Le chemin de Damas


Femmes et Hommes


La dualité en l'homme

10 - Femmes et Hommes

'AMOUR, selon le mode d'être spirituel, transcende les relations vulgaires qui lient l'homme et la femme en leur nature incarnée. Il participe de l'absolu du « Dieu d'amour » (2 Co. XIII, 11). Il est « le fruit de l'esprit » (Ga. V, 22) versé dans le cœur des hommes de foi (Rm. V, 5). Entre eux tous, avec Dieu et le Christ, l’amour établit la relation vraie (Rm. VIII, 16). L'amour pur ne fait l'objet ni d'accommodements, ni d'engagements contractuels. Contraire à tout accompagnement régulier qui le ramènerait dans le domaine de « la justice légale » (Php. III, 6) (selon le mode d'être des hommes et des femmes psychiques), il constitue le lien spirituel d'éternité entre les « enfants de Dieu » (Rm. VIII, 16).

Pour Paul, l'attache affective qui crée le couple, dès lors qu'elle implique les agréments de la chair, ne procède pas de l'amour éternel, mais de la passion éphémère, fruit de « la loi du péché » (Rm. VII, 25). Nous voyons que le Testament de Ruben enseigne également : « Le septième (esprit d'égarement) est celui de la procréation et de l'acte charnel, par qui s'unissent, au travers de la sensualité, les péchés. » (Test. Rub. II, 8) (Vie Adam XXV, 3). La relation de couple en tant que telle apparaît comme une institution qui structure la création pervertie par la faute. Elle perpétue le cycle des incarnations, de la vie et de la mort (Rm. V, 12). Elle contribue à la génération pour la destruction. Car « la chair tend à la mort et l'esprit tend à la vie » (Rm. VIII, 6 et 7). Le corps n'est que chose mortelle (Rm. VII, 24) vouée au néant, lieu du péché et de toutes convoitises (Rm. VI, 12). L'homme de foi tend à s'en libérer, plutôt qu'il ne cherche à le perpétuer (Ibid. 6).

Le Seigneur demande à Hénoch de parler ainsi aux Veilleurs tombés du ciel : « Vous avez engendré par le sang de la chair, vous avez eu des désirs <à l'instar> des humains et [vous avez créé] comme eux, eux qui créent de la chair et du sang, qui meurent et disparaissent. » (1 Hén. XV, 4). Dans la Vie grecque d'Adam et Eve, après que Dieu a indiqué à Adam les implications matérielles de l'incarnation (Vie Adam XXIV), il prévient Eve des souffrances de la mise au monde. Celle-ci le supplie : « Seigneur, Seigneur, sauve-moi et je ne retournerai plus au péché de la chair. » (Ibid. XXV, 3).

Paul attend de l'homme de foi qu'il ne s'attache pas à une femme (1 Co . VII, 1, 8, 27), de la femme, qu'elle ne se lie pas à un homme (Ibid. 2 a contrario, 8, 38, 40). Ils ne sauraient par leur consentement recréer la légalité abolie qui institue le mariage. Révolté contre la Torah de Yhwh, l’apôtre s'oppose à l'injonction du dieu créateur . Celui-ci appelle à la génération (voir Gn. I, 28 ; II, 24 ; XVII, 19) (Damas IV, 21). Il sacralise le mariage, comme un acte essentiel de l'adhésion à sa volonté créatrice.

L'esprit éclaire chacun devant les choix qui déterminent l'édification spirituelle. Et l'on sait que seuls, la femme et l'homme célibataires sont disponibles pour travailler à leur élévation vers le règne de gloire. Nul ne les détache de la culture de l'amour absolu (Rm. VIII, 35, 39), nulle cause d'affliction (1 Co. VII, 28) ne vient brouiller en eux « la paix » de Dieu (Ibid. 15). L'ancrage dans le monde que provoque la relation de couple, ôte à chacun la liberté que donne l'esprit.

La relation de couple constitue « une concession » (Ibid. 6), c'est-à-dire une contradiction avec la liberté évangélique. De ce fait, elle doit répondre à un ordre du Seigneur (Ibid. 10) comme à un commandement objectif qui corrige l'impératif de la conscience. L'intelligence éclairée reconnaît l'obstacle du mariage. Pour aller contre cet impératif de la conscience, sans tomber dans le péché, il faut nécessairement une intervention objective du Christ. Le compromis suspend la loi du péché. L'homme et la femme qui forment couple ou se marient ne pèchent pas (Ibid. 28) ; non plus celui qui marie sa fille (Ibid. 36). Ainsi, malgré lui, Paul est amené à un arrangement majeur. Il admet que le mariage ne constitue pas un état de péché, alors que l'union charnelle qu'il normalise (Ibid. 5) en présente toutes les caractéristiques : le péché agit, de l'intérieur du corps contre l'esprit (Rm. VII, 20) (Test. Rub. II). Paul doit raisonnablement souffrir de ce que les convertis procréent toujours de nouveaux corps pour la mort (Rm. VII, 24). Il espère lui-même être délivré de ce corps qu'il rudoie (Ibid. 24). Il affirme que « mourir est un gain » (Php. I, 21), que la crucifixion de l'homme réalise une bonne fin (Rm. VI, 6) (Ga. II, 19).

Tout couple adhérent ne peut connaître de rupture, sans que celui qui en serait la cause ait fondamentalement manqué au principe de l'amour et, par conséquent, qu'il ait témoigné par son acte de son peu de foi. Paul répond, au nom du Seigneur, à la question posée : « que la femme ne se sépare pas de son mari » (1 Co. VII, 10) et que « le mari ne laisse pas sa femme » (Ibid. 11) (Mt. V, 31-32). Il ne dit rien de l'accord mutuel de séparation ; mais l'on ne voit pas comment les convertis qui ne partagent plus le désir de former couple ne seraient pas libérés de leurs inquiétudes (1 Co. VII, 32), pour rester célibataires et « plaire au Seigneur » (Ibid. 32) (Rm. VIII, 8), voire pour se marier une nouvelle fois « s'ils ne se dominent pas » (1 Co. VII, 9), par « crainte de la prostitution » (Ibid. 2). Ces deux dernières conditions sont les seules qui justifient le couple. La génération ne peut jamais en constituer le but.

Rompre le mariage qui lie deux convertis constitue une faute contre l'esprit d'amour, pour celui qui est cause de la rupture. Cet esprit peut édifier le couple hors toute relation charnelle (Ibid. 29). La question est autre lorsque le mariage réunit un mécréant et une adhérente, et inversement. Paul demande alors de ne point prendre l'initiative de la rupture (Ibid. 12-13). Le mécréant, comme les enfants du mariage, se trouve « sanctifié » par la femme de foi qui tend à lui communiquer l'esprit du Christ (Ibid. 14). L'apôtre précise qu'il ne s'agit point ici d'un ordre du Seigneur, mais d'un conseil qu'il donne lui-même. La différence, entre l'impératif qui répond à la question du couple de convertis et le simple conseil au couple mixte, réside dans la relation spirituelle que seuls les premiers établissent entre eux. Quelle que soit l'exacerbation de la dualité du corps et de l'esprit, leur mariage engage malgré tout, une relation d'amour qui transcende la chair et ne peut être brisée sans que l'esprit ne se retire. Le mariage légal peut toujours être rompu, parce que nul converti n'est censé obéir à une loi extérieure. Il faut cependant éviter d'en rompre la relation parce qu'elle porte en devenir un mariage d'amour pur qui ne connaîtrait point la convoitise de la chair (Ibid. 16).

Dans la gradation du mensonge ou l'asservissement à la loi du péché, mieux vaut, concède Paul, une passion propre qu'une « passion sordide » (Rm. I, 26) ; une relation qui répond à l' « usage naturel » (ibid.), plutôt qu'une « prostitution » (1 Co. VII, 2). Cette « concession » (Ibid. 6) doit être totalement assumée par les deux partenaires dans la chair (Ibid. 3-5) ; faute de quoi ils s'autorisent une inutile situation de compromis.

Accordons-nous un détour par la tradition pharisienne, en guise de divertissement : « Le mari peut faire le vœu de n'avoir pas de rapports avec sa femme, pour deux semaines, permettent les Chammaïtes ; pour une seule, disent les Hillélites. Les étudiants peuvent quitter leur femme sans sa permission pour l'étude de la Torah pendant trente jours, les ouvriers pendant une semaine. Le devoir conjugal imposé par la Torah (Ex. XXI, 10) doit être rempli : pour les gens oisifs chaque jour, pour les ouvriers deux fois la semaine, pour les âniers une fois la semaine, pour les chameliers une fois en trente jours, pour les marins une fois tous les six mois ; c'est l'avis de R. Eliézer. » (M. Ketoubbot V, 6). Indiquons encore : « On ne doit renoncer à la loi de procréation et multiplication que si on a des enfants. Les Chammaïtes précisent : deux mâles et les Hillélites disent : un mâle et une fille, suivant qu'il est dit : Il les créa mâle et femelle (Gn. I, 27).” (M. Yevamot VI, 6).

Ajoutons un extrait de la tradition des sages pour aider à comprendre l’enjeu des fondements « Un homme ne peut rester sans femme, mais une femme peut rester sans mari. Un homme ne peut épouser une stérile ou une vieille, ou une stérile congénitale, ou une mineure qui ne peut enfanter. Une femme peut épouser un eunuque. Un homme ne peut boire le calice de stérilité afin de ne pas engendrer, mais la femme peut le boire pour ne pas enfanter. » (Tf. Yevamot VII, 4).

Il peut malgré tout sembler moins compromettant aux adhérents de Corinthe de se laisser aller à quelques actes libidineux éphémères, selon l' « usage naturel » (Rm. I, 26-27), que de les instituer durablement dans le mariage. Certes, l'apôtre ne dit rien de la sorte. Néanmoins, nous sommes prévenus que, pour lui comme pour chacun, la perfection est difficile à atteindre (Php. III, 12), que lui-même « pratique » des actes que sa conscience désapprouve (Rm. VII, 19). En outre, voici que les Nazaréens lui reprochent d'emmener « pour femme, une sœur » dans ses pérégrinations (1 Co. IX, 5). Il se défend en rétorquant qu'il n'agit pas différemment que « les autres apôtres et les frères du Seigneur et Képhas » (Ibid. 5). L'évidence de la répartie nous amène à penser que la question ne porte pas réellement sur la présence d'une femme à ses côtés, ce qui n'appellerait aucune controverse de la part d'Hébreux pratiquants et eux-mêmes mariés ; mais davantage sur la présence d'une femme libre. Si la réponse de Paul élude ainsi le sens de la question, c'est bien peut-être que la contradiction par rapport à son propre idéal se trouve dénoncée. Il semble pourtant clair, pour l'apôtre, que la liberté nouvelle de la femme dans la soumission à la loi de l'esprit ne devrait pas autoriser une telle remarque que l'on sent empreinte de légalisme.

Paul vient de distinguer, par le modèle qu'il offre (1 Co. VII, 8), les femmes et les hommes qui forment le projet de « plaire au Seigneur » (Ibid. 32) de ceux qui demeurent liés à la chair et ne peuvent lui plaire (Ibid. 33) (Rm. VIII, 8). Les premiers ne se conforment pas au monde. Ils discernent « quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, agréable et parfait » (Rm. XII, 2). Ce sont eux que Paul qualifie de « Parfaits » (1 Co. II, 6). Les seconds sont membres de la Communauté. Il semble toutefois qu'ils ne puissent prétendre à une totale reconnaissance spirituelle. Leur imperfection, dont l'attachement à la chair constitue la marque, brise leur élan vers la libération absolue. La loi de l'esprit, qui éclaire leur conscience, se heurte encore à l'interférence de la loi du péché tapie en leur corps.

La tradition essénienne révèle la réalité de deux ordres : celui des Parfaits et celui des simples croyants. La lecture de la Règle de la Communauté nous laisse penser que les membres de la Nouvelle Alliance n'admettent pas les femmes. L'on a vu que Le piège de la femme, indique clairement qu'ils cultivent en certains lieux un ancratisme et une misogynie sévères : « Oui, c'est [la femme] le principe de toutes les voies de perversion. » (Pièges 8). Cependant La Règle annexe de la Communauté prévoit la conversion et le ralliement du peuple d'Israël avec femmes et enfants à la fin des jours (Règle ann. I, 1-2). Elle réglemente alors le mariage de « chaque indigène en Israël » (Ibid. I, 6) : « Il ne [s'approchera] d'une femme pour la connaître sexuellement qu'à condition d'avoir vin[g]t ans accomplis quand [elle] connaîtra [le bien] et le mal ; et, dans ces conditions, elle sera admise à prendre à témoin contre lui les ordonnances de la loi. » (Ibid. 9-11). L'Ecrit de Damas évoque déjà les relations des hommes et des femmes membres de la Communauté exilée (Damas VII,6-9 ; XII, 1 ; XVI, 10). L'on demeure dans le contexte d'une espérance terrestre.

Nous trouvons l'indication que les Esséniens n'ont point de femme chez Flavius Josèphe (Histoire ancienne des Juifs XVIII, 2). Il précise plus tard :

« [Les Esséniens] sont Juifs de nation, vivent dans une union très étroite, et considèrent les voluptés comme des vices que l'on doit fuir, et la continence et la victoire de ses passions comme des vertus que l'on ne saurait trop estimer. Ils rejettent le mariage, non qu'ils croient qu'il faille détruire la race des hommes, mais pour éviter l'intempérance des femmes ; qu'ils sont persuadés ne pas garder la foi à leurs maris (...) Il y a une autre sorte d'Esséniens qui conviennent avec les premiers dans l'usage des mêmes viandes, des mêmes mœurs et des mêmes lois, et n'en sont différents qu'en ce qui regarde le mariage. Car ceux-ci croient que c'est vouloir abolir la race des hommes que d'y renoncer, puisque si chacun embrassait ce sentiment, on la verrait bientôt éteinte. Ils s'y conduisent néanmoins avec tant de modération, qu'avant de se marier ils observent durant trois ans si la personne qu'ils veulent épouser paraît assez saine pour bien porter des enfants ; et lorsque après être mariée elle devient grosse, ils ne couchent plus avec elle durant sa grossesse, pour témoigner que ce n'est pas la volupté, mais le désir de donner des hommes à la république qui les engage dans le mariage. » (Guerre des Juifs contre les Romains II, 12)

Si nous comparons l'enseignement de Paul à l'information de Flavius Josèphe selon laquelle les deux formes de l'essénisme ne se différencient qu'en ce que pour la première (comme dans Le piège de la femme) la perfection ne peut être atteinte par l'homme qu'en évitant la fréquentation des femmes, et que pour la seconde, il faut admettre le mariage dans le seul but de procréer la race des hommes, nous remarquons l'originalité de l'apôtre et la logique de sa pensée. En effet, pour Paul, l'égalité de l'homme et de la femme est fondamentale. Si bien que le célibat doit être recherché, pour l'un comme pour l'autre, afin d'atteindre à une identique perfection spirituelle. Lorsque l'apôtre admet la concession du mariage (1 Co. VII, 6), dont on ne voit pas comment l'engagement pourrait jamais se trouver légalisé ou sacralisé dans une perspective paulinienne, ce n'est point afin de perpétuer la race des hommes ou la génération d'Adam, mais afin de satisfaire à l'irrépressible volupté issue de cette loi du péché qui possède le corps (Rm. VII, 20). L'incapacité à se dominer (1 Co. VII, 9) et la crainte de la prostitution (Ibid. 2) justifient la concession du mariage et non point la volonté de procréer et de prolonger le règne de Satan. Le but de l'évangile est de mettre un terme à l'incarnation et de retourner à l'instant qui précède la faute d'Adam (1 Co. XV, 42-50) (1 Hén. XV, 6).

Ainsi Paul se trouve-t-il une nouvelle fois confronté à une interprétation libertaire de l'évangile par la Communauté corinthienne (1 Co. V, 1-2). L'on peut déduire des réponses apportées par l'apôtre que la question porte sur la liberté de la relation affective et sexuelle entre les femmes et les hommes, dès l'instant où « tout est permis » (1 Co. VI, 12), où « le Christ (...) a libéré pour la liberté » (Ga. V, 1). Ceux qui engagent la controverse apparaissent comme des convertis pauliniens fondamentalistes (1 Co. VII, 1). Ils appuient leur argumentation sur la liberté que donne « l'esprit de Dieu » (Ibid. 40 a contrario), par opposition à la servitude de l'esprit des lois. Paul leur répond que la convoitise est toujours à vaincre, non point à solliciter ; qu'à l'abrogation de toute loi positive doit nécessairement s'ajouter la victoire majeure sur la loi de l'incarnation.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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