Le chemin de Damas


Un reste


La dualité en l'homme

5 - Un reste

ieu a la puissance (1 Co. I, 18, 24 ; II, 5) (2 Co. VI, 7) de relever le Christ (2 Co. XIII, 4) ; a fortiori, d'abattre les pensées (2 Co. X, 4) gardiennes de la Torah (Rm. X, 4). Paul affirme, en outre, que Dieu a la liberté de dispenser sa grâce hors des champs de bataille des Hébreux. Le Seigneur est la loi. Il fait ce que bon lui semble (Rm. IX, 28). Ne cherchons point l'assertion d'un théologien, mais l'argumentation d'un rhéteur fort de ses convictions et de sa volonté de convaincre. Les Hébreux ont reçu les promesses du Seigneur ; or, ils se trouvent à l'écart de leur accomplissement ! « Y a-t-il de l'injustice chez Dieu ? » questionne Paul (Rm. IX, 14). L'on attend qu'il argumente et résolve le paradoxe. Il réplique par un truisme : Dieu fait ce qu'il veut (Ibid. 18). Ses adversaires attendent mieux. L'apôtre apporte « la preuve » par les Ecritures.

Yhwh fait à Sarah la promesse d'un fils (Gn. XVIII, 10-14) (Rm. IX, 9), ainsi qu’à Rébecca (Gn. XXV, 19-23) (Rm. IX, 10). Yhwh a choisi Isaac, le puîné, plutôt qu'Ismaël, qui, certes, n'est que le fils de la servante. Mieux encore, entre les deux frères jumeaux, Esaü et Jacob, Yhwh s'est prononcé sans raison, en faveur du second, contre la tradition du droit d'aînesse. « Selon l'appel et non selon les œuvres », insiste Paul (Ibid. 12) en citant le prophète Malachie (Ml. I, 2-3) (Rm. IX, 13). Or, Dieu ne peut être injuste sans ne plus être lui-même (Ibid. 6 et 14). Et Paul d'en appeler au témoignage de Moïse qui rapporte les paroles de Yhwh : « Je fais miséricorde à qui je fais miséricorde et j'ai pitié de qui j'ai pitié. » (Ibid. 15). Notons, d’une part, l'opportunité du crédit que Paul accorde à Moïse, quand par ailleurs il le juge fourbe et dissimulateur (2 Co. III, 13), et, d’autre part, l'avantage d'attribuer ici à Dieu une parole d'ange (Ga. III, 19).

Paul cherche donc la preuve par les Ecritures (Rm. IX, 15) : « [Yhwh] dit : "Moi, je ferai passer tout ce que j'ai de bon devant toi et je prononcerai le nom de Yhwh devant toi. Je ferai grâce à qui je ferai grâce et j'aurai pitié de qui j'aurai pitié ! » (Ex. XXXIII, 19). Ce dit de Yhwh est à situer au moment ou celui-ci demande à Moïse de quitter le mont Horeb et d'avancer vers la terre de Canaan pour la conquérir. Notons que la fusion des textes « Elohiste » et « Yhwhiste » laisse une contradiction en plaçant à la tête du peuple ici un ange (Ibid. 2), là Yhwh lui-même (voir Ibid. 19 ; XXXIV, 5-6). C'est en tant que chef de guerre et conquérant que le Seigneur-Yhwh proclame sa grâce pour le peuple fidèle à son alliance (voir Ex. XXXIII, 10-16). Celui-ci sera épargné et vainqueur de ses ennemis dûment répertoriés : « Le Cananéen, l'Amorrhéen, le Hittite, le Perizzien, le Hévéen, le Jébuséen. » (Ex. XXXIII, 2). Le sens de la grâce paulinienne, en tant qu'effacement des péchés par abrogation de la Torah (Rm. III, 24) (Ga. II, 21 ; V, 4), est certainement tout autre. Paul nous a déjà habitués à utiliser des lieux de la tradition hébraïque pour un langage à double sens, dont il convient de faire la part de l'art rhétorique.

La question concernant Dieu qui semble manquer de parole envers Israël se pose à Josué, dans le Livre des Antiquités bibliques. Si le peuple manque à la fidélité qu'il doit à son Seigneur, il disparaîtra de la terre. Cependant jamais Dieu n'ira accorder ses faveurs à un autre peuple : « Où donc seront alors les paroles que Dieu a dites à vos pères ? Car, même si les nations disent : "Peut-être Dieu a-t-il fait défaut, puisqu'il n'a pas libéré son peuple", elles reconnaîtront du moins qu'il n'a pas choisi pour lui d'autres peuples pour faire pour eux de grandes merveilles. » (Ant. bib. XX, 4). L'enseignement infirme a priori le verset (si peu authentique) que l'on trouve dans les Memoria : « Le règne de Dieu vous sera enlevé ; on le donnera à une nation qui le fera fructifier. » (Mt. XXI, 43).

De fait, aucune bénédiction particulière n'est à attendre pour celui qui montre du zèle pour la Torah, qui observe pieusement les préceptes et les sentences, qui ploie servilement sous le joug (Rm. IX, 12 ; 16). Paul ne peut légitimement délier le Seigneur des promesses qu'il fit aux patriarches (Gn. XVII, 7 ; XXVI, 4-5). Il en modifie le sens, afin qu’a posteriori, elles soient attribuées à d'autres. Dieu peut d'autant mieux exercer le choix que Paul lui prête, et gracier qui il veut (Rm. IX, 18), que l'homme sans loi est disponible et déjà presque libre. Paul ne peut inventer Dieu, puisqu'il est déjà là. Il le cherche où il est, dans la tradition qui l'a imaginé, et l'en détache. Nous comprenons que la liberté de Dieu est ici une autre façon de dire la liberté de l'homme. Proclamer que Dieu élit qui il veut, signifie que l'homme choisit librement son dieu, aussi bien en dehors des pesanteurs des lois et des traditions. L'enfermement en des convictions normatives s'oppose à la liberté. Et l'apôtre de dire : Dieu « endurcit qui il veut » (Ibid. 18). Paul argumente en citant l'épisode égyptien qui enseigne que le dessein de Yhwh consista à laisser la vie à Pharaon afin que, de l'affrontement, grandisse la notoriété du dieu des Hébreux (Ibid. 17) : « Si d'abord j'avais étendu ma main et si je t'avais frappé, toi et ton peuple, par la peste, tu serais effacé de la terre ; mais voici pourquoi je t'ai laissé subsister : c'est pour te faire voir ma force et afin de divulguer mon nom dans toute la terre. » (Ex. IX, 15-16). Effectivement, seuls les animaux furent malades de la peste ! Par analogie à ce moment de l'histoire d'Israël où Yhwh endurcit le cœur de Pharaon (voir Ex. IV, 21 ; VII, 3 ; IX, 12 ; XIV, 4, 17), l'on voit que l'endurcissement des Hébreux peut aussi bien servir le même dessein de Dieu (Rm. IX, 22-23). Voici donc que l'argumentation paulinienne par les Ecritures situe les Hébreux au rang de Pharaon ! Le retournement est parfait au cœur de la controverse.

Si Dieu fait ce qu'il veut, peut-on dès lors contrarier sa volonté ? Peut-on s'attendre à ce que le choix des hommes soit autre que le choix de Dieu ? (Ibid. 19). Qui jugera la valeur de l'homme sans juger Dieu lui-même ? (Ibid. 20). Mais Dieu a « ses mystères » (Règle IV, 18) que la raison ignore.

La parabole du potier semble dire que Dieu a créé l'homme psychique, le « vulgaire » (Rm. IX, 21), tout autant qu'il a créé l'homme spirituel, le « précieux » (Ibid. 21). C'est-à-dire que Dieu a créé les « vases » (Ibid. 21) ou la part corruptible de tout homme. L'on a vu cependant que les Spirituels ont chacun édifié un corps d' « athlète » (1 Co. IX, 25) dans leur préparation céleste. Ils ont aussi crucifié le « vieil homme » (Rm. VI, 6), l'homme psychique hérité de la génération d'Adam. Il n'en reste pas moins qu'en leur mode terrestre, ils portent l'esprit en leurs « vases de terre » (2 Co. IV, 7). Le vieil homme ne peut pas être de Dieu ; sauf à dire que Dieu a créé une chose destructible. Ce qui ne se peut, selon l'idée paulinienne qu'à Dieu appartient l'indestructible (1 Co. XV, 50). Nous savons également que le bien, c'est-à-dire la vérité de Dieu, n'habite pas ce vieil homme (Rm. VII, 18). Alors comment comprendre que Paul puisse écrire ici, que Dieu a créé l'homme psychique, le vase vide de l'esprit ? L'on sait que les Spirituels sont « fils de Dieu » (Rm. VIII, 14). Dieu a-t-il créé des hommes psychiques pour ne point les reconnaître comme ses fils ? (Ga. IV, 7). Nous pensons que, face à des contradicteurs pieux qui possèdent la parabole du potier (Hy. IX, 3-4) (Test. Neph. II) et qu'il cherche à gagner à l'évangile, l'apôtre ne peut pas dire qu'ils sont de ces hommes qui ne sont point (encore) de Dieu sans courir à l'émeute (1 Co. III, 1-2). Ils sont des hommes qui entrent dans le dessein divin, tel que Paul l'imagine, mais le servent a contrario.

Nous touchons un moment de l'ambiguïté conceptuelle de Dieu, où le dieu paulinien voisine avec le dieu des Hébreux. C'est, en effet, Yhwh, le Seigneur de la Torah et du courroux (Rm. IV, 15) que nous reconnaissons au verset Rm. IX, 22. L'avertissement de l'apôtre est cependant clair : « Ceux qui ont péché sous la loi seront jugés par la loi. » (Rm. II 12). Leur sort est déjà fixé puisque la loi est injuste (Rm. III, 21) (Ga. II, 21) et que, par elle, nul n'est justifié (Rm. III, 20). L'infléchissement se produit dès la seconde partie du verset. Que sont, en effet, « les vases de colère » sinon les Hébreux emplis de la Torah (Rm. IV, 15) que le Dieu paulinien voue « à leur perte » (Rm. IX, 22) (2 Co. III, 6-7) ? C'est alors que l'on reconnaît la précieuse valeur des vases emplis de l'esprit, que Dieu transmutera en corps spirituels pour la vie éternelle (1 Co. XV, 44).

Le même Dieu n'emplit pas les vases de la Torah aussi bien que de l'esprit. Paul ne peut dire : « puisqu'il n'y a qu'un dieu » (Rm. III, 30), que par conformisme à la tradition qui le porte. « Le dieu de cet âge-ci » (2 Co. IV, 4) ne serait-il point Dieu ? Il n'est point le bon, mais il est tout de même Dieu. Affirmer qu'il n'y a qu'un dieu, signifie que chacun postule la vérité de (son propre) Dieu. La difficulté logique de l'argumentation de Paul est bien là. L'on ne peut opposer aussi fondamentalement l'esprit à la matière, l'indestructible au destructible (1 Co. XV, 53), sans poser clairement deux principes créateurs contraires (2 Co. V, 17). Dès lors, il ne reste à Paul qu'à postuler que Dieu fait ce qu'il veut, pour ne point dire que l'homme qui fait le choix de la grâce choisit son Dieu.

Seul, en définitive, le fait est constaté : Dieu a lâché les Hébreux, ce sont les convertis pauliniens qu'il a élus (Rm. IX, 24) (Mt. XXI, 43). Nous savons, quant à nous, que les Hébreux laissent à Paul son dieu, qu'ils gardent le leur. Or, si Dieu accorde la grâce aux Hellènes sans loi, autant qu'il la propose aux Hébreux, il faut penser qu'il abroge plus que la Torah, il désacralise toute loi positive, quelle soit issue de Dieu lui-même ou bien des anges des peuples (2 Hén. XIX, 5). La grâce n'est justifiée que si elle est donnée pour défaire l'autorité de la loi. Il ne semble pas que les lois de l'Empire constituent pour Paul un obstacle aussi difficile à franchir que la Torah, dès lors qu'elles ne prétendent pas trouver en Dieu (l'unique) ni leur origine ni leur vérité.

L'apôtre poursuit laborieusement son argumentation selon les Ecritures. Il apporte « la preuve » par le prophète Osée que Dieu doit aller vers un peuple nouveau (Rm. IX, 25) : « Et je l'ensemencerai (Jizréël) pour moi dans le pays, j'aurai pitié de Lô-Roukhamah (celle dont on n'a pas pitié) et je dirai à Lô-Ammi (celui qui n'est pas mon peuple). Tu es mon peuple ! et, lui, il dira : mon Dieu ! » (Os. II, 25). Notons bien que pour le prophète, c'est en se détournant de Yhwh et de la Torah que le peuple s'est prostitué. Ainsi, de nouvelles fiançailles sont-elle prophétisées (avec le même peuple réélu après qu'il a perdu sa distinction). Nous sommes véritablement très loin de Paul. Pourtant, celui-ci insiste en reprenant la prophétie de la restauration d'Israël, hors de l'espérance qui l'a suscitée, en l'exil de Babylone (Rm. IX, 26) : « Et le nombre des fils d'Israël sera comme le sable de la mer qui n'est pas mesuré et qui n'est pas nombré. Et il arrivera qu'au lieu qu'on leur dise : Vous n'êtes pas mon peuple ! on leur dira : Fils du Dieu vivant ! » (Os. II, 1).

Paul ajoute « la preuve » par le prophète Isaïe, selon laquelle Dieu fait la part du feu et ne sauve qu'un reste (Rm. IX, 27-28) : « Il adviendra en ce jour que le reste d'Israël et les survivants de la maison de Jacob ne continueront pas à s'appuyer sur celui qui les bat, mais s'appuieront vraiment sur Yhwh, le saint d'Israël. "Un reste reviendra", un reste de Jacob vers le Dieu vaillant. Car même si ton peuple était comme le sable de la mer, Israël, c'est un reste qui reviendra. La destruction est décidée, elle est un déferlement de justice. Car c'est une extermination bien arrêtée qu'Adonaï Yhwh des armées réalise au cœur de tout le pays. » (Is. X, 20-23). Selon le Livre d'Isaïe, le roi d'Assur Sennachérib est l'instrument de la malédiction de Yhwh envers son peuple. Le premier fils du prophète Isaïe a pour nom Chear-Yachoub (voir Is. VII, 3), qui signifie « Le reste reviendra ». Le choix du nom est porteur d'espérance pour le royaume de Juda, en guerre contre le royaume du nord et que défend le roi Achaz, tenté de trouver appui auprès des Assyriens. Au cœur de l'histoire d'Israël, la prophétie du Livre d'Isaïe se situe indubitablement sur le plan terrestre. Paul la transpose sur le plan céleste.

S'il n'y avait point ce reste, l'homme n'aurait point part à l'éternité (Rm. IX, 29) : « Si Yhwh des armées ne nous avait laissé des rescapés... » (Is. I, 9). Il s'agit, pour le prophète, des « rescapés » de la campagne de 701 av. J.C. menée par le roi Sennachérib contre Jérusalem (voir 2 R. XVIII, 11). Paul ne propose nullement un argument par analogie, ou encore une image pour aider à comprendre. Il donne une prédiction (Rm. IX, 29). C'est bien en cela qu'il abuse le lecteur. Peu nous importe que ses adversaires fassent de même ; c'est Paul que nous cherchons à saisir.

L'idée d'un reste qui survit aux catastrophes est toujours présente dans le Livre d'Isaïe (Is. I, 9, 27 ; IV, 2-3 ; VI, 13 ; XXVIII, 5). Elle témoigne que le Seigneur-Yhwh demeure maître de l’histoire, quelle que soit l’ampleur de la catastrophe. L'épisode de Sodome et Gomorrhe (Gn XIX, 12-14) constitue la référence (voir également Amos IV, 11). Ce lieu est fréquemment repris dans les Ecrits de Qoumrân ; soit pour dire qu'il n'y aura pas de reste pour l'impiété (Guerre I, 6 ; XIII, 8 ; XIV, 5 ; XVIII, 3) (Hy. VI, 32 ; VII, 22), soit pour dire que Dieu se ménage un reste (Damas I, 4-5 ; III, 13) (Hy. VI, 8).

    « Et c’est nous qu’il a appelés non seulement d’entre les Juifs mais également d’entre les nations. » (Rm. IX, 24)

Cette idée du reste, qui parcourt l'ensemble de la littérature prophétique, se retrouve dans l'enseignement de la Communauté, dont les Saints apparaissent comme « des rescapés de la terre » (Damas II, 11) qui participent au dessein de Dieu (Ibid. 9-10) : « Grâce à ceux qui étaient restés attachés aux commandements de Dieu, (et) qui leur avaient survécu comme un reste, Dieu établit son Alliance avec Israël à jamais, leur révélant les choses cachées. » (Ibid. III, 12-14). S'il ne restait plus trace du peuple élu, la parole de Dieu suffirait à le régénérer (à l'identique). Ainsi parle le vieux Josué : « Même si notre fin aboutit à la mort, toi, du moins, tu vis, toi qui existes avant les siècles et après les siècles. Et si l'homme ne peut imaginer comment remplacer une génération par une autre, il dit : "Dieu a détruit le peuple qu'il s'était choisi." Même si nous sommes dans les enfers (aux mains des Amorrhéens), toi, pourtant, tu feras vivre ta parole. » (Ant. bib. XXI, 4).

Note : Nous trouvons en 4 Esdras : "Comment donc toi, vase d'argile, pourrais-tu saisir la voie du Très-Haut ; car la voie du Très-Haut a été créée dans l'inaccessible et tu ne peux pas, toi qui es corruptible, connaître la voie de ce qui est incorruptible." (4 Esd. IV, 11).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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