Le chemin de Damas


Plus de loi qui sépare


La dualité en l'homme

6 - Plus de loi qui sépare

aul vient de dire que l' « Ecriture a tout enfermé sous le péché » (Ga. III, 22). Il affirme que les convertis ne sont plus justiciables de la loi (Ibid. 25). Il s'adresse à une communauté de Galates « insensés », « envoûtés » (Ibid. 1). Ils ont pourtant été « immergés dans le Christ » (Ibid. 27) (Rm. VI, 3), « revêtus du Christ » pour la vie éternelle (Ga. III, 27) (1 Co. XV, 53), c'est-à-dire, libérés de l'erreur de la Torah. Voilà qu'ils se plient sous le joug de cette loi qui les condamne. Les Nazaréens redressent l’œuvre paulinienne !

L'on ne doit pas comprendre l'immersion dans le Christ comme un rappel du rituel de purification qui précède l'entrée dans la Communauté (Ga. III, 27) ; mais en un sens métaphorique inversé qui signifie que la grâce de l'esprit du Christ purifie de la malédiction de la loi. Autrement, l'on ne verrait pas en quoi l'immersion constituerait un argument qui appelle au rejet de la loi. Les Nazaréens, comme les Esséniens, pratiquent l'immersion comme purification du corps après le repentir des péchés et l'engagement envers la Torah. L'insistance de Paul ne serait point opportune si elle devait porter sur un rituel légalisé. L'on voit par ailleurs que l'apôtre relativise le rituel de l'immersion (1 Co. I, 17) ; car il n'implique pas la rupture que l'évangile demande. Il suit au contraire l'acte de contrition et le retour à la loi de Moïse (Règle V, 13-14).

  • « Il n'y a pas de Juif ni de Grec ; il n'y a pas d'esclave ni d'homme libre ; il n'y a pas de mâle ni de femelle ; car tous, vous êtes un dans le Christ Jésus. » (Ga. III, 28)

Le choix de Yhwh écarte Israël des nations : « Car tu es un peuple saint pour Yhwh, ton Dieu, c'est toi que Yhwh, ton Dieu, a choisi pour devenir son peuple de prédilection d'entre tous les peuples qui sont à la surface du sol. » (Dt. VII, 6). Le Livre ajoute : « De même que je suis saint, vous aussi soyez saints ; de même que je suis séparé, vous aussi soyez séparés. "Je vous ai séparés d'entre les nations afin que vous soyez à moi" : si vous êtes séparés d'entre les nations, alors vous êtes pour mon nom (pour moi) ; et si vous ne l'êtes pas alors vous appartenez à Nabuchodonosor, roi de Babel et à ses pareils. » (Sifra XX, 26).

La Torah sépare délibérément l'Hébreu de l'Hellène (Ex. XIX, 5-6). Pour observer la rigueur de la loi, Képhas et les Judéens se sont séparés des Grecs à Antioche (Ga. II, 12) (Jub. XXII, 16). Lors de l'entrée dans la Communauté des Saints, le récipiendaire « s'engage lui-même, par l'Alliance, à se séparer de tous les hommes pervers qui vont dans la voie de l'impiété. Car ceux-là n'ont pas été comptés dans son Alliance » (Règle V, 10-11 ; 18-20). Pour Paul, la rupture d’avec l'Ancienne Alliance et l'abrogation de la Torah ont pour conséquence qu' « il n'y a pas de Juif ni de Grec » (Ga. III, 28). L'adhésion (ou le retour) à la Torah vaut rupture avec le Christ (Ga. V, 4).

La Torah précise qu'il est des esclaves hébreux et des esclaves étrangers. Le XXIème chapitre de l'Exode et le XVème du Deutéronome stipulent le droit du travail de l'esclave hébreu. Il est dit que le maître ne peut acquérir la force de travail de l'esclave que par un contrat d'une durée déterminée maximum de sept ans, au terme de laquelle l'esclave recouvre sa liberté sans avoir à la payer (Ex. XXI, 2). Il est ajouté qu'il ne sera pas renvoyé « les mains vides » (Dt. XV, 13). Il peut également décider de demeurer « parce qu'il fait bon pour lui auprès [du maître] » (Ibid. 16). Il est indiqué que le coût d'un esclave est égal à la moitié du coût d'un salarié (Ibid. 18). Le maître peut avoir fait le choix de donner femme à l'esclave afin de reproduire sa force de travail par la génération. Celle-ci reste alors la propriété du maître (Ex. XXI, 4). Si l'esclave souhaite demeurer avec sa famille, il devra se donner lui aussi en propriété perpétuelle et sera marqué de l'anneau (Ibid. 5-6). La fille acquise comme esclave ne peut être revendue à un étranger et son traitement ne peut être diminué à la suite de l'achat d'autres filles (Ibid. 8 ; 10). Si à la suite d'une bastonnade l'esclave meurt, il est vengé ; dans le cas où la mort n'intervient qu'un jour ou deux plus tard, l'on considère que le maître en est pour son argent (Ibid. 20-21). Si le maître crève l’œil de son esclave ou lui casse une dent, il lui doit la liberté en dédommagement (Ibid. 26-27). Le prix de la réparation pour un esclave encorné est fixé à trente sicles d'argent (Ibid. 22). Un esclave en fuite ne peut être livré par celui auprès de qui il s'est réfugié (Dt. XXIII, 16-17). L'Ecrit de Damas précise que l'esclave Goy, circoncis selon la loi, suit le droit des Hébreux et ne peut plus être vendu aux Goyim (Damas XII, 10-11).

La Torah orale ajoute les commentaires juridiques requis et la somme des jurisprudences en cette matière de droit. La Michnah rapporte les disputes des maîtres : « Si un homme est à demi esclave et à demi libre, un jour il sert son maître et l'autre jour il travaille pour lui-même ; c'est l'opinion des Hillélites. Les Chammaïtes leur disent : vous tenez compte des intérêts de son maître, mais pas des siens. Il ne peut épouser une servante puisqu'il est à moitié libre et il ne peut épouser une personne libre puisqu'il est à moitié esclave. Doit-il donc annuler la loi primitive, puisque le monde a été créé uniquement pour le "fructifiez et multipliez-vous" suivant qu'il est dit (Is. XLV, 18) : "Dieu n'a pas formé le monde pour qu'il soit "tohu" (vide), mais pour être habité" ? Cependant, pour le bien de la paix, on force son maître à le rendre libre et l'esclave souscrira un document l'obligeant à payer la moitié de son prix. Les Hillélites abandonnèrent leur opinion pour prendre celle des Chammaïtes. » (M. Gittin IV, 5). L'esclave est assimilé à un bien meuble puisqu'il est acquis par traction : « On dit qu'il y a traction, quand on traîne, ou dirige, ou appelle et qu'on vienne. » (Tf. Qiddouchin I, 7). En matière de meuble, la possession valant titre, la question se pose : « Les esclaves sont-ils biens meubles ou immeubles ? On enseigne qu'il y a possession d'un esclave quand il chausse son maître et porte devant lui ses affaires quand il va aux bains. » (T.J. Qiddouchin 59d). Un document écrit est cependant nécessaire lors de l'acquisition de l'esclave hébreu (ou cananéen) (M. Qiddouchin I, 2, 3). Le maître n'a le droit ni de le changer de fonction, ni de le faire travailler de nuit (Mekhilta de R. Ismaël XXI, 1) En matière d'esclavage, le Prosélyte est assimilé à l'Hébreu (Ibid. 1). Vendu comme esclave en compensation de son vol, la mise à prix ne dépasse pas le montant du vol (T.B. Qiddouchin 18a). « Le maître ne peut revendre l'esclave servante qu'il avait réservé pour lui. » (Ibid. 18b). L'Hébreu devenu pauvre, se vendant lui-même ou bien vendu par le tribunal, doit se comporter en esclave ; mais il est traité « fraternellement » (Sifra XXV, 39).

Notons, à l'adresse de ceux qui considèrent que la culture de l'esclavage dans les mœurs et le droit d'une époque explique le conformisme et n'enlève rien à la sainteté de ceux qui le partage, que le Livre des Jubilés regarde l'esclavage comme un mal résultant de la perversion des hommes à la génération des fils de Noé (Jub. XI, 2) ; pour le Livre d’Hénoch, il s’agit d’une oppression (1 Hén. XCVIII, 5). De même qu'elle annule toute différence légale entre l’Hébreu et l’Hellène, l'abrogation de la Torah que l'apôtre proclame, annule la possession de l'homme par l'homme : « Il n'y a pas d'esclave ni d'homme libre. » (Ga. III, 28). Malgré tout, le faussaire de l'Epître aux Ephésiens cherche à rétablir le statu quo ante, en laissant accroire en une sorte de spiritualisation du droit du travail (Ep. VI, 5-9), dans le but que toutes lois positives soient revalorisées, en dépit de Paul, et que l'on vive désormais en paix sans plus rêver d'aucune fin du monde.

La Torah distingue encore l'homme de la femme. Le premier domine la seconde selon la volonté de Yhwh-Elohim (Gn. III, 16). Il lui donne son nom Eve (« Hawwâb ») (Ibid. 20), après qu'il a nommé les animaux des champs et les oiseaux du ciel.
La Torah orale stipule les devoirs et les droits de la femme mariée. Elle affirme toujours son infériorité : il crie sans être exaucé, « celui qui se laisse dominer par sa femme. » (T.B. Babba Metsia 75b). Au nombre des bénédictions quotidiennes, Rabbi Yehoudah ajoute : « Béni celui qui ne m'a pas fait femme, ignorant ou Goy. » (T.J. Berakhot 13b). L'infériorité s'applique en matière religieuse : « Les femmes et les esclaves et les enfants sont dispensés de la récitation du Chema et (du port) des Tefillin ; mais ils sont obligés à la Amidah, à la Mezouzah et à la bénédiction des repas. » (M. Berakhot III, 3). Le sage Rabbi Eliézer enseigne qu'il n'est pas donné à la femme de rechercher la loi ni de s'instruire et qu'il n'est point de femme sage hors le travail ménager (T.B. Yoma 66b). La femme doit être évitée : « Tout le temps qu'on parle trop avec une femme, on attire le malheur sur soi-même, on abandonne les paroles de la Torah et on finit par hériter de la Géhenne. » (Pirqé Avot I, 5).

L'on sait que la tradition essénienne est marquée par un ancratisme extrême : « C'est [la femme] le principe de toutes les voies de perversion : hélas ! malheur à tous ceux qui la possèdent et ruine à to[us] ceux qui la saisissent ! Car ses voies sont des voies de mort et ses chemins des sentiers de péché ; ses routes égarent dans la perversion, et ses piste[s] sont coulpe de rébellion. » (Pièges 8-10). Cette misogynie traditionnelle se retrouve dans l'enseignement du Testament des douze patriarches (Test. Rub. V-VI). Réunissant ses fils et petits-fils sur son lit de mort, le vieux Ruben s'exprime ainsi : « Les femmes sont mauvaises, mes enfants, et parce qu'elles n'ont pas d'autorité ou de pouvoir sur l'homme, elles usent d'artifices dans leurs attitudes afin de l'attirer à elles. Celui qu'elles ne peuvent envoûter par leurs attitudes, elles en triomphent par la ruse. » (Test. Rub. V, 1-2).

Pour Paul, la fin de la Torah défait évidemment le droit qui organise de façon essentiellement différente la vie sociale de l'épouse et celle de l'époux, en leurs relations à Dieu comme en leurs échanges mutuels. Comme dans la tradition essénienne, le mariage revêt le caractère d’une contrainte. Il constitue une difficulté dans la relation humaine, un souci patrimonial (1 Co. VII, 31-34). L'injonction divine « Fructifiez et multipliez-vous » (Gn. I, 28) est annulée (1 Co. VII, 8). L'affirmation rebelle : « Il n'y a pas de mâle ni de femelle » (Ga. III, 28) s'oppose avec témérité à la volonté du Créateur : « Il les créa mâle et femelle » (Gn. I, 27). Toutefois, Paul s'écarte absolument de la misogynie essénienne en proclamant l'égalité de la femme et de l'homme devant Dieu. Non point bien sûr une égalité en droit, mais une absence de différence, parce que précisément, il n'y a plus de loi pour la dire. La libération paulinienne est toujours d’ordre absolu.

Paul proclame la liberté de l'homme comme justification de l'abolition de la Torah. La liberté est blasphématoire. Elle se dresse non seulement contre la loi de Moïse, mais encore, si l'on en doutait, contre le dieu créateur, ou le principe de l'éon terrestre. La loi naturelle veut qu'il n'y ait pas de relation charnelle « contre nature » (Rm. I, 26). Cette même loi dicte un « usage naturel » (Ibid. 26) (Damas IV, 21), qui contrevient sans doute à l'idéal que Paul partage avec l'ordre monacal de la Communauté des Saints. Sauf que pour l'apôtre, la femme, comme l'homme, atteint à une identique sanctification (Rm. XVI, 2). Revenir aux valeurs légales, qui codifient les relations humaines selon les genres de l'oppresseur et de l'opprimé, revient à « retourner l'évangile » (Ga. I, 7) et à renier le Christ. Paul affirme l'unité des « fils de Dieu » en « l'esprit de Dieu », contre les catégories de l'ordre légal que caractérise « l'esprit d'esclavage » (Rm. VIII, 14-15) (Ga. IV, 6).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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