps, afin d’ordonner la destinée des hommes. Ainsi se déploie le drame humain qui, selon la pensée christo-gnostique, s’accomplit et se prolonge en une chaîne fatale de réincarnations jusqu’à la libération parfaite. Si l’histoire de la pensée et du mouvement gnostique pouvait être écrite, elle apparaîtrait comme une Histoire en négatif, une contre-Histoire que le monde jugerait rapidement comme une non-Histoire. Le monde dans sa totalité représente, en effet, une erreur insensée.

La gnose est provocante. Son lot reste celui des idées maudites desquelles seuls quelques fragments parviennent à tromper la vigilance des censeurs. On ne les trouve généralement que portées par la critique sévère des détracteurs, pris dans leurs témoignages partiaux ou leurs interprétations fallacieuses.

Les idées contenues dans les écrits pauliniens et johannites se trouvent souvent chez Saturnin comme chez Ménandre. Il faut cependant comprendre que le saut irréversible de la gnose réside en la reconnaissance du dieu créateur comme le Principe mauvais opposé au Principe divin que nul ne saurait connaître, et que Ménandre nomme la Première Puissance.

« Pour Saturnin, tout comme pour Ménandre, il existe un Père inconnu de tous, qui a fait les Anges, les Archanges, les Vertus et les Puissances. Sept d’entre ces Anges ont fait le monde et tout ce qu’il renferme. L’homme, lui aussi est l’ouvrage des Anges (…) Le Dieu des Juifs est l’un des Anges (…) Satan est lui aussi un Ange, mais un Ange opposé aux Auteurs du monde et, par-dessus tout, au Dieu des Juifs. »
(Irénée, Contre les Hérésies I – 24, 1-2)

Conversion totale ! Mais dans le domaine de la foi, un mythe en vaut bien un autre. Le doigt de Yahvé désignait le mal, en pointant les nations étrangères au peuple élu. Par la voix du prophète Isaïe, il signifiait qu’il les tenait pour néant et pour vide, c’est-à-dire pour une non-création. Seule la création de Yahvé était juste et bonne. A l’inverse, dans l’idée christo-gnostique, c’est bien dans le créé que niche et réside le mal et, plus nettement, dans la part que Yahvé s’est octroyée par la malédiction de la loi.

YAHVE, L’ARCHONTE 4/7
Le Christ apporte aux hommes un nouveau concept de Dieu

asilide (1er-3e quart du IIe siècle) reçoit l’évangile de Paul comme celui de l’unique et véritable apôtre du Christ. L’on sait que le Jésus historique est absent des Lettres de Paul. Elles constituent, néanmoins, les textes et les témoignages les plus proches, dans le temps, de l’avènement du Nazaréen.

« Même si nous avons connu le Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi. »
(2 Corinthiens V, 16)

La pensée de Basilide est marquée par un docétisme absolu. L’Intellect (l’esprit de Dieu qui donne la faculté de connaître) a pris l’apparence de Jésus. L’on dirait, aujourd’hui, que le Christ apporte aux hommes un nouveau concept de Dieu. L’environnement humain de Jésus et sa judéité importent peu. L’erreur consiste à ne considérer que Jésus en tant qu’homme, et à rester attaché à la situation politico-religieuse de Jérusalem. La compréhension réside dans une vision spirituelle / intellectuelle de la mission de l’hypostase divine. Le Christ revêt la valeur d’une vision spirituelle ou d’une conception intellectuelle qui conduit à la connaissance. Elle libère les croyants des superstitions de la religion juive et de l’esclavage en lequel elle les tient.

« Ceux donc qui « savent » cela (que le Christ est « une Puissance incorporelle et l’Intellect du Père inengendré ») ont été délivrés des Archontes auteurs du monde. »
(Irénée, Contre les Hérésies I – 24, 4)

Basilide et Saturnin affirment une même volonté de briser la loi (de Moïse) et le contrat d’alliance (avec Yahvé).

« Celui-ci (le Dieu des Juifs) ayant voulu soumettre les autres nations à ses hommes à lui, c’est-à-dire aux Juifs, les autres Archontes se dressèrent contre lui et le combattirent. Pour ce motif aussi les autres nations se dressèrent contre la sienne. Alors le Père inengendré et innommable, voyant la perversité des Archontes, envoya l’Intellect, son Fils premier-né -c’est lui qu’on appelle le Christ- pour libérer de la domination des Auteurs du monde ceux qui croiraient en lui. »
(Irénée, Contre les Hérésies I – 24, 4)

Rupture avec l’idéologie messianique :

« Les prophéties proviennent aussi des Archontes auteurs du monde.»
(Irénée, Contre les Hérésies I – 24, 5)

Rupture avec la loi :

« Mais la Loi provient à titre propre de leur chef, c’est-à-dire de celui qui a fait sortir le peuple de la terre d’Egypte. »
(Irénée, Contre les Hérésies I – 24, 5)

La loi est reçue comme une malédiction. Les interdits constituent le véritable scandale. Basilide propose un amoralisme résolu, qui affranchit l’homme des systèmes oppressifs. La prétention inouïe de la loi positive consiste à vouloir ordonner les pensées et les actions humaines. Elle cherche à normaliser l’existence des hommes au moyen de formes sociales élaborées. Finalement, la loi cherche à se protéger elle-même. Elle devient un absolu au détriment des hommes. L’absence de norme garantit la liberté, condition sine qua non de la quête de l’esprit

« On doit tenir également pour matière indifférente les autres actions, y compris toutes les formes possibles de débauche. »
(Irénée, Contre les Hérésies I – 24, 5)

La loi morale porte atteinte à la libre conscience et à la libre existence du gnostique. De même, les lois physiques et biologiques lui donnent le sentiment d’être emprisonné dans un monde diabolique. Il se sent exilé sur cette terre de toutes les souffrances. Le cosmos entier est né d’une catastrophe céleste. Le temps est le résultat d’une absurde agitation.

Le gnostique se sent dépassé par la puissance cosmique, il ne cherche pas à lutter, mais à s’échapper par la voie que le sauveur a tracée. Autant qu’il le peut, il se retire du monde. Il évite la compromission avec la nature des choses voulue par le créateur. Sa philosophie apparaît résolument négative : non-conformisme, non-participation, non-violence, insoumission. Lorsqu’il s’abstient de toute alimentation carnée, c’est par refus de participer à la chaîne trophique, où la mort se mêle à la vie, où se perpètre le crime et se perpétue le monde. Lorsqu’il renonce au mariage, non à l’acte d’amour, il fraude avec bonheur la loi du créateur.

A l’ombre de Yahvé, les hommes ignorants, faussement religieux et véritablement fanatiques, perpétuent l’erreur, au point qu’ils appellent mal ce qui est bien et bien ce qui est mal ; aliénation, ce qui est liberté et liberté ce qui est aliénation ; mort, ce qui est vie et vie ce qui est mort.

A la lumière de Jésus le sauveur, la connaissance salvatrice dévoile la naissance de l’archonte Yahvé, son incapacité démiurgique et sa méchanceté de prince du monde. Elle est aussi le moyen de fuir l’engeance du faux dieu et de se rendre insaisissable.

« Celui donc qui aura appris ces choses et connaîtra tous les Anges et leurs origines deviendra lui-même invisible et insaisissable aux Anges et aux Puissances. »
(Irénée, Contre les Hérésies I, 24 –6)

Basilide sait que les pesanteurs du siècle, les conformismes liés à une loi, nécessairement vieille comme le monde, rendent la gnose fondamentalement élitiste :

« Peu d’hommes sont capables d’un tel savoir : il n’y en a qu’un sur mille, deux sur dix mille.»
(Irénée, Contre les Hérésies I – 24, 6)

Néanmoins, le sauveur ne laisse pas connaître le Premier principe qui, parce qu’il est hors du monde et de l’univers connu, demeure à jamais hors d’atteinte, parfaitement inconnaissable. Comme Yahvé dit de lui-même : Je suis qui je suis (Exode III, 13), le croyant gnostique peut dire avec foi du Principe absolu : Il est celui qui n’est pas.

YAHVE, L’ARCHONTE 5/7
Le chemin initiatique passe par la désobéissance absolue

arpocrate se rattache à ce même courant de pensée gnostique, auquel il mêle (plus particulièrement) des éléments empruntés à la philosophie grecque. Irénée s’insurge de ce qu’il expose un portrait du Christ parmi ceux de philosophes tels que Pythagore, Platon, Aristote, et qu’il rend à ces images tous les honneurs en usage chez les païens. (Irénée, Contre les Hérésies I – 25, 6)

C’est encore Irénée qui constitue, malgré lui, notre source de connaissance des idées de Carpocrate.
La rupture avec le judaïsme est fondamentale :

« L’âme de Jésus, éduquée dans les coutumes des Juifs, les a méprisées ; c’est pourquoi elle a reçu des forces, grâce auxquelles elle a détruit les passions qui se trouvaient dans les hommes à titre de châtiment. »
(Irénée, Contre les Hérésies I – 25, 1)

Chacun des croyants christo-gnostiques pourra réaliser cette même rupture d’avec la loi, les traditions et la foi des Hébreux, selon la force d’âme qu’il sera capable de déployer :

« L’âme, donc, qui, à l’instar de celle de Jésus, est capable de mépriser les Archontes auteurs du monde, reçoit pareillement une force lui permettant d’accomplir les mêmes actes. »
(Irénée, Contre les Hérésies I – 25, 2)

Ce mépris des créateurs (les archontes faiseurs du monde et les gouverneurs des sociétés humaines) amène les disciples de Carpocrate à rechercher les voies de la liberté. Leur chemin initiatique passe par la désobéissance aux lois, aux règlements, aux us et coutumes, aux normes sociales. L’amoralisme et l’insoumission constituent un anti-système qui n’a nul besoin de fondement.

« Ils affirment pouvoir commettre librement toutes les impiétés, tous les sacrilèges. Le bien et le mal ne relèvent que d’opinions humaines. Et les âmes devront de toute façon, moyennant leur passage dans des corps successifs, expérimenter toutes les manières possibles de vivre et d’agir –à moins que, se hâtant, elles n’accomplissent d’un coup, en une seule venue, toutes ces actions que non seulement il ne nous est pas permis de dire et d’entendre, mais qui ne nous viendraient même pas à la pensée et que nous ne croirions pas si on venait à les mettre sur le compte d’hommes vivant dans les mêmes cités que nous.»
(Irénée, Contre les Hérésies I – 25, 4)

Ce chemin initiatique doit conduire à une claire compréhension de la vie et au dévoilement de ses mystères. Le gnostique cherche à se dépouiller de tout ce qui le détermine, le conditionne, le normalise, l’asservit. Il doit tuer le faux dieu qui commande et agit en lui-même, qui le tient prisonnier dans la nasse des fausses valeurs. S’il n’y suffit pas d’une vie, il y faudra une autre et encore une autre, parce que la mort n’achève pas de libérer du monde des archontes.
Les notions juridiques et morales de bien et de mal, définies par Moïse et par les Juges d’Israël, procèdent de la volonté d’asservir les hommes à un projet politique qui ne peut être celui de Carpocrate, ni celui d’aucun gnostique. Ils ne sont justiciables d’aucune cour divine et, corollairement, d’aucun tribunal humain.

« Mais pourquoi ne jugez-vous pas par vous-mêmes de ce qui est juste ? Ainsi, quand tu vas avec ton adversaire devant le magistrat, tâche, en chemin, d’en finir avec lui, de peur qu’il ne te traîne devant le juge, que le juge ne te livre à l’exécuteur, et que l’exécuteur ne te jette en prison. Je te le dis, tu ne sortiras pas de là que tu n’aies rendu même jusqu’à ton dernier sou. »
(Luc XII, 57-59)

Carpocrate interprète cette parole évangélique jusque dans ses conséquences premières :
Il est indispensable de rendre au Prince de ce monde ?l’adversaire? tout ce qu’on lui doit. Il faut lui rendre sa loi article par article, sortir de sa juridiction, défaire les contrats qui pourraient nous lier, s’éloigner de la loi jusqu’à n’être plus justiciable. La véritable vie commence en la liberté naturelle retrouvée.

« Les âmes doivent faire en sorte que rien ne manque à leur liberté. »
(Irénée, Contre les Hérésies I – 25, 4)
YAHVE, L’ARCHONTE 6/7
La création est une erreur gigantesque !

alentin apparaît comme le grand maître gnostique de son temps. Il est originaire d’Egypte, où il a commencé à enseigner. Entre les années 136 – 165, il séjourne à Rome, qu’il quitte sous l’épiscopat d’Anicet pour, semble-t-il, s’installer à Chypre. Il suscite trop de polémiques au sein de l’Eglise romaine, pour pouvoir y enseigner librement sa conception gnostique du christianisme. Il se dit le disciple de l’apôtre Paul, dont il reçut l’enseignement secret par Theudas.

Le courant judéo-chrétien prend ses distances : Les disciples de Valentin se plaignent aussi à notre sujet : ils pensent comme nous, et nous refusons sans motif d’être en communion avec eux ; ils disent les mêmes choses que nous et ont la même doctrine, et nous les traitons d’hérétiques ! Et quand ils ont ruiné la foi de quelques-uns par leurs questions et qu’ils ont amené leurs auditeurs à ne plus les contredire, ils les prennent alors à part et leur dévoilent le « mystère inexprimable de leur Plérôme. » (Irénée, Contre les Hérésies III – 15, 2)

Valentin choisit le genre mythique pour exprimer les représentations mentales et abstraites de sa pensée religieuse. Il élabore un système conceptuel complexe, riche d’entités spirituelles qui forment une généalogie des émanations divines. Valentin se propose d’expliquer le mal et la condition humaine par un drame survenu au sein de la plénitude divine, qu’il nomme le Plérôme. Le monde est né d’une erreur. Le cours du temps et de l’histoire apparaît comme une suite d’événements non maîtrisés. Il s’agit d’une véritable catastrophe cosmique !

La révélation est une grâce, par laquelle le Père de la Totalité touche l’intelligence de l’homme. La grâce prend la forme d’une exaltation de l’âme. Son caractère salvateur vient de ce qu’elle détache l’homme du monde. Il s’agit d’une véritable rupture. Le gnostique comprend qu’il a été comme jeté dans ce monde d’angoisse et de souffrance. Il se souvient de sa propre origine céleste. Il prend conscience de l’existence de deux mondes opposés.

L’existence dans le monde porte en elle-même la réalité du mal. Celui-ci est lié à la nature de la création. Il représente une puissance que l’homme n’est pas de taille à vaincre. Le salut est dans la fuite ! Echapper au mal, c’est échapper au monde. Le gnostique se voit comme un étranger. L’existence revêt pour lui un caractère d’exil. Cette distinction est finalement réconfortante, même si elle est empreinte de nostalgie.

Cette formidable faute qu’est le monde, se trouve consolidée par la crainte que suscite le concept hébraïque du dieu Yahvé. Or, le monde est démiurgique. Il ne procède d’aucune raison créatrice. La vérité ne saurait le considérer qu’avec l’intention de gommer l’erreur qu’il constitue. Néanmoins, le monde s’est donné le moyen de se construire, de se complexifier, de se systématiser. Il y est si bien parvenu, que la vanité qui le caractérise a pris l’apparence d’une réalité absolue. La simple convention est érigée en loi éternelle. La contrefaçon est imposée comme modèle.

La révélation du Christ remue les âmes. Elle les sort de leur torpeur, de leur ignorance, de leur oubli. A cause de cela, l’Erreur s’est irritée contre lui. (Evangile de Vérité f IX – v, p 18)
L’auteur de l’Evangile de Vérité (probablement Valentin lui-même) procède à une analogie entre le Christ, comme fruit défendu, et le fruit de l’arbre de la connaissance, tout aussi défendu par le dieu créateur :

« On le cloua à un bois, il devint Fruit de la Gnose du Père ; il n’a pas été une cause de perdition pour ceux qui en ont mangé. Au contraire, pour ceux qui en ont mangé il a été une cause de joie. »
(Evangile de Vérité f IX – v, p 18)

Cette vérité que dévoile le Christ, aucun des serviteurs de Yahvé ne l’a approchée, qu’elle que fut sa foi dans le salut. Inspirées par le démiurge, les Ecritures juives n’ont aucune validité. Elles constituent la loi du mensonge.

« Il a été révélé dans le cœur, le Livre vivant des Vivants, qui est écrit dans la Pensée et l’Intelligence du Père. »
(Evangile de Vérité f X – r, p 19)
« Personne de ceux qui ont cru au salut n’a été formé tant que ce Livre-là ne fût apparu. »
(Evangile de Vérité f X – v, p 20)

La gnose s’inscrit en opposition à la religion du Livre. Le Livre vivant des Vivants reste toujours à écrire. La révélation n’est jamais close. La connaissance n’est jamais figée. Le canon reste toujours ouvert.

« C’est pourquoi est apparu Jésus, il a revêtu ce Livre-là. Il fut cloué à un bois ; il inscrivit la disposition du Père sur la Croix. O le grand enseignement ! »
(Evangile de Vérité f X – v, p 20)

Le Christ révèle le Père, l’Insaisissable et l’Impensable principe. Le nom du Père n’est pas annoncé à la façon dont Moïse proclama le nom de Yahvé. Le Fils est en lui-même l’authentique nom du Père. Car le Nom demeure innommable et indicible. Rien, désormais, ne peut plus être dit, ni proclamé au nom de Dieu !

Les disciples de Valentin recueillent l’enseignement de la gnose en leur for intérieur. Chacun reçoit la révélation à sa mesure, sans qu’il soit besoin de médiateur. Il est nécessaire de retrouver le principe de toute chose par la libération et le dépouillement des haillons périssables (le corps de chair). Mais Valentin et ses disciples ne peuvent, à la fois, nier le monde et le consolider, par une nouvelle structure religieuse et une hiérarchie mondaine qui épouseraient l’erreur.

L’ignorant demeure asservi et dépendant, parce qu’il est trompé sur sa capacité à se déterminer lui-même. Le gnostique tend, au contraire, à l’authenticité d’âme.

« Puisque la perfection du Tout est dans le Père, il est nécessaire pour le Tout de remonter à Lui. Alors, celui qui sait prend ce qui lui est propre et il l’attire à soi. »
(Evangile de Vérité f XI – v, p 21)

La délivrance apporte le savoir fondamental : ce que nous étions et ce que nous sommes devenus ; où nous étions et où nous avons été jetés ; vers quel but nous nous hâtons et d’où nous sommes rachetés ; qu’est-ce que la naissance, qu’est-ce que la régénération. (Clément d’Alexandrie, Extraits de Théodote, LXXVIII, 2) Celui qui possède la gnose s’est éveillé à lui-même. Il s’est rétabli dans sa véritable personnalité.

La parole christique crée un tremblement de terre de première grandeur :

« Tous les espaces furent ébranlés et troublés ; car il n’y avait en eux ni fixité, ni stabilité. L’Erreur fut angoissée, ne sachant pas quoi faire. Elle fut affligée, se lamenta, fut stupéfiée, ne sachant rien. Puisque s’est approchée la Gnose, qui est sa destruction avec toutes ses émanations, l’Erreur est vide, n’y ayant plus rien à elle. »
(Evangile de Vérité f XIII – v, p26)

Valentin forme une théorie suivant laquelle les personnalités humaines se rangent en trois grands types psychologiques : les hyliques qui sont enchâssés dans le monde et mêlent leur vie à l’erreur dominante ; les psychiques qui sont parvenus par la force du sentiment à se créer une âme, sans pour autant comprendre le monde ; les spirituels qui ont démystifié le monde et ont reçu la révélation d’un ailleurs tout autre.

Les prétendants à la gnose partagent d’abord l’ignorance commune. Ils sont hantés par les illusions et les absurdités. Ils prennent la parole de Yahvé pour une vérité absolue qu’ils jugent irrécusable. Ils sont la proie de dilemmes irrésolus. Une mauvaise conscience endémique les tient hors de l’existence vraie.

Dans cet univers des formes vides, Valentin décrit ainsi les hommes :

« Il y avait beaucoup d’illusion qui les hantaient et de vides absurdités, comme s’ils étaient plongés dans le sommeil et qu’ils étaient envahis par des rêves troublants ; ou bien ils s’enfuient quelque part ou bien ils reviennent sans force, après avoir poursuivi celui-ci ou celui-là, ou bien ils frappent quelqu’un, ou bien ils reçoivent des coups, ou bien ils tombent des hauteurs ou bien ils s’envolent dans l’air sans pourtant avoir des ailes. Autrement, c’est comme si quelqu’un voulait les tuer, bien qu’il n’y ait personne qui les poursuive ou bien c’est comme s’ils tuaient leurs voisins, car ils sont souillés de leur sang. Jusqu’à ce que ceux qui passent par tout cela se réveillent. Ils ne voient rien, ceux qui sont au milieu de ces confusions, parce que ce n’était rien que tout cela. C’est ainsi qu’ils ont rejeté l’ignorance loin d’eux, comme le sommeil qu’ils ne tiennent pour rien, pas plus qu’ils ne tiennent ses œuvres pour solides. »
(Evangile de Vérité f XV – r, p 29)

Tandis que les hyliques et les psychiques restent étrangers à la gnose, et fermés à tout élan libérateur, les spirituels s’éveillent, comme ressuscités par la gnose. Ils apportent, à leur tour, la révélation aux enfants du savoir et du cœur.

Il faut cependant considérer que Valentin reste modérée par rapport aux judéo-chrétiens adeptes de la loi de Moïse. C’est là l’empreinte de son attachement premier à l’Eglise romaine. Son dualisme relatif constitue une originalité au sein de la pensée christo-gnostique. En effet, si le Premier principe est appelé le Père, dont viennent toutes choses, la déchéance du démiurge laisse apparaître un dualisme relatif.

« Celui qui est contre la loi n’est rien, car il ne faut pas la combattre plus que le juste (Jésus). Celui-là accomplit ses œuvres comme un sans-loi, celui-ci, comme un juste, accomplit ses œuvres par les autres. »
(Evangile de Vérité f XVII – i, p 33)
YAHVE, L’ARCHONTE 7/7
Yahvé et le dieu des Chrétiens sont contradictoires.
Donc, deux dieux s’opposent !

arcion, évêque de Sinope, prêche à Rome et ailleurs entre les années 138-160. Il prend conscience de l’opposition fondamentale qui écarte la révélation chrétienne de la loi de Moïse. Crucifié par les puissances du monde, conformément aux lois juives et romaines, le Christ a révélé un dieu de bonté et de miséricorde qui n’a rien de commun avec le dieu jaloux et vindicatif qui revendique la crainte de ses fidèles et l’effroi de ses adversaires.

« La séparation entre la Loi et l’Evangile constitue l’œuvre propre et principale de Marcion : ses disciples ne pourront renier ce qui constitue pour eux le livre souverain, par lequel en effet ils sont initiés et endurcis dans leur hérésie. Il s’agit des Antithèses de Marcion, c’est-à-dire « les oppositions contradictoires », qui essaient d’établir un désaccord entre la Loi et l’Evangile, afin de conclure de l’opposition de pensée des deux livres à l’opposition des dieux. »
(Tertullien, Contre Marcion XIX, 4)

Pour Marcion, Yahvé ne peut être le dieu des chrétiens. Il y a donc deux dieux qui s’opposent !

« Marcion établit une disparité entre ces dieux, l’un étant juge, cruel, guerrier, l’autre doux, pacifique, doué uniquement de bonté et de toute bonté. »
(Tertullien, Contre Marcion VI, 1)

L’Epître de Barnabé et la Didaché ont occulté les activités évangéliques et l’enseignement de l’apôtre Paul. Il semble que, dans les premiers temps où le dogme se constitue, l’Evangile de Paul soit quelque peu écarté. C’est alors que Marcion fait du retour à l’enseignement paulinien la base de sa théologique. L’évêque de Sinope justifie sa mise au point par le fait que l’Eglise romaine est en train de s’édifier sur un faux évangile. Il s’agit de relever les erreurs et de corriger les incompréhensions dues aux falsificateurs contre lesquels l’apôtre lui-même mettait en garde les bons chrétiens :

« Je m’étonne que vous quittiez si vite celui qui vous a appelés par la grâce du Christ et passiez à un autre évangile ; il n’y en a pas d’autre ; il n’y a que des gens qui vous troublent et qui veulent retourner l’évangile du Christ ! Mais si nous-mêmes, si un ange du ciel vous annonçait un évangile à côté de celui que nous vous avons annoncé, maudit soit-il ! »
(Galates I, 6-8)

Parce qu’il considère l’interprétation judéo-chrétienne comme un retournement, c’est-à-dire, comme un contresens, Marcion entreprend une critique et une exégèse des Lettres pauliniennes, afin d’en retirer les interpolations malveillantes qui cherchent à biaiser la vérité. Il s’agit de distinguer l’authentique du faux. L’évêque de Sinope fonde sa critique sur le sens littéral des Lettres. Il ne s’appuie sur aucune illumination d’ordre supérieur. Les témoignages les plus vrais lui paraissent contenus dans les Lettres de Paul authentifiées, et dans l’Evangile de Luc selon la transcription véritable. Il délimite ainsi le contour des Livres saints, selon un premier canon évangélique.

Prendre les quatre évangiles dans leur ensemble reviendrait à retenir des témoignages contradictoires ! L’Evangile de Paul (les Epîtres) est le seul témoignage authentiquement signé. Marcion insiste sur l’indivisibilité de l’argumentation paulinienne et l’évidente rupture entre l’Evangile et la Loi. Le corollaire théologique s’énonce clairement : le créateur et le dieu révélé par Jésus Christ sont deux entités différentes !

Rappelons qu’après l’initiative de Marcion, Tatien composa le Diatessaron (évangile synthétique reprenant Matthieu, Marc, Luc et Jean). Il fut reconnu officiellement comme Evangile Unique par l’Eglise d’Edesse. C’est autour de l’an 190, vingt-cinq ans après Marcion, que l’Eglise de Rome constitua son propre canon évangélique. Il s’agit du canon de Muratori. Sur les quatorze Epîtres de Saint Paul, seulement six sont généralement reconnues comme authentiques par la critique moderne. Les autres sont des faux qui introduisent des contradictions dans la pensée de l’apôtre, en cherchant à la normaliser.

Le christianisme n’est pas une religion d’accomplissement, rattachée à l’histoire de Yahvé et des prophètes, mais une religion à mystères, qui vient en opposition à la religion ancienne. Tel est le sens de l’enseignement paulinien, selon Marcion.

Paul a fait valoir sa légitimité spirituelle. Il la tient de Jésus Christ et Dieu le Père (Galates I, 1). Sa conscience spirituelle l’a amené à s’opposer aux conceptions erronées de Jacques, le frère de Jésus. Il a fait face aux déviations de Képhas (Pierre) :

« Quand Képhas est venu à Antioche, je lui ai résisté en face, car il était à blâmer. »
(Galates II, 11)

Il a demandé à ses fidèles de résister face au processus de corrosion de la foi rédemptrice :

« Le Christ nous a libérés pour la liberté. Debout, donc ! et qu’on ne vous retienne plus sous le joug de l’esclavage ! C’est moi, Paul, qui vous le dis : si vous vous faites circoncire, le Christ ne vous servira de rien. J’atteste encore à tout homme qui se fait circoncire, qu’il est tenu de pratiquer toute la Loi. Vous êtes dégagés du Christ, vous qui vous justifiez par la Loi, vous êtes déchus de la grâce. Car nous, c’est par l’Esprit, en fonction de la foi, que nous attendons la justice espérée. »
(Galates V, 1-5)

La volonté de Paul de rompre avec la circoncision est fondamentale. Il s’agit du signe d’authentification du justiciable, de la marque contractuelle qui lie l’Hébreu à Yahvé. La rupture ne peut être plus nette. Le reniement de l’alliance d’Abraham est caractérisé. Tout peut être dit sur l’enseignement de Paul, mais nul n’enlèvera qu’il appelle, sans détour, à la rupture du contrat avec Yahvé.

Elohim dit à Abraham :

« Tu garderas mon alliance, toi et ta race après toi, suivant les générations. Voici mon alliance que vous garderez entre moi et vous, et ta race après toi : tout mâle d’entre vous sera circoncis. Vous serez circoncis quant à la chair de votre prépuce et cela deviendra le signe de l’alliance entre moi et vous. A l’âge de huit jours sera circoncis tout mâle d’entre vous, suivant vos générations : celui qui est né dans la maison et celui qui est acquis, à prix d’argent, de tout étranger qui n’est pas de ta race. Il faudra circoncire celui qui est né dans ta maison et celui qui est acquis avec ton argent. Ainsi mon alliance dans votre chair deviendra alliance perpétuelle. L’incirconcis, le mâle qui n’aura pas été circoncis quant à la chair de son prépuce, cette personne-là sera retranchée d’entre ses parents, elle a rompu mon alliance.»
(Genèse XVII, 9-14)

Elohim (-Yahvé) proclame qu’il considère tout incirconcis comme renégat à son alliance. Paul annonce qu’il tient tout nouveau circoncis pour infidèle au Christ ! Mieux encore, par la circoncision, ils se rendent le Christ inaccessible. Puisque les Juifs ne peuvent reconnaître la divinité de Jésus Christ. Il faut retirer le christianisme de sa gangue hébraïque.

L’enjeu est fondamental. Si Yahvé n’est pas reconnu comme l’Unique, comme le Très-haut, comme Dieu le père, alors, non seulement nul n’est justifié par la loi, mais la loi n’a plus de fondement. Elle perd sa valeur absolue ! Sans la puissance que donne le nom de Yahvé, l’homme n’a plus de pouvoir sur l’homme. Si la justice de la rétribution est caduque, l’autorité perd son sens. La possibilité d’une construction temporelle de l’Eglise s’effondre !

Voilà la raison pour laquelle le judéo-christianisme devra se construire par opposition à la pensée chrétienne de Marcion. Il alignera les dogmes un à un, comme autant de défenses. L’église produira son canon des Ecritures dans le but de faire la part de la tradition et de la rupture, d’imposer son interprétation du message évangélique. Elle fondera sa légitimité sur le principe de la chaîne apostolique. Son pouvoir temporel deviendra immense. Elle dominera les corps et les âmes.

Par forces exégèses et contorsions théologiques, l’Eglise classique s’attachera à démontrer que l’Ancien et le Nouveau Testament ne font qu’un. Elle sauvera ce qu’elle devait sauver : le Créateur, la Loi et la royauté du Christ. Les controverses contre les Manichéens feront de Dieu l’auteur des Ecritures (jusqu’au concile Vatican II).

Corps et âme, l’homme est effectivement une créature de Yahvé. Le mythe de la genèse et les événements relatés dans les Ecritures juives le disent clairement. Celles-ci constituent un document authentique qui donne à connaître le Prince de ce monde, tant par ses actes que par ses commandements.
Marcion donne autorité au sens littéral de l’exégèse juive, contre la méthode allégorique des tenants du judéo-christianisme. Ceux-ci cherchent à établir, contre toute évidence, la concordance entre les vieilles prophéties et la révélation nouvelle. Marcion donne raison aux Juifs qui vivent dans l’attente du messie, l’oint de Yahvé. Le sauveur d’Israël rétablira la dynastie davidienne telle que les prophètes l’ont annoncée.

L’erreur consiste à se méprendre sur la personne, à prendre Jésus pour le messie d’Israël. L’avènement du Christ est tout autre. L’accomplissement de sa mission ne modifie nullement le cours des événements. Elle ne participe pas aux arrangements du monde. Le Christ n’avait même pas le pouvoir d’apporter la paix ! La révélation dont il est le centre est du domaine de la foi pure. Le Christ dévoile un ailleurs de ce monde.

Libération totale de la loi et de la crainte ! La perspective change. L’homme se trouve projeté hors de l’espace que marquent les bornes et les normes, hors du temps que scandent les rites. La vie nouvelle s’ouvre hors des limites du monde, elle est déjà éternelle.

Yahvé est perçu par le monde qui nous entoure. Ce monde donne à penser un créateur comme cause première. La vision de ce monde accuse le caractère violent et cruel du créateur. Ainsi a-t-il pensé le monde, que l’homme n’y peut vivre qu’en s’employant à y survivre, que nul n’y vit que pour mourir, que toute vie se nourrit de la mort de l’autre ! Yahvé a maillé sa création de rets, dans lesquels proies et prédateurs se prennent et se confondent.

La relation qu’il a établie avec les hommes est d’une extraordinaire perversité. En toute occasion il apparaît jaloux, vengeur, brutal.

« Ces très impudents marcionites froncent les narines et se tournent vers la destruction des œuvres du Créateur. Ouvrage admirable en vérité, disent-ils, et bien digne de Dieu que l’univers ! »
(Tertullien, Contre Marcion I, 13, 1-2)

Nous découvrons Yahvé par ses œuvres. Il se révèle par une loi qui mêle la maniaquerie à d’absurdes préceptes. Parce qu’il est juste, ce dieu est méchant ! Justice et bonté sont contradictoires. Yahvé est diamétralement opposé au dieu de bonté et de miséricorde que révèle le Christ.

L’Autre, tel pourrait être le nom pour dire le dieu caché dont on ne peut rien dire. Il est l’Etranger. Il est l’Inconnu. Le monde sensible ne peut rien nous apprendre de lui. Nulle trace dans la création qui soit un signe de son existence ou de sa présence. Nulle trace d’une quelconque intervention dans l’arrangement du monde. Ce dieu n’est pas providentiel. Il est ailleurs !
La seule idée que l’on puisse avoir de ce dieu tout autre est du domaine de la foi. Connaître intimement que l’absolu n’est pas de ce monde. Comprendre que la relation au divin n’est pas contractuelle, mais absolument gratuite. Le pur amour n’attend rien en retour.

« Le Dieu de Marcion, naturellement inconnu et jamais révélé, si ce n’est dans l’Evangile. »
(Tertullien, Contre Marcion V, 16, 3)

En l’absence de tout engagement contractuel avec ce dieu étranger, la grâce est un don gracieux. Elle donne le salut par la foi. Ce dieu inconnu est désintéressé. Il n’a pas de dîme à recevoir. Il n’a aucune responsabilité paternelle, nulle alliance à contracter, nulle rédemption à proposer. Les concepts de contrition, de pénitence et de pardon ne lui appartiennent pas. Les hommes ne sont pécheurs que par rapport à une loi qui n’est pas la sienne et dont, précisément, le sauveur qu’il envoie les délivre.

L’homme qui reçoit la grâce se libère de la mauvaise conscience par laquelle Yahvé le tient enchaîné. Toute morale positive est reçue par Marcion comme une manière de normalisation. Continuer à observer la Loi serait confirmer son propre lien à un système dont il faut absolument se libérer.

La bonne conduite pour l’homme nouveau consiste à être dans le monde tout en s’affirmant comme n’étant pas du monde. Il lui appartient de limiter, autant qu’il le peut, sa compromission avec le pouvoir que donne Yahvé.
Il sera rebelle ou bien il vivra retiré. Dans tous les cas, il ne se conformera point.

« Par manière d’opposition au Démiurge, Marcion rejette l’usage des choses de ce monde. »
(Clément d’Alexandrie, Stromates III – 4, 25)

Marcion ne parle pas d’ascétisme dans ses recommandations. Rien à voir avec les règles que se donnera plus tard le monachisme. Nul gain pour une mortification, nul dieu à qui l’on voudrait plaire. Marcion inverse les valeurs morales : le mariage et la procréation répondent à la perversion des ordres de Yahvé (multipliez-vous, emplissez la terre ! (Genèse IX, 1)). C’est l’amour libre et la contraception (que le créateur abomine) qui sont finalement justifiés. Toute abstention que Marcion recommande consiste à se démarquer. Elle est d’ordre métaphysique tout autant qu’existentiel. Il s’agit de ne point jouer le jeu du créateur !

« Marcion croit qu’il vexe le Démiurge en s’abstenant de ce qu’il a fabriqué ou institué. »
(Hippolyte, Réfutations X – 19, 4)

Le salut commence par la désobéissance aux sentences et aux préceptes de la loi. Tel est bien le signe de la croix, où bonté et liberté sont crucifiées pour n’avoir pas de part au monde.

UN CHOIX RELIGIEUX, DONC POLITIQUE 1/7
L’Eglise romaine se greffe, telle une hérésie,
sur le tronc de l’histoire juive

u cœur de la nébuleuse essénienne, un premier schisme semble être intervenu du fait de la séparation de Jésus le nazaréen et de Jean le baptiste. Au cœur de l’église chrétienne primitive, un autre schisme survint qui mit à part la filiation paulinienne et la dynastie nazaréenne. Cette dernière fut à son tour abandonnée par la tradition romaine, après que tout espoir messianique fut emporté dans la ruine de Jérusalem.

En raison de sa parenté avec Jésus, Jacques (son frère) occupa la première place dans la communauté nazaréenne, après l’événement tragique de la crucifixion. Notons qu’après la mort de Jacques, c’est Siméon, fils de Clopas (le frère de Joseph) et cousin de Jésus, qui assura la succession dynastique (Eusèbe de Césarée, Histoire Ecclésiastique, III, 11). Les petits-fils de Jude (c’est-à-dire, les petits-neveux de Jésus) furent traduits devant l’empereur Domitien en raison de leur ascendance davidienne, alors qu’ils dirigeaient les églises (Eusèbe de Césarée, Histoire Ecclésiastique, III, 20, 1-6). Nous sommes donc en présence d’un messianisme dynastique qui s’inscrit résolument dans l’histoire du judaïsme. Il dirige l’Eglise nazaréenne, qui se confond avec la communauté ébionite (les pauvres de Jérusalem) après la chute de la Ville sainte.

L’apôtre Paul apparaît donc comme l’initiateur ou l’inventeur d’une pensée qui promet de bouleverser le monde, de renverser la loi, de modifier profondément le rapport des convertis aux choses et aux hommes. Simon, Valentin, Marcion, les sublimes hérétiques, ont défriché la voie (dualiste) de la rédemption et de la libération paulinienne. Si Yahvé n’est plus dieu, la nature est vierge et les hommes innocents ! L’Eglise paulinienne rompt avec le judaïsme. Il s’agit de l’acte de naissance du dualisme chrétien. A partir de là, en effet, deux dieux d’égale puissance se trouvent face à face.

Mais le monde du démiurge conserve ses lois et les bâtisseurs de l’Eglise romaine l’ont bien compris : Tu es Pierre, et sur cette roche je bâtirai mon église (Matthieu XVI, 18). Née de trois schismes successifs, l’Eglise classique sera finalement judéo-chrétienne ! Il s’agit d’un choix réfléchi, résultant de conciles et de compromis. Dès lors, l’Eglise va devoir justifier son authenticité. Elle argumentera sur la vérité de sa filiation. Elle s’inscrira résolument dans l’Histoire du Seigneur Yahvé. Elle se voudra comme l’instrument de son dessein pour le monde. Sa stratégie religieuse et ses choix intellectuels iront au-delà de ses espérances. La communauté nazaréenne sera considérée comme hérétique, de même que les communautés christo-gnostiques !

La captation de la tradition juive par les penseurs judéo-chrétiens entraînera la théologie du désengagement de Dieu par rapport aux Pharisiens (ou à la tradition rabbinique) et à l’ensemble du peuple juif.

« S’il nous parle (Dieu), c’est qu’il veut nous voir rechercher sans nous égarer comme ceux-là (les Juifs), le vrai moyen de nous approcher de lui. »
(Lettre de Barnabé II, 9)

La rupture avec le Seigneur Yahvé n’a donc pas lieu ! L’Evangile de l’apôtre Paul, repris par les sublimes hérétiques, n’est pas entendu. L’Eglise romaine ne peut tirer un trait sur la loi positive. Rien en ce monde ne lui semble pouvoir se construire sans coups de trique. Or, c’est bien en ce monde-ci qu’elle veut se dresser comme la toute-puissante ! La théologie dualiste est irrecevable. Si Yahvé n’est pas Dieu, la pierre de fondation a perdu sa dureté (la roche, c’est Yahvé) !

Le courant judéo-chrétien qui édifie l’Eglise romaine se proclame vrai Israël. Il conclut avec Yahvé une nouvelle alliance pour le salut du monde.

« Approchons-nous donc de lui avec une âme sainte, levant vers lui des mains pures et sans tache, soyons pleins d’amour pour ce père bienveillant et miséricordieux qui a fait de nous sa part d’héritage.»

Il est écrit en effet :

« Quand le Très-Haut donna aux nations leur héritage, quand il répartit les fils d’Adam, il fixa leurs limites suivant le nombre des anges de Dieu, mais le lot du Seigneur, ce fut Jacob, son peuple d’Israël, sa part d’héritage ! »
(Epître de Clément de Rome XXIX, 1-2)

Les Ecritures juives sont posées comme source de connaissance pour la foi. En elles se déroule l’Histoire qui constitue du peuple d’Israël depuis la création du monde.

« Je T’invoque, moi aussi, Seigneur, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob et d’Israël, Toi qui es le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, Dieu qui dans l’abondance de ta miséricorde, T’es complu en nous en sorte que nous Te connaissions, Toi qui as fait le ciel et la terre, qui domines sur toutes choses et qui es le seul vrai Dieu au-dessus duquel il n’est point d’autre Dieu. »
(Irénée, Contre les Hérésies III, 6, 4)

Le caractère divin de l’Histoire est scellé. Elle avance conquérante ou elle s’arrête et perd son sens. L’Eglise classique ne saurait se bâtir dans un oratoire. C’est d’un Royaume qu’elle doit accoucher !

La loi de Moïse est au fondement de l’ancienne alliance. Elle leur fut donnée. Mais ils n’en ont pas été dignes à cause de leurs péchés. (Lettre de Barnabé XIV, 1). La proclamation d’une nouvelle alliance, telle qu’annoncée par Jérémie (XXXI, 31-34), apporte la preuve prophétique de l’authenticité du choix de l’Eglise romaine. Il était écrit que, devant les échecs répétés du légalisme juif, le Seigneur Yahvé en viendrait à inscrire la loi dans le cœur de chaque fidèle. La loi positive devenant intérieure, la fidélité lui serait à jamais acquise et la nouvelle alliance demeurerait à jamais.

La preuve prophétique vaut comme preuve a priori de la divinité du Christ. Elle authentifie sa mission.

« Parce qu’ils étaient (les prophètes) eux aussi les membres du Christ, chacun d’entre eux manifestait la prophétie selon qu’il était un membre déterminé, cependant que tous, malgré leur nombre, n’en préfiguraient et n’en annonçaient pas moins un seul personnage. »
(Irénée, Contre les Hérésies IV 33, 10)

Elle étaye la construction cosmologique qui lie l’action créatrice à l’action rédemptrice.

« Notre Seigneur Jésus-Christ, qui, dans les derniers temps, s’est fait homme parmi les hommes afin de rattacher la fin au commencement, c’est-à-dire l’homme à Dieu. »
(Irénée, Contre les Hérésies IV, 20, 4)

La captation de l’héritage juif situe l’Eglise romaine dans une tradition qui revendique, pour elle-même, une origine contemporaine de la création du monde.
Nous venons de voir que l’interprétation judéo-chrétienne des Ecritures règle le problème juif. D’une part, la religion juive est invalidée (l’Eglise est désormais le vrai Israël ; elle est le peuple élu). D’autre part, l’authenticité du message et de la révélation du Christ sont vérifiés.

UN CHOIX RELIGIEUX, DONC POLITIQUE 2/7
Il fallait, pour Rome,
que le Christ fût revêtu des attributs de Yahvé

ans la lutte d’influence que les judéo-chrétiens engagent contre les christo-gnostiques, la lecture des Ecritures juives apporte la preuve indubitable du monothéisme. Celui-ci constitue la clé de voûte du ciel, mais aussi du système.

« Ainsi personne d’autre n’est appelé Dieu ou Seigneur, sinon Celui qui est Dieu et Seigneur de toutes choses – lui qui a dit à Moïses : « Je suis Celui qui suis » et : « Tu parleras ainsi aux enfants d’Israël : Celui qui est m’a envoyé vers vous » – et son Fils, Jésus-Christ notre Seigneur, qui rend fils de Dieu ceux qui croient en son nom. »
(Irénée, Contre les Hérésies III, 6, 2)

L’enseignement gnostique apparaît antinomique.

« Il (le Seigneur Yahvé) ne cessait de se vanter, disant aux anges : « Je suis Dieu, et nul autre n’existe sinon moi. « Mais en disant ces choses, il péchait contre tous les immortels… quant la Foi vit l’impiété du grand souverain, elle fut pleine de courroux… et dit : « Tu fais erreur, Samaël (c’est-à-dire « dieu aveugle »). Une humanité immortelle éclairée existe avant toi ! »
(Sur l’Origine du Monde CIII, 9, 20)

Remarquons que les immortels, dont il est question, constituent une forme de la révélation divine : l’Anthrôpos (comme chez Valentin). Jésus se disait Fils de l’Homme. L’expression religieuse, en tant que telle, apparaît aux gnostiques comme le fait de l’Homme. Il est à l’origine de la conception religieuse spirituelle, parce qu’il est un être immortel ; également de la conception incarnée et mondaine, parce qu’il est une créature mortelle.

« Dieu a créé l’humanité ; mais maintenant ce sont les êtres humains qui créent Dieu. Ainsi va le monde –les êtres humains fabriquent des dieux, et adorent ce qu’ils ont créé. Il conviendrait que les dieux adorent les êtres humains. »
(Evangile de Philippe LXXI, 35 –LXXII, 4)

Nous avons rencontré, chez les gnostiques, des formes dualistes plus absolues ou plus relatives, selon que le démiurge apparaissait ou non comme une émanation du dieu unique. Ainsi le credo écarte-t-il irrémédiablement les disciples de Marcion (dualisme absolu) de l’église judéo-chrétienne, non les disciples de Valentin (dualisme relatif). Pour ces derniers, la conception populaire d’un dieu créateur, seigneur et maître, garde sa pertinence. Elle n’enlève rien à la conception gnostique du Premier principe, incompréhensible et innommable dans la profondeur de son mystère. Elle appartient seulement à une cosmogonie inférieure.

Il est vrai que les mots peuvent être trompeurs ; car ils détournent notre pensée de ce qui est exact vers ce qui est inexact. Ainsi, celui qui entend le mot « Dieu » ne perçoit pas ce qui est exact, il perçoit ce qui est inexact (Evangile de Philippe LIII, 24-34). De sorte que l’église exotérique exerce une sorte de propédeutique qui, finalement, garde son utilité pour un grand nombre de fidèles de nature psychique.

En tout état de cause, l’évêque romain exerce son ministère au nom du démiurge. Il ne peut prétendre à aucune sorte d’autorité face à ceux qui ont levé le voile et reçu l’enseignement ésotérique de la gnose. Certains, en effet, parlent toujours de l’évêque, mais font tout en dehors de lui. (Ignace d’Antioche aux Magnésiens IV)

L’aspect dualiste du gnosticisme est reçu par l’Eglise classique comme un élément hautement subversif. Il met en cause le système d’autorité et de gouvernement qu’elle se propose d’instituer. Les controverses sur la nature de Dieu, qui opposent judéo-chrétiens et christo-gnostiques, portent du même coup sur l’institution de l’autorité spirituelle. Mais aussi sur la légitimité de toute autorité, dès l’instant où l’Eglise en devient distributrice.

Il ne s’agit pas, pour les gnostiques, d’opposer un pouvoir (qui se prétendrait meilleur) à un autre pouvoir. Il s’agit de nier le caractère divin de tout pouvoir et d’en affirmer le caractère diabolique ! Or, ce n’est qu’auprès de Yahvé des armées (c’est-à-dire de l’ordre cosmique) que l’église judéo-chrétienne peut trouver la justification de son autorité et de ses actions les plus dramatiques. Yahvé est son dieu !

Jésus Christ doit donc être retenu dans la cour de Yahvé. L’importance attribuée aux Ecritures juives est ici capitale. Dans l’intimité de Yahvé, le Christ appartient à la plus haute sphère divine que constitue la cour seigneuriale : Le Seigneur, donc, après leur avoir parlé, fut enlevé vers leu ciel et s’assit à la droite de Dieu (Marc XVI, 19). Il est le suprême grand prêtre (Hébreux IV, 14) qui intercède auprès du dieu. Il est lui-même Dieu, sinon le dieu, parce qu’il est élevé par le père à la dignité de seigneur-juge, parce qu’il a délivré les hommes de l’erreur originelle du péché et de la domination du diable (cette maudite créature divine !). Les théoriciens du logos l’élèveront au rang de Créateur : Au principe était la parole, la parole était chez Dieu et la parole était Dieu. Elle était au principe chez Dieu. Tout a existé par elle et rien de ce qui existe n’a existé sans elle. (Jean I, 1-3)

Tous les attributs de Yahvé ont été faits ceux du Christ !

Mais celui-ci est également homme et l’appellation Christ procède bien de l’onction royale qu’il a reçue de Yahvé. Il est le chef des rois de la terre. (Apocalypse I, 5) dont le règne glorieux est impatiemment attendu par les justes.

Il est donc acquis que le monde et la religion judéo-chrétienne reposent sur le même fondement divin. Entre une christologie adoptianiste, pour laquelle Jésus (en tant qu’homme parfait) n’est que le fils adoptif du père, et une christologie créationniste, pour laquelle le Christ est Dieu (né du vrai dieu), la cause est entendue. Le dieu créateur et le dieu rédempteur ne doivent être qu’un seul et même Dieu !

Si le créateur des hommes est le dieu tout-puissant, ils lui sont redevables et liés corps et âmes. La désobéissance devient effectivement une tentative insensée :

« Puisque tout est vu, tout est entendu par Dieu, craignons-le, et abandonnons le désir impur des actions mauvaises, afin que sa miséricorde nous garde des jugements à venir. Où fuir, en effet, sa main puissante ? quel monde accueillera un déserteur de Dieu ? »
(Epître de Clément de Rome XXVIII, 1-2)

A contrario, si le rédempteur est autre que le créateur, de quoi libèrerait-il les hommes, sinon de l’emprise et de la loi du créateur ?
Lier la création et la rédemption c’est donner au fils la même nature que le père. Mais, plus fondamentalement, c’est confirmer la toute-puissance du dieu et donner au fils le pouvoir sur le monde, non par délégation mais par unité de nature. Christ-roi et Yahvé des armées sont unis pour un seul et même combat !

« Qui n’a pas le pouvoir n’inspire pas la crainte. Mais celui dont le pouvoir est renommé, celui-là se fait craindre. Car, quiconque a du pouvoir inspire la crainte ; celui qui n’en a pas est méprisé de tous. »
(Le Pasteur d’Hermas, Précepte VII)
UN CHOIX RELIGIEUX, DONC POLITIQUE 3/7
La croyance en la résurrection charnelle
détermine la succession apostolique

’Eglise classique revendique le sens de l’Histoire à son avantage. Or, pour les gnostiques, cette Histoire constitue précisément le drame de l’économie du monde.

La preuve par la généalogie est produite : Abraham, Moïse, David, tous ces personnages si grands et si saints par leur humilité et leur abaissement ( ?) sont pour nous des maîtres dans l’obéissance, et non pas pour nous seulement, mais aussi pour les générations qui nous ont précédés, pour tous ceux qui ont accueilli les paroles de Dieu dans la crainte et la vérité. (Epître de Clément de Rome XIX, 1)

Les prophètes, le Christ, les apôtres, les évêques participent à cette chaîne sacrée dont chaque maillon témoigne de son appartenance au grand dessein de Yahvé. La relation qui lie l’Eglise classique avec Yahvé et avec le Christ, ne peut plus se comprendre sans la subordination des fidèles à l’évêque. La chaîne ne saurit être rompue. Elle est l’expression de la volonté divine.

« Les Apôtres nous ont annoncé la bonne nouvelle de la part de Jésus-Christ. Jésus-Christ a été envoyé par Dieu. Le Christ vient donc de Dieu et les Apôtres du Christ. Cette double mission, elle-même, avec son ordre, vient donc de la volonté de Dieu. »
(Epître de Clément de Rome XLII, 1-2)

Un seul évêque :

« Ne faites rien sans l’évêque et les presbytes ; et n’essayez pas de faire passer pour raisonnable ce que vous faites à part vous, mais faites tout en commun : une seule prière, une seule supplication, un seul esprit, une seule espérance dans la charité, dans la joie irréprochable ; cela, c’est Jésus-Christ, à qui rien n’est préférable. »
(Ignace d’Antioche aux Magnésiens VII, 1)

Parce qu’un seul Dieu :

« Tous accourrez pour vous réunir comme en un seul temple de Dieu, comme autour d’un seul autel, en l’unique Jésus-Christ, qui est sorti du Père un, et qui était en lui l’unique, et qui est allé vers lui. »
(Ignace d’Antioche aux Magnésiens VII, 2)

Ignace d’Antioche est probablement le premier à prétendre que l’attitude de chacun à l’égard de l’évêque a une influence décisive sur ses relations avec le Christ et avec Dieu lui-même :

« Suivez tous l’évêque, comme Jésus-Christ suit son Père, et le presbyterium comme les Apôtres ; quant aux diacres, respectez-les comme la loi de Dieu. Celui qui honore l’évêque est honoré de Dieu ; celui qui fait quelque chose à l’insu de l’évêque sert le diable. »
(Ignace d’Antioche aux Smyrniotes VIII, 1 – IX, 1)

Telle qu’elle cherche à se constituer, spatiale, temporelle et normative, l’Eglise judéo-chrétienne reconnaît nécessairement Yahvé pour dieu. Elle doit récupérer l’ensemble de la tradition juive (qui le donne à connaître), quitte à promouvoir une lecture allégorique des textes. Dès le début du IIe siècle, elle édicte, un à un, les principes qui vont présider au déploiement de sa dogmatique. L’Eglise judéo-chrétienne s’oppose, point par point, à la pensée christo-gnostique. Celle-ci tente de se révéler, tel un élan de libération de tradition paulinienne.

Le choix est religieux, donc politique !

Non que nous nous situions à une époque où les deux domaines se trouveraient étroitement mêlés pour quelques raisons de naïveté ou de crédulité ; mais parce que nous pensons que l’esprit religieux structure la psyché humaine. Le démiurge peut ne pas être nommé. Il n’en cesse pas moins de dominer le monde et de dicter sa loi.

La controverse sur la résurrection de Jésus situe un moment déterminant de l’enjeu du pouvoir. L’autorité de l’évêque est effectivement en jeu.
La tradition judéo-chrétienne a choisi de croire en une résurrection réaliste de Jésus. Toutefois, les récits évangéliques permettent une interprétation spirituelle ou charnelle de cette résurrection.

« Je vous le dis, frères, la chair ni le sang ne peuvent hériter du règne de Dieu, ni le destructible hériter de l’indestructible. »
(1 Corinthiens XV, 50)

Il semble que si l’Eglise classique s’est attachée à préserver la conception réaliste de la résurrection, en dépit des difficultés que l’on comprend, si elle a rejeté toute autre idée comme hérétique, si elle a si violemment combattu le docétisme, c’est bien parce que le dogme se révèle effectivement fondateur. En effet, la croyance en la résurrection de Jésus légitime l’autorité des évêques et valide la succession apostolique.

L’Eglise classique soutient l’idée que Jésus n’a accordé la connaissance véritable et l’autorité aux apôtres qu’après sa résurrection. Au moment de la crucifixion, la légitimité apostolique ne semblait pas évidente. Si ce n’est Jean (nous n’avons cependant que son propre témoignage), les apôtres sont portés absents au pied de la croix et Pierre est en proie au plus tragique reniement.

La résurrection devient donc le moment fondateur de l’Eglise romaine. C’est dans ce laps de temps que les apôtres acquièrent la connaissance de la vérité et l’intelligence des écritures juives, dans le sens d’une interprétation unique :

« Alors, il ouvrit leur intelligence pour qu’ils comprennent les écritures et leur dit : Ainsi il était écrit que le christ souffrirait et que le troisième jour il ressusciterait d’entre les morts, et que la conversion pour la rémission des péchés serait, en son nom, proclamée à toutes les nations, à commencer par Jérusalem. Vous en êtes les témoins. »
(Luc XXIV, 45-48)

C’est encore dans ce laps de temps que l’autorité de Jésus s’ouvre à une dimension universelle :

« Jésus s’approcha, leur parla et dit : On m’a donné tout pouvoir au ciel et sur la terre. »
(Matthieu XXVIII, 18-20)

Et que cette même autorité est accordée aux seuls apôtres :

« Allez donc à toutes les nations, faites-en des disciples, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, enseignez-leur à garder tout ce que je vous ai demandé. Et voilà que moi je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des âges. »
(Matthieu, XXVIII, 19-20)

L’autorité et la vérité apostolique se trouvent ainsi légitimées, dans un moment mystérieux, selon le mot de Paul sur la résurrection (1 Corinthiens XV, 51) ; dans une situation et une expérience absurde, selon le mot de Tertullien (De la chair du Christ V). Un moment dont il est affirmé que les apôtres sont les témoins à jamais uniques.

Par conséquent, la croyance en la résurrection de Jésus dans son corps vaut acte d’adhésion à l’Eglise romaine. Elle détermine la foi du croyant en l’authenticité du message et de la mission.

« Munis des instructions de Notre Seigneur Jésus-Christ, pleinement convaincus par sa résurrection et affermis dans leur foi en la parole de Dieu, les Apôtres allaient, tout remplis de l’assurance que donne le Saint-Esprit, annoncer partout la bonne nouvelle de la venue du Royaume des cieux. »
(Epître de Clément de Rome XLII, 3)

L’Evangile de Marie (comme l’Evangile de Marc) rapporte un témoignage différent. Il présente Marie-Madeleine comme premier témoin de la résurrection de Jésus.
Pierre l’interroge :

« Sœur, nous savons que le Sauveur t’a aimée plus que toutes les autres femmes, dis-nous les paroles du Sauveur dont tu te souviens, que toi tu connais, mais que nous, nous ne connaissons pas ou n’avons pas entendues ! »
(Evangile de Marie VII, 10)

Parmi d’autres écritures gnostiques, l’Evangile de Philippe explique que Jésus s’est révélé aux disciples selon leur degré de maturité spirituelle, de la façon où ils étaient à même de le voir, grand pour les grands et petit pour les petits. (Evangile de Philippe LVII, 28-35)

La conception gnostique de la résurrection est spirituelle et non charnelle : Car il vint dans une chair de similitude, n’ayant aucun obstacle à son cheminement, parce que l’incorruptibilité et l’incoercibilité lui appartenaient. (Evangile de Vérité f XVI r, p 31)
Paul, lui-même, affirme que la résurrection est de l’ordre de la libération : En mourant, il est mort au péché une fois pour toutes et, vivant, il vit pour Dieu. Vous aussi, comptez-vous pour morts au péché et vivants pour Dieu dans le christ Jésus. (Romains VI, 10-11). Et l’auteur de l’Evangile de Jean : Oui, oui, je vous le dis, qui écoute ma parole et se fie à celui qui m’a envoyé, celui-là a la vie éternelle, et il ne vient pas en jugement, mais il est passé de la mort à la vie. (Jean V, 24)

La résurrection libère de la loi et du jugement. Elle est en elle-même rédemption.
Irénée présente ainsi l’objet du rite de la rédemption chez les Valentiniens, disciples de Marcos : Aussi peuvent-ils tout se permettre librement et sans la moindre crainte. Grâce à la « rédemption », en effet, ils deviennent insaisissables et invisibles pour le juge. (Irénée, Contre les Hérésies I, 13, 6)

La résurrection ou la vie éternelle s’acquiert dès ce monde-ci, par la libération des liens qui entravent l’esprit. Ils constituent l’adhésion ou l’adhérence du corps et de l’âme au système démiurgique.

« Ne vas pas penser partiellement, ô Rhéginos, ni te conduire selon cette chair au nom de l’unité, mais dégage-toi des divisions et des liens, et déjà tu possèdes la Résurrection. Car, si celui qui mourra sait à son sujet qu’il mourra, -même s’il passe beaucoup d’années en cette vie, elles l’y conduisent-, pourquoi, toi, ne vois-tu pas à ton sujet que tu es ressuscité, et elles t’y conduisent, puisque tu possèdes la Résurrection? »
(Le Traité sur la résurrection P 49, 10-25)

Nous avons vu que le rejet du dieu créateur, par les christo-gnostiques, n’est pas sans conséquences religieuses et politiques considérables. Le fondement de toute autorité et de tout pouvoir se trouve inéluctablement sapé. L’interprétation gnostique de la résurrection ôte sa justification à l’Eglise romaine. Dans cette perspective, quiconque voit le sauveur en une vision intérieure est fondé à prétendre que son autorité ne cède en rien à celle des apôtres et donc à celle des évêques. Cette expérience mystique qui appartient à chacun, a au moins valeur égale avec le témoignage indirect et contradictoire de la résurrection que l’on tient des disciples des apôtres. En ce sens, l es christo-gnostiques considèrent que la réalisation d’œuvres littéraires, inspirées et originales, constitue la preuve d’une maturité spirituelle recherchée.

« Chacun d’entre eux enfantant chaque jour, autant qu’il le peut, quelque chose de nouveau : car nul n’est « parfait », chez eux, s’il n’a « fructifié ». »
(Irénée, Contre les Hérésies I, 18, 1)

Tandis que le christo-gnosticisme se caractérise par la diversité de l’enseignement et la recherche de sources nouvelles, le judéo-christianisme impose la conformité à sa doctrine. La vérité devient officielle. La censure aiguise ses mâchoires !

UN CHOIX RELIGIEUX, DONC POLITIQUE 4/7
La raison hérétique contre le syncrétisme catholique

u fait de l’héritage biblique, le christianisme se trouva chargé, dès l’origine, d’un grand nombre d’idées religieuses contradictoires. Il proclamait un Dieu jusque-là inconnu, tout en revendiquant le Seigneur du ciel et de la terre déjà connu de tous. Le cosmos était à la fois la création de Dieu et le domaine des démons. Il portait témoignage d’un nouveau Sauveur qui, néanmoins, était partie prenante dans la création du monde. Il proclamait la nouveauté du message évangélique, tout en reprenant les livres saints des Juifs. Il proclamait la résurrection des corps, tout en traitant celui-ci d’adversaire. Il annonçait la proximité du jour du jugement par le Dieu de colère tout en enseignant le pardon des péchés par le Dieu de bonté.

Ce formidable syncrétisme religieux, qui fonde la religion catholique, provoqua dans le même temps le besoin rationnel de rejeter ce qui se contredit, ce qui devient incompréhensible, ce qui heurte la raison.

L’Eglise judéo-chrétienne appelait Docteurs ceux qui organisaient la religion à partir de l’ensemble de la tradition. Ils s’opposaient aux Hérétiques, c’est-à-dire, ceux qui, parmi les docteurs, faisaient des choix dans la tradition, afin d’unifier le message transmis et de vaincre les contradictions. Si l’apôtre Paul est reconnu comme un maître par l’ensemble des hérétiques, c’est précisément parce qu’il a préparé la voie à une compréhension claire et non contradictoire du message chrétien. Tous, en effet, reconnaissaient que l’Ancien Testament représentait le fond impur du syncrétisme catholique.

Cherchant à se libérer, plus ou moins, de cet Ancien Testament, les hérétiques introduisirent paradoxalement un nouveau syncrétisme, en faisant appel à des ensembles de mythes et de mystères. Les christo-gnostiques identifièrent la proclamation de Paul comme fondatrice d’un système dualiste, qu’ils découvraient dans les Lettres de l’apôtre. Sa doctrine du corps, de l’âme et de l’esprit, du Dieu de ce monde ou encore des Mystères ne semblaient pouvoir être différemment interprétés. Ils échangèrent donc les légendes et les traditions de l’Ancien Testament contre les sublimes drames d’un événement primordial précédant la création, et contre la célébration de l’Esprit.

Ce nouveau syncrétisme est absent de la pensée de Marcion. Pour lui, la vraie religion doit être simple, claire et transparente, autant qu’elle peut apparaître étrange.

Marcion rejette donc l’Ancien Testament. La grâce n’est plus obtenue par les œuvres, mais, comme l’enseignent le Christ et Paul, elle est donnée gratuitement. Ce don ne peut provenir du Dieu créateur et législateur, sauf à considérer l’inconséquence de sa création et de sa législation. Le Créateur ne peut sauver les hommes de lui-même. Si un dieu éprouve de la compassion pour les hommes et les délivre de leur sort, ce ne peut être qu’un tout autre dieu.

En voyant dans l’Ancien Testament le déroulement d’une réalité historique, Marcion reconnaît le dieu des Juifs comme le créateur du monde et le maître de l’histoire. Mais il est le Dieu méchant, dont les chrétiens sont appelés à se détourner.

Une grande conspiration s’est organisée contre la vérité du Christ après que celui-ci eut quitté le monde. Déjà, Paul explique qu’il n’y a de vrai que l’Evangile qu’il a lui-même reçu. Les autres évangiles sont falsifiés. Ils doivent être dénoncés comme enseignant l’erreur fondamentale, c’est-à-dire, que le Père de Jésus Christ est le Créateur du monde et le Dieu de l’Ancien Testament. Marcion considère que l’Evangile de Luc, tout comme les Lettres de Paul, n’a pas été falsifié, mais seulement corrompu. Bien entendu, il repoussait avec vigueur l’Evangile de Matthieu et le prologue de l’Evangile de Jean (qui lie Jésus Christ au Créateur).

L’Eglise judéo-chrétienne relève le défit. Il s’agit pour elle d’établir une collection officielle d’écrits qui ne dérange pas ses premières constructions théologiques et dogmatiques, mais soustrait à Marcion l’autorité des Lettres de Paul. D’abord les quatre évangiles sont figés comme vérité historique, avec des noms d’emprunts. Les Lettres de Paul sont finalement rendues difficile à lire du fait des contradictions inhérentes à l’introduction de faux documents ou de simples interpolations. Les Actes des Apôtres ont déjà été constitués avec pour résultat attendu de légitimer l’apostolat de Paul et de l’expliquer en un sens compatible au syncrétisme judéo-chrétien.

« Une conservation immuable des Ecritures impliquant trois choses : un compte intégral, sans addition ni soustraction, une lecture exempte de fraude et, en accord avec ces Ecritures, une interprétation légitime, appropriée, exempte de danger et de blasphème. »
(Irénée, Contre les Hérésies IV, 33, 8)

La nouvelle collection, à laquelle seront ajoutées par la suite les lettres catholiques rapidement attribuées aux apôtres, est accolée au livre de l’Ancien Testament sous le titre de Nouveau Testament. L’Eglise judéo-chrétienne sauvegarde ainsi l’autorité ancienne et trace les limites de la révélation nouvelle. Elle édite un corpus syncrétiste et judaïsant, composé de deux Contrats : La Bible.

L’Eglise classique édicte ainsi ses propres normes morales, son code de lois et de règlements, source inépuisable d’arguments rhétoriques et jurisprudentiels. Voici posé le premier principe de ce qu’il faut considérer désormais comme la norme apostolique, dont Marcion disait qu’elle constituait le grand mensonge contre la vérité du Christ.

UN CHOIX RELIGIEUX, DONC POLITIQUE 5/7
L’on ne peut nier la survie du catharisme
en invoquant les fondements de l’Eglise romaine

ous avons vu que le premier principe de la norme apostolique a consisté à arrêter le canon des Ecritures sous une forme syncrétiste, en conservant les aspects les plus contradictoires de la doctrine. Le deuxième principe apostolique fait valoir la preuve écrite. La formule du baptême est érigée en règle de foi apostolique : Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. (Matthieu XXVIII, 19) Les exégètes contemporains s’accordent à penser que le dernier chapitre de l’Evangile de Matthieu, particulièrement ce verset 19, résulte d’une addition sensiblement postérieure à la rédaction de l’ensemble.

« Ces douze, Jésus les envoya en leur ordonnant ceci : Ne prenez pas le chemin des nations ; n’entrez pas dans une ville de Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. »
(Matthieu X, 5-6)
« Allez donc à toutes les nations, faites-en des disciples, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. »
(Matthieu XXVIII, 19)

Nous avons vu combien cette règle de foi est exclusivement liée à la rencontre du Christ et des apôtres après la résurrection. L’Evangile de Marc, que l’on reconnaît généralement comme le plus ancien des quatre synoptiques, perd son caractère authentique à la fin du verset 8 du chapitre XVI. Les versets 8 à 20 manquent dans de nombreux manuscrits. Ils ont probablement été ajoutés au début du 2ème siècle :

« Il se manifesta aux onze eux-mêmes pendant qu’ils étaient à table, il leur reprocha leur méfiance, leur dureté, et de ne pas s’être fiés à ceux qui l’avaient vu relevé. Il leur dit : Allez dans le monde entier proclamer l’évangile à toute la création ; celui qui a foi et est immergé sera sauvé, et celui qui se méfie sera condamné. »
(Marc XVI, 14-15)

L’explication du renversement d’idée et de jugement semble un peu courte !

Le symbole devient l’expression véritable de la foi : Ce n’est pas à vous de connaître les temps ou les moments que le Père a établis de son propre pouvoir, mais le Saint-Esprit surviendra sur vous et vous en recevrez de la puissance et serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu’au bout de la terre. (Actes des apôtres I, 7-8)

L’économie du salut vient en deux temps, tout simplement parce que l’Eglise romaine n’est pas l’Eglise primitive. L’invention de la succession apostolique devient sa justification, après l’anéantissement de l’Eglise de Jérusalem et la mort de Jacques, frère de Jésus. Comme l’Eglise Cathare (héritière de la doctrine dualiste qui fonde l’Eglise de Marcion), l’Eglise romaine constitue une branche dans la généalogie des interprétations du christianisme.

Plus encore que l’autorité religieuse des apôtres, dont l’histoire ne garde guère la trace, c’est la validation de l’autorité religieuse de ceux qui cherchent à exercer le contrôle et le pouvoir de l’Eglise catholique qui se joue. Outre que la résurrection symbolise la présence éternelle du Christ au sein de l’Eglise, elle donne aux apôtres (a posteriori) la compétence décisive de l’Esprit. Elle valide sa transmission à leurs seuls héritiers légitimes : les évêques, qui pourront justifier qu’ils se situent dans la chaîne de la succession apostolique !

L’on nous permettra de remarquer ici que les tenants du matérialisme historique, qui dénient à tout homme et à toute femme le droit ( !) de se recommander de la tradition des Cathares, reprennent l’argumentation qui fonde l’Eglise romaine.
Les disciples de Jésus le Nazaréen ayant abandonné leur maître après qu’il fut prit pour être exécuté (si ce n’est Jean, mais qui n’a d’autre témoin que lui-même), ce n’est qu’après la résurrection que l’on chercha à édifier, a posteriori, les fondements de Eglise. Les tentatives furent diverses, car l’enjeu était essentiel.

Chez Marc, le ressuscité apparaît à Marie-Madeleine, Marie, Mère de Jacques, et Salomé. Chez Matthieu, le ressuscité apparaît à Marie Madeleine et l’autre Marie. Chez Luc, le verset 12 du chapitre XXIV est de rédaction tardive. Il manque dans plusieurs manuscrits : Pierre pourtant se leva et courut au tombeau. Il se pencha, ne vit que les bandelettes et s’en alla chez lui, étonné de ce qui était arrivé. Chez Jean, l’on retrouve toujours Marie Madeleine à la première place. Mais la course se joue entre Jean et Pierre : Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple (Jean) courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau.

Il y a du ridicule dans cette volonté de voir le ressuscité en premier, de façon à justifier le fondement d’une communauté évangélique plutôt que celui d’une autre. Or, c’est bien sur une telle argumentation que se fondent certains historiens pour enseigner que la chaîne apostolique ayant été rompue, lors de l’exécution du dernier Cathare, aucun Cathare ne peut plus être justifié ! Mais, il n’y a bien que l’Eglise romaine pour croire à la justification de l’esprit par une mythique chaîne apostolique.

« Le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble dans le même lieu quand soudain vint du ciel un bruit comme d’un violent coup de vent qui remplit toute la maison où ils étaient assis, et ils virent des langues, comme de feu, se partager et se poser sur chacun d’eux, et tous furent remplis de l’Esprit saint et commencèrent à parler en d’autres langues, selon que l’Esprit leur donnait de prononcer. »
(Acte des apôtres II, 1-4)

Ce n’est certainement pas sur cet écrit tardif, fondateur de l’Eglise romaine, que peut se fonder le catharisme. Ni Marcion, ni Valentin, ni aucun hérétique n’a connu Les Actes des Apôtres. Pour nombre d’exégètes contemporains, ils constituent un tissu de mensonges.

UN CHOIX RELIGIEUX, DONC POLITIQUE 6/7
La charité devient la norme morale qui conduit à la soumission

e troisième principe de la norme apostolique s’inscrit dans la logique du système. Il s’agit du bon ordre hiérarchique des élus : le ministère.

« Que chacun d’entre nous, frères, à son rang, plaise à Dieu par une bonne conscience, sans vouloir franchir les limites régulières de son office. Ceux qui contreviennent à son ordre sont punis de mort. »
(Epître de Clément de Rome XLI, 2-3)
« Ayez à cœur de faire toutes choses dans une divine concorde, sous la présidence de l’évêque qui tient la place de Dieu, des presbytes qui tiennent la place du sénat des Apôtres, et des diacres qui me sont si chers, à qui a été confié le service de Jésus-Christ. »
(Ignace d’Antioche aux Magnésiens VI, 1)

Le fonctionnement des communautés christo-gnostiques apparaît tout autre (Irénée, Contre les Hérésies I, 1, 13). Le tirage au sort constitue le modèle qui permet de tenir les réunions et de procéder au bon déroulement des rituels, sans pour autant créer une hiérarchie qui ne pourrait être, par nature, que d’inspiration démiurgique. Ce principe de stricte égalité des initiés, devant le tirage au sort répété, parvient à créer un système de relations humaines qui diffère totalement du système hiérarchique institué.

Comme corollaire au pouvoir établi de l’évêque, l’Eglise classique proclame les vertus d’obéissance et de charité, dont elle fait un indice sûr de sainteté. Mais qu’est-ce donc que la charité sinon la soumission parfaite du cœur à l’institution du salut !

« La charité supporte tout, la charité est longanime, rien de mesquin dans la charité, rien d’orgueilleux. La charité ne fait pas de schisme, ne fomente pas de révolte ; elle accomplit toutes choses dans la concorde ; c’est la charité qui fait la perfection de tous les élus de Dieu ; sans la charité, rien n’est agréable à Dieu. »
(Epître de Clément de Rome XLIX, 5)

L’unité de l’Eglise classique finit par constituer une obligation morale supérieure à l’obligation de vérité. La charité correspond à l’amour du prochain, tel qu’il est enseigné dans les différentes sectes juives. Il s’agit d’aimer le frère en religion. Cet amour-là, c’est l’esprit de charité : Un seul Dieu, un seul Christ, un seul esprit de charité répandu sur nous. (Epître de Clément de Rome XLVI, 6)

Le fidèle s’efface au bénéfice de l’Eglise :

« Apprenez à obéir, laissant là votre arrogance et la trop brillante audace de votre langue. Mieux vaut, en effet, pour vous, être petits, mais être comptés dans le troupeau du Christ que d’être estimés très haut et de vous voir exclus de l’espérance que nous avons en lui. »
(Epître de Clément de Rome LVII, 2)

Le châtiment (c’est un début !) s’inscrit logiquement dans l’économie de la charité :

« Acceptons les corrections fraternelles, personne ne doit s’en offenser, bien-aimés. L’avertissement que nous nous donnons les uns aux autres est une chose bonne et tout à fait utile. Car celui qu’il aime, le Seigneur le corrige ; il châtie tous ceux qu’il agrée. »
(Epître de Clément de Rome LVI, 2-4)

La reprise des Ecritures juives assure la sauvegarde de la loi et, mieux encore, de la crainte de Dieu :

« C’est précisément pour préparer l’homme à cette vie que le Seigneur a, par lui-même et pour tous pareillement, énoncé les paroles du décalogue : aussi demeurent-elles pareillement chez nous, après avoir reçu extension et accroissement, mais non abolition, du fait de sa venue charnelle. Il a accru aussi la crainte, car il sied à des fils de craindre plus que des esclaves et d’aimer davantage leur Père. »
(Irénée, Contre les Hérésies IV, 16 4-5)

L’Eglise classique est militante. Elle n’a rien retranché de sa fidélité à Yahvé des armées :

« Faisons campagne, frères, de tout notre zèle, sous les ordres de ce chef irréprochable. Considérons les soldats en campagne, comme ils se montrent disciplinés, dociles, soumis aux ordres de leurs chefs. Tous ne sont pas à la tête de l’armée ou de mille ou de cent ou de cinquante et ainsi de suite, mais chacun à son poste exécute les ordres de l’empereur et de ses chefs. »
(Epître de Clément de Rome XXXVII, 1-3)

Elle retrouve les fondements de son rituel ecclésiastique dans la tradition juive:

« Ceux qui présentent leurs offrandes aux moments qu’il a fixés lui sont agréables et il les bénit ; car en suivant les ordonnances du maître, ils ne peuvent faillir. Au grand prêtre des fonctions particulières sont confiées ; les prêtres ont leur place, les lévites leur service, les laïc les obligations des laïcs. »
(Epître de Clément de Rome XL, 4-5)

Il ne manque aux évêques que le pouvoir des clés ! Le baptême est réputé effacer les péchés ; mais également l’exception de la grâce, accordée aux pécheurs par les confesseurs porteurs de l’esprit : Dans sa grande miséricorde, le Seigneur s’est ému pour sa créature et a institué cette pénitence et il m’a accordé de la diriger. (Le Pasteur d’Hermas XXXI, 5)

Le pardon des péchés va faire l’objet d’une procédure normalisée sous l’autorité de l’évêque. Lui seul désormais accordera ou refusera la grâce divine en sa qualité de juge, décidant selon la loi au nom du dieu.

UN CHOIX RELIGIEUX, DONC POLITIQUE 7/7
L’Eglise romaine revêt les attributs
de l’autorité royale hérités du messianisme juif

e deuxième siècle n’est pas achevé que le salut se trouve institutionnalisé. Le système qui fonde l’Eglise classique est clos.

« Celui qui est à l’intérieur du sanctuaire est pur, mais celui qui est en dehors du sanctuaire n’est pas pur, c’est-à-dire que celui qui agit en dehors de l’évêque, du bresbyterium et des diacres, celui-là n’est pas pur de conscience. »
(Ignace d’Antioche aux Tralliens VII, 1)

L’Eglise classique s’est constituée comme une société juridique qui résistera aux assauts des communautés montanistes. Elle est parvenue à former un système normatif éminemment efficace et parfaitement ordonné. Il lui reste à renforcer son institution, conformément à la légitimité royale qu’elle tient de Jésus, l’Oint de Yahvé.

Au nom du Christ-roi et de l’institution dynastique, au nom des apôtres et du premier d’entre eux, Calliste de Rome revendiquera la primauté apostolique.

L’Eglise classique est devenue un système centralisé résolument judéo-chrétien. Elle s’affirme comme la condition du salut. Elle est prête à assurer le déploiement de son idéologie, puisée aux sources du messianisme juif, en assurant de son formidable soutien les pouvoirs politiques et militaires du monde, au nom du père créateur, du fils roi et du saint-esprit apostolique.

«Rends-nous soumis
A ton nom tout-puissant et très saint,
Ainsi qu’à ceux qui nous gouvernent et nous dirigent sur la terre.
C’est Toi, Seigneur, qui leur a donné le pouvoir d’exercer leur autorité,
Par ta force magnifique et ineffable,
Afin que sachant que c’est de toi qu’ils ont reçu leur gloire et l’honneur où nous les voyons,
Nous leur soyons soumis, bien loin de nous opposer à ta volonté.
Donne-leur donc, Seigneur, la santé, la paix, la concorde, la stabilité,
Afin qu’ils exercent sans obstacle la souveraineté que tu leur as confiée.
Car c’est toi, Maître, Roi des Cieux pour les siècles,
Qui donnes aux fils des hommes la gloire et l’honneur
Et le pouvoir sur les choses de la terre.
»
(Epître de Clément de Rome LX, 4 – LXI, 1-2)

Nous savons, qu’aux yeux de Yahvé le mal réside dans les nations étrangères qui contaminent le peuple d’Israël, son œuvre sainte. Elles constituent toujours l’élément perturbateur du système ou l’anti-modèle. Le peuple juif est désormais dans la dispersion. Il a reçu le châtiment qu’il méritait !

Le peuple judéo-chrétiens, le nouvel Israël, est sans limite, conformément à la promesse faite à Abram de rendre sa postérité pareille aux étoiles du ciel (Genèse XV, 5). De ce fait, il n’est plus de nation étrangère (l’empire est partout). C’est en ce sens que le Christ a acquis la victoire sur le mal. L’Eglise romaine se donne pour mission la complétude de cette victoire. Soldats et missionnaires sur la même route impériale et l’unité des nations. Yahvé avait donné à Abraham le pays de Canaan ; il donne à l’Eglise le monde entier à conquérir !

A la fin du II ème siècle, les christo-gnostiques prétendent, comme les judéo-chrétiens, avoir entendu la révélation et représenter fidèlement le christianisme authentique. La victoire judéo-chrétienne ne sera donc totale qu’après l’anéantissement de la génération de la gnose, qui ne prétend à rien moins qu’à enseigner l’inconnaissance du Père et à diaboliser le monde ! Comprenons que la lutte n’est pas égale. Les christo-gnostiques ne peuvent pas même compter sur les douze légions d’anges !

CONCLUSION

’ensemble des textes hébraïques se présente dans un désordre difficile à ranger, pour celui qui cherche à établir un ordre chronologique des rédactions. Les cinq livres de la Thora semblent mêler et rassembler quatre ou cinq œuvres d’auteurs en autant de traditions voisines. Assurément, Moïse n’a pas écrit les textes sous la dictée de Yahvé.

Nous savons que les deux récits de la création, imbriqués dans la Genèse, ne sont pas eux-mêmes originaux. Ils reprennent les grands mythes sumériens, jusqu’à l’épisode du déluge, ainsi que celui de la tour de Babel. Cet arrangement et daté du VI - Vème siècle, c’est-à-dire de l’époque où la séduction de la vie païenne, opposée à l’idéal politico-religieux des fidèles de Yahvé, apparaît plus que jamais comme le mal. L’alliance s’en trouve rompue.

C’est l’époque de l’arrachement à la terre promise et de l’exil à Babylone, vécu par les prophètes comme le juste châtiment de la désobéissance. Nous pouvons percevoir dans ce moment d’histoire, l’un des aspects majeurs de l’arrangement dialectique du mythe d’Adam et d’Eve, suivi du châtiment de la désobéissance, en correspondance avec la fin de l’âge d’or davidien.

Si l’homme est une créature de Yahvé, reconnaissons que celui-ci est une créature de l’homme. Les destins sont liés en une même histoire. Yahvé est un dieu qui n’a pas un caractère universel. Les qualités de justice et de méchanceté lui sont attribuées.

La lecture des Evangiles n’en constitue pas moins un exercice que l’on ne saurait entreprendre à la volée. Ce sont des reconstructions tardives, sans grande valeur historique. Chacun y trouve sa part, selon ses présupposés. La composition de l’Evangile de Jean témoigne que les Evangiles précédemment écrits ne correspondaient pas à l’interprétation chrétienne proposée par le courant johannite.

Nous savons que Marcion recevait un Evangile de Luc corrigé de ses aspects judaïsant. Les Ebionites prenaient celui de Matthieu et les adoptianistes celui de Marc. Marcion recevait dix Lettres de Paul sur les treize qui lui sont attribuées. Notons que les exégètes modernes ne reconnaissent généralement l’authenticité qu’à six Lettres (Romains, 1 et 2 Corinthiens, Galates, Philippiens, 1 Thessaloniciens,). La discussion demeure ouverte sur quatre Lettres (Philémon, Ephésiens, Colossiens, 2 Thessaloniciens).

L’épopée du peuple d’Israël n’appartient pas aux chrétiens. Il s’agit d’une évidence historique. Les textes hébraïques fondent une loi positive. Ils transcrivent et justifient l’Histoire officielle dans ses aspects événementiels et contractuels. Pourquoi l’Eglise classique a-t-elle connu l’impérieux besoin de s’attribuer cette histoire-là ?

Certes, il n’est pas si facile pour une Eglise en formation, de faire naître un dieu dont l’existence doit nécessairement remonter avant l’origine du monde. Probablement Paul a-t-il connu le dilemme : Rompre le lien avec la tradition juive et édifier une religion à mystère, telle qu’en connaissaient Athènes et Rome, ou bien garder Yahvé pour dieu et conserver la légitimité que sa longue vie lui avait donnée, en le rendant fréquentable à un esprit civilisé sous le nom de Theos-Deus.

Le parti pris est déterminant. En captant l’héritage juif, l’Eglise judéo-chrétienne s’approprie Yahvé et le concept de peuple élu. Son choix est politique. Il est le seul choix politique possible : celui du dieu, de l’ordre et de la loi.

Pour les gnostiques, toute construction en ce monde ou toute structure de pouvoir est nécessairement démiurgique. Elle utilise l’autorité du créateur et les lois de la création. Elle continue et amplifie l’erreur de l’Archonte. Le choix gnostique est celui du refus. Il apparaît en négatif. Le gnostique se veut autre chose qu’une créature. Il se veut fils de l’Homme, c’est-à-dire qu’en tant qu’homme possédant l’esprit, il accède au non, face au Créateur, et au refus de sa condition de créature aliénable et coercible. Le choix gnostique ne peut qu’être un choix utopique au sens strict du terme. C’est le choix de l’amour, par opposition à la loi.

Yahvé, le dieu juste, est reçu comme le bon dieu par les judéo-chrétiens. S’il s’agit bien d’une seule et même personne, d’un unique seigneur en son royaume mondial, ne porte-t-il pas en lui-même le principe de dualité ?

Les gnostiques n’entrent pas sur le champ de bataille. Ils ne mettent pas un autre dieu face à Yahvé des armées. Un blanc serait adéquat pour désigner dans le texte le dieu inconnu des gnostiques.

« Et, à moi qui désirais comprendre, il déclara : « la monade étant une monarchie, rien ne domine sur celui qui est le Dieu en vérité, Père de tout : l’Esprit saint et invisible, préposé au tout, établi en son indéfectibilité, constitué de lumière pure que nulle lumière oculaire ne peut entrevoir.»
« Puisqu’il est Esprit, il n’est pas séant de le penser comme dieu ou de toute autre façon car il est au-delà des dieux, principe sur qui personne n’est prince car personne n’est au-dessus de lui et il n’a besoin de rien ; ni de vie car il est éternel, ni de quoi que ce soit car il est imperfectible, ne souffrant d’aucun manque qui le rendrait perfectible, mais invariablement tout entier perfection et lumière : incirconscriptible parce que personne ne le précède pour le circonscrire, indistinct parce que personne ne le distingue pour lui imposer une distinction, incommensurable parce que personne d’autre ne le précède pour le mesurer, invisible parce que personne ne le voit, éternel parce que toujours-étant, inexprimable parce que personne ne le saisit pour l’exprimer, innommable parce que personne ne le précède pour le nommer.»
«Etant lumière sans mesure, sans mélange, sainte et pure, il est inexprimable, non parce qu’il serait parfait, indéfectible et divin sous le mode de la perfection, de la béatitude ou de la divinité, mais parce qu’il est une réalité bien au-delà des réalités, pas plus infini que fini, mais réalité supérieure aux réalités, ni corporel ni incorporel, ni grand ni petit, sans quantité ni qualité n’étant ni une créature ni ne pouvant par quiconque être compris ni n’étant, en somme, de l’être, mais une réalité supérieure aux réalités, non en tant qu’il ne serait que supérieur, mais en tant qu’il est coextensif à lui-même, ni ne prenant part à l’éternité ni le temps n’existant pour lui -car prendre part à l’éternité impliquerait quelqu’un d’autre pour l’y prédisposer, et être du temps signifierait être mesuré par lui- étant donné que ne recevant rien d’un autre il n’est pas mesuré et qu’étant sans besoin il n’y a absolument rien qui le détermine puisqu’il est le seul à pouvoir demander à lui-même ce qui est à lui-même.»
«De par la perfection de la lumière, il est à comprendre comme lumière sans mélange, magnificence sans mesure, éternel dispensateur d’éternité, lumière dispensatrice de vie, bienheureux dispensateur de béatitude, connaissance dispensatrice de connaissance, bien constamment dispensateur de bien et faiseur de bien, cela non parce qu’il possède, mais parce qu’il donne, miséricorde dispensatrice de miséricorde, grâce dispensatrice de grâce, ô lumière incommensurable ! »
(Livre des secrets de Jean VI - IX, B)

Si le dieu des christo-gnostiques n’est pas, il ne peut y avoir finalement d’autre dualité en ce monde que par rapport à Yahvé lui-même. Il dit le bien et qui dit le mal depuis le premier jour de la création. Yahvé est un dieu qui ne semble exister que par l’affrontement. Il est un dieu personnel et passionné qui a trouvé dans sa vie des dieux qui lui étaient opposés et qu’il a combattus sans cesse en combattant ceux qui les servaient.

Le mal est pour Yahvé, la nature de l’étranger, de l’autre, celui qui vient jusque dans le jardin d’Eden ruiner l’œuvre accomplie. Celui qui va contrarier tout au long de l’Histoire le dessein réparateur du Créateur. La personnification du diable est délicieuse, ne le voit-on pas faire l’amour tout au long des Ecritures hébraïques tandis que Yahvé fait la guerre !

Lorsque les judéo-chrétiens se proclament nouvel Israël à valeur universelle, l’étranger ne l’est plus de race mais de foi. L’autre, ce n’est plus le Madianite, le Cananéen ou le Philistin, mais le mécréant, celui qui ne participe pas à l’œuvre unique, pseudo-universelle.

Yahvé désigne toujours le bien et le mal dont la valeur est finalement politique avant d’être morale. Yahvé est éternel. Yahvé, croit-on, ne parle plus. A-t-il d’ailleurs jamais parlé ?


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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