Le chemin de Damas


Hors-la-loi à cause du Christ

La dualité en l'homme

7 - Hors-la-loi à cause du Christ

'on ne retrouve pas dans l'emprisonnement de l'apôtre le pathétique dont les Hymnes de la bibliothèque de Qoumrân enveloppent les souffrances du Maître persécuté :

« Et je fus comme un homme abandonné dans le ch[agrin et dans la tristesse de mon âme], sans que j'eusse aucune force ; car mon châ[ti]ment a germé en des amertumes et en une douleur incurable, sans que je gardasse [aucune vigueur]. [Et le désar]roi [fut] sur moi comme (sur) ceux qui descendent dans le Cheol, et parmi les morts mon esprit était en quête ; car [ma] v[ie] a atteint la Fosse, [et en moi] mon âme défaillait, jour et nuit, sans repos. Et il germa comme un feu brûlant enfermé dans [mes os] ; sa flamme dévorait jusqu'à plusieurs jours, anéantissant (ma) vigueur pour de (longs) temps et exterminant ma chair jusqu'à de (longs) moments. Et les flots ont volé [vers moi], et mon âme, en moi, était abattue jusqu'à extermination ; car ma force avait disparu de mon corps. Et mon cœur s'écoula dans l'eau, et ma chair fondit comme la cire, et la force de mes reins fut en proie à la terreur ; et mon bras se détacha de ses ligaments, sans pouvoir remuer la main ; [et] mon [pi]ed fut pris dans les fers, et mes genoux glissèrent comme l'eau, sans que je pusse faire un pas ; et la marche fut interdite à l'agilité de mes pieds, [car mes bras furent] liés par des chaînes qui font trébucher. » (Hy. VIII, 27-35).

Paul, en effet, ne s'étend pas sur l'exposé des souffrance qu'il a pu lui-même connaître. Il les signale simplement, pour témoigner de sa rébellion pour le Christ, face aux lois et aux pouvoirs qui les établissent. Nous percevons une raison essentielle qui explique la différence d'attitude. L'auteur des Hymnes fait sienne l'idée hébraïque que la souffrance est toujours justifiée par le péché de celui qui la subit ; serait-il le plus juste des hommes (voir Sifré Dt. XXXII, 4). Elle n'est jamais que le « châ[ti]ment » de Dieu (Hy. VIII, 27). Nous lisons plus loin : « Car dans le mystère de ta sagesse tu m'as châtié (...) Et mon châtiment est devenu pour moi une joie et une allégresse, et les coups qui me frappaient une guérison é[ternelle] [et un bonheur] sans fin ; et le mépris de mes adversaires est devenu pour moi une couronne glorieuse, et mon trébuchement une puissance éternelle. » (Hy. IX, 23-26).

De même l'on peut voir dans les Memoria que les guérisons réalisées par Jésus sont le résultat de sa capacité à « remettre les péchés » (Mt. IX, 6). La guérison devient la preuve que le péché de l'homme malade est effectivement effacé. Il semble que Paul ne partage guère cette conception de la souffrance (2 Co. XII, 7). Le don de guérison ne recouvre pas chez lui le même sens que dans les Memoria (1 Co. XII, 28). « Le vieil homme » (Rm. VI, 6) n'est jamais crucifié pour expier les péchés en son enveloppe charnelle ; mais pour se libérer du corps et échapper à la fatalité de l'incarnation. La grâce de l'esprit annule les péchés, les souffrances n'ont aucune valeur cathartique. Aussi vaines que l'est le corps sur lequel elles s'abattent, elles ne sont que la force du mal, le moyen attendu de la disparition de la chair (Php. III, 10). Certes, les afflictions endurées dans les œuvres de l'esprit contribuent à accroître le mérite et à accrocher la foi au cœur. Le rebelle s'arc-boute face aux coups (Rm. V, 3-4). Mais en elles-mêmes, les souffrances n'ont pas plus d'intérêt que le corps qu'elles frappent (Rm. VII, 24). Il est vrai que le Christ a souffert (Php. III, 10), bien qu'il soit difficile de dire clairement qu'il ait pâti dans sa chair, dès lors qu’il s’agit d' « une sorte de chair » (Rm. VIII, 3). En Dieu, les souffrances ne trouvent point leur principe. Nous ne savons rien de « l'écharde dans la chair » (2 Co. XII, 7), sinon qu'elle est le soufflet d'un ange de Satan, non point mandaté pour un châtiment divin.

La participation à la souffrance du Christ, « par beaucoup de résistance, par des afflictions, des nécessités, des angoisses, des plaies, des emprisonnements » (2 Co. VI, 4-5), témoigne du service de Dieu, non de la faute de celui qui résiste. Elle est le lot du converti en son hostilité aux lois du monde. Celui-ci construit le projet qu'il porte par sa résistance (Rm. V, 4). Il n'est pour chacun qu'un seul vrai combat, celui qui mène le Christ au gibet et Paul enchaîné dans son cachot (Php. I, 30). La vie du corps est à perdre pour que se gagne la vie éternelle. La prison se révèle comme l'inévitable étape de la proclamation évangélique. Elle attire l'attention sur la gloire de l'insoumission et donne à réfléchir sur le principe de la justice qui se rend au prétoire (Ibid. 13) aussi mal qu'au sanhédrin. La violence de l'enfermement parle « le langage de la croix » (1 Co. I, 18). Les convertis l'entendent comme l'écho de la vérité de l'esprit et du mensonge des lois, que la mort de Jésus révèle jusqu'à la fin des temps. Il en résulte un élan de sympathie à l'égard de la parole évangélique, un gain pour la foi (Php. I, 13).

« Je veux donc que vous sachiez, frères, que ce qui m'arrive a plutôt fait progresser l'évangile, de sorte qu'il est maintenant manifeste, dans tout le prétoire et partout, que je suis lié pour le Christ ; et la plupart des frères, à qui mes liens ont redonné confiance dans le Seigneur, osent davantage dire sans crainte la parole de Dieu. » (Php. I, 12-14)

Le fait que Paul soit en prison témoigne (s'il en était encore besoin) que l'évangile porte atteinte à l'ordre de l'Empire, autant qu'il ruine la théocratie judéenne. Il constitue un pacte de rébellion envers toute autorité. Il est important, pour Paul, que l'on comprenne que sa désobéissance ne vient pas d'un quelconque délit de droit commun (Ibid. 13). Pendant le temps qui sépare encore de la fin, la rupture évangélique apparaît comme le fondement d'une révolution sociale ; en dépit du fait que l'espérance regarde vers l'au-delà du monde le règne céleste désincarné (Rm. VIII, 24). La Torah est abrogée, et la loi d'Arétas, et la loi de l'Empire. C'est bien cette dernière conviction qui vaut à Paul de se trouver dans son cachot. L'on comprend que « les chefs » (1 Co. II, 6), « toute principauté, tout pouvoir et toute puissance » (1 Co. XV, 24), dont Paul prophétise l'abolition n'aient point le cœur à laisser le champ libre à la proclamation de ce fou de Dieu. L'exemple fort d'une conviction qui refuse le mensonge des lois et résiste aux pouvoirs établis prend valeur édifiante (Php. I, 14) pour un peuple « stupide », « faible », « vil », « méprisé » (1 Co. I, 26-28) qui se trouve immédiatement appelé, pour n'avoir déjà que peu à perdre.

L'on nous permettra d'accrocher à la question de la persécution du Maître le fragment suivant en forme de digression :

« L'explication de ceci (Ha. I, 13) concerne la Maison d'Absalon et les membres de leur conseil qui se turent lors du châtiment du Maître de Justice et n'aidèrent pas celui-ci contre l'homme de mensonge, qui avait méprisé la loi au milieu de toute leur con[grégation]. » (Com. Ha. V, 8-12).

Sans vouloir entrer dans l'exégèse d'un texte qui dépasse notre tâche, nous pouvons remarquer que « la Maison d'Absalon » ne peut désigner qu'une filiation davidique jugée usurpatrice dans sa prétention au trône royal. « La Maison d'Absalon » est donc autre que « la Maison de Juda » (Damas IV, 11), qui désigne le pouvoir établi à Jérusalem. La communauté dont il s'agit n'est point l'agent de la persécution que subissent les exilés de Damas. La tonalité du fragment indique en effet que le Maître de Justice aurait pu, au contraire, espérer une aide de sa part. Les éléments concordants laissent penser que la Communauté nazaréenne qui revendiquait la royauté messianique pour Jésus pouvait très bien se trouver dans cette situation à l'égard du Maître de Justice. L'hypothèse mérite vérification ; d'autant que les problèmes liés à la datation de la vie du Maître sont loin d'être résolus. Nous pourrions trouver ici un bon point d'appui sur l'hypothèse corrélative de la confusion du Maître de Justice et de Jean le Baptiste.

La superposition de l'enseignement de Jean et de Jésus, dans les Memoria, nous cache la vraie personnalité de Jean dont les qualités, aussi bien que l'enseignement, se confondent avec celles du Maître de Justice. L'on peut significativement rapprocher ce que Flavius Josèphe rapporte sur Jean, du recueil des Hymnes : « [Jean, surnommé Baptiste] était un homme de grande piété qui exhortait les Juifs à embrasser la vertu, à exercer la justice [Hy. VI, 10-11], et à recevoir le baptême après s'être rendus agréables à Dieu en ne se contentant pas de ne point commettre quelques péchés, mais en joignant la pureté du corps à celle de l'âme [Règle V, 13-14]. Ainsi, comme une grande quantité de peuple le suivait pour écouter sa doctrine [Hy. VIII, 35-36], Hérode (Antipas), craignant que le pouvoir qu'il aurait sur eux n'excitât quelque sédition, parce qu'ils seraient toujours prêts à entreprendre tout ce qu'il ordonnerait, il crut devoir prévenir ce mal pour n'avoir pas de sujet de repentir d'avoir attendu trop tard à y remédier [Hy. II, 21-24]. Pour cette raison, il l'envoya prisonnier dans la forteresse de Machéra [Hy. VIII, 26-35]. » (F. Josèphe : Histoire ancienne des Juifs XVIII, 7). L'occultation dont le Maître fait l'objet dans l'affirmation du messianisme de Jésus pose problème, compte tenu de l'importance majeure de la tradition essénienne dans la germination de l'évangile et la collection des Memoria. L'on peut penser enfin, que les Nazaréens n'ont effectivement apporté aucun secours à Jean le Baptiste (Maître de Justice), prisonnier exécuté par Hérode Antipas : « En entendant que Jean avait été livré, [Jésus] se retira en Galilée. » (Mt. IV, 12) (Comparer Mt. XIV, 3-4 et Damas V, 7-11).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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