Le chemin de Damas


Les Fils d'Israël

La dualité en l'homme

3 - Les Fils d'Israël

ui je souhaiterais d'être moi-même maudit, loin du Christ, pour mes frères, mes parents selon la chair, eux qui sont les Israélites, à qui sont l'adoption, la gloire, les alliances, la législation, le culte, les promesses, à qui sont les patriarches et de qui est le Christ selon la chair, lequel est au-dessus de tout, Dieu béni dans les âges, amen. » (Rm. IX, 3-5).

Faisant savoir qu'il connaît la tradition qu'il renie, Paul ne semble la valoriser que pour mieux faire valoir la force de sa conviction et la détermination de son choix. L'argument a contrario justifie son propre reniement. Tout ce qui édifie la personnalité d'Israël, la Torah de Moïse qui constitue l'élection du peuple, Paul l'a en effet « estimé comme un détriment » (Php. III, 5-6). Il ne se sent aucunement coupable d'une rupture qui est le fait de sa propre élection (Rm. IX, 3). Il ne peut que témoigner sa compassion à l'égard des fils d'Israël qu'il nomme ses parents « selon la chair » (Ibid. 3).

Paul connaît cette « sagesse » judéenne qu'il vilipende (1 Co. II, 6-8). Il en décline les principes qui inspirent les erreurs : « L'adoption, la gloire, les alliances, la législation, le culte, les promesses. ». Aussi se gardera-t-on de voir ici quelque crédit que l'apôtre accorderait à la Torah écrite ou bien orale. Paul « parle en homme » (Rm. III, 5 ; VI, 19) (Ga. III, 15) (Ant. bib. LIII, 2), comme il le dit chaque fois qu'il emprunte à la pensée vulgaire une argumentation qu'il juge indigne. Paul en appelle aux valeurs hébraïques, mais à chacun des mots, qu'il aligne ici, il ôte la valeur et retourne le sens tout au long de sa proclamation évangélique.

« L'adoption » : Pour Paul, en effet, l'esprit d'adoption (Rm. VIII, 15) contredit l'apanage de la chair qui relève de l' « esprit d'esclavage » (Ibid. 15). L'adoption s'acquiert par la libération de la Torah (Ga. III, 13 ; IV, 5). Elle n'est jamais véritablement acquise que par l'abandon du vêtement de chair (Rm. VII, 24 ; VIII, 23).

« La gloire » : La gloire qui accompagne la Torah n'est qu'éphémère (2 Co. III, 7) ; autant dire qu'elle n'a point d'existence vraie. La seule gloire véritable (la présence de Dieu) est celle que donne l'esprit (Ibid. 8, 11, 18), « la gloire du Christ » (2 Co. VIII, 23).

« Les alliances » (avec Abraham : Gn. XV, 18) (avec Jacob : Gn. XXXII, 29) (avec Moïse : Ex. XXIV, 7-8) : La fidélité à l'Ancienne Alliance est un « service de la mort » (2 Co. III, 7).

« La législation » : La Torah d'Israël multiplie le péché (Rm. V, 20). Elle en est la puissance (1 Co. XV, 56). Elle n'est pas une loi de justice (Rm. IX, 31) (Ga. II, 21). La justice de Dieu s'est manifestée en dehors d'elle (Rm. III, 21).

« Le culte » : Le Saint des saints est vide. Dieu n'est pas dans le Temple. Il habite en l'homme spirituel, le nouveau « sanctuaire de Dieu » (1 Co. III, 16 ; VI, 19). Le sacrifice du Temple a perdu la validité du sacrement (Rm. XIV, 14)

« Les promesses » : Elles ne sont plus pour Paul les promesses toutes matérielles d'une terre pour un peuple, que Yhwh fit aux « patriarches » (Rm. IX, 5) ; car « les enfants de Dieu » (Rm. VIII, 16) ne sont pas « les enfants de la chair » (Rm. IX, 8).

L'impression paradoxale, selon laquelle les éléments de la tradition des Fils d'Israël constituent une séquence valorisante de leurs attaches religieuses, vient de ce que s'ajoute : « ... et de qui est le Christ selon la chair. » (Ibid. 5). En bon rhéteur, Paul manie la contradiction pour en appeler au préalable aux valeurs reconnues par ses adversaires. Il crée l'amalgame en ajoutant le Christ à l'énumération. Nous sommes néanmoins prévenus : « Que nulle chair ne se vante devant Dieu » (1 Co. I, 29). Voici, à l'évidence, une vaine glorification de la chair ! L'on connaît la dépréciation radicale de celle-ci dans la pensée paulinienne (Rm. VIII, 6-8) (1 Co. XV, 50). Paul affirme clairement : « Désormais nous ne connaissons plus personne selon la chair ; même si nous avons connu le Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi. » (2 Co. V, 16). Notons encore que le sens de l'expression les « parents selon la chair » (Rm. IX, 3) ne peut être rapprochée qu'en apparence de l'expression « le Christ selon la chair » (Ibid. 5), dès lors que Paul nous dit que le Christ était revêtu d' « une sorte de chair » (Rm. VIII, 3). Pour toutes les raisons que nous venons de voir, et particulièrement parce que l'apôtre demande de l'oublier, le Christ « selon la chair » ne peut être dit « au-dessus de tout » (Rm. IX, 5) sans être extrêmement valorisé en tant qu'esclave de la circoncision, ce que Paul refuse. D'autant que ce tout-là, Paul l'a « estimé comme détriment » (Php. III, 7).

L'attribution à Paul de l'intégralité du verset Rm. IX, 5 a pu être contestée. Il n'y a probablement pas lieu d'y voir une interpolation. Le paradoxe rhétorique à l'adresse des Hébreux correspond sans doute à la façon d'argumenter de l'apôtre. Les derniers mots du verset semblent confondre le Christ et Dieu lui-même : « Dieu Béni dans les âges, amen ». Le blasphème serait sans doute trop violent s'il ne s'adressait à des convertis de la Communauté des Saints, prêts à recevoir un « Messie-Seigneur » (Ps. Sal. XVII, 32).

La confusion est déjà présente, ici ou là, dans le terme « Seigneur » que Paul utilise indifféremment pour signifier le Christ ou bien Dieu. Pour ne considérer que la seule Lettre aux Romains, Jésus devient véritablement le Seigneur (Rm. IV, 24 ; V, 1, 11, 21 ; VI, 23 ; VII, 25 ; VIII, 39 ; XII, 11 ; XIII, 14 ; XIV, 4, 6, 8, 9, 14 ; XV, 30 ; XVI, 2, 8, 11-13). Il est « le Seigneur de tous » (Rm. X, 12) et chacun doit l'avouer « comme Seigneur » (Rm. X, 9). Dieu n'est plus considéré comme Seigneur que dans la reprise des Ecritures (Rm. X, 16 ; XI, 3 ; IV, 8 ; IX, 28-29 ; XI, 34 ; XII, 19 ; XIV, 11 ; XV, 11). Il devient « le Père » et Jésus Christ, « le Seigneur » (Rm. I, 7 ; XV, 6). Il est clair cependant que « Dieu a envoyé son fils » (Rm. VIII, 3) (Ga. IV, 4).

La confusion est établie dans le verset suivant : « Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. » (Rm. X, 13). Il est évident que Paul parle du « Seigneur-Jésus ». Or, il reprend l'oracle du prophète Joël : « Il adviendra que quiconque invoquera le nom de Yhwh sera sauvé. » (Jl. III, 5) (Ps. Sal. VI, 1). Il s'agit alors du Seigneur-Dieu (« Adonaï-Yhwh »). Paul peut-il pour autant aller jusqu'à dire aussi clairement que le Christ est Dieu (Rm. IX, 5), sans que les Hébreux, qu'il cherche à convaincre, ne soient effrayés par le blasphème ?

L'identification du Messie à Dieu lui-même semble se retrouver dans la tradition forgée par la Communauté des Saints. La Règle annexe enseigne que le Messie émanera du Conseil de la Communauté (Règle ann. II, 11-12) et qu'il participera au repas communautaire après avoir étendu « ses mains sur le pain » (Ibid. 20-21). Ce texte mérite d'être rapproché du Testament de Siméon et de l'annonce suivante :

    « Alors je ressusciterai (il s’agit du patriarche) dans la joie et je bénirai le Très-Haut pour ses merveilles, car Dieu a pris un corps et, mangeant avec les hommes, il a sauvé les hommes. » (Test. Sim. VI, 7)

La prophétie messianique précède : « Le Seigneur suscitera quelqu'un de Lévi, en tant que grand prêtre, et de Juda, en tant que roi, Dieu et Homme. » (Ibid. 2). Selon la tradition des deux messies, il semble que seul le Messie-Prêtre soit précisément identifié à Dieu, bien que les rôles se confondent parfois.

Poursuivons nos références avec le Testament d'Aser : « Jusqu'à ce que le Très-Haut visite la terre et qu'il vienne lui-même comme un homme manger et boire avec les hommes et qu'il écrase la tête du dragon sur l'eau. Il sauvera Israël et toutes les nations, Dieu assumant un rôle d'homme. » (Test. Aser VII, 3). Encore, dans le Testament de Dan : « Le Seigneur sera au milieu [de Jérusalem], vivant avec les hommes. Le Saint d'Israël régnera sur elle dans l'humilité et la pauvreté, et celui qui croira en lui régnera parmi les hommes en vérité. » (Test. Dan V, 13). Ainsi, l'assimilation du Messie à Dieu lui-même est-elle très présente dans la pensée qui a présidé à la rédaction du Testament des douze patriarches.

Le règne de Dieu se confond avec le règne messianique : Dieu lui-même descend « habiter avec [les hommes] pour l'éternité » (Jub. I, 26) (voir Is. LIV, 1 ss.). L’on peut citer également : « Réjouis-toi, ô vierge (Jérusalem), exulte, car il t'a donné une joie éternelle, celui qui a créé le ciel et la terre ; il résidera en toi et il sera pour toi une lumière immortelle. » (Or. Sib. III, 785-787). Le Maître de Justice ressuscité d'entre les morts à la fin des jours assurera le rôle de Dieu ; tandis que le Germe de David prendra celui de l'homme (Flor. I, 11-13).

La bonne lecture de l'esprit de la Communauté empêche de suivre ceux qui, lisant l'histoire à reculons, cherchent des interpolations dans des textes dont la compréhension apparaît tout à fait clairement.

Considérons encore le terme « amen » (ainsi soit-il) qui est le signe approbatif d'un serment, d'une prière ou d'une bénédiction entendue. La tradition enseigne : « On ne doit pas répondre un "amen" à la dérobée, ni mince, ni orphelin ; et on ne doit pas projeter de sa bouche la bénédiction. » (T.B. Berakhot 47a). Le terme clôt le verset Rm. IX, 5 et signale ici à l'évidence la confirmation d'une bénédiction ; la règle étant que l'on réponde « amen » à toutes les bénédictions obligatoires. Particulièrement, la formule est prononcée après chacune des bénédictions du Qaddich. Cet hymne de louange proclame la sanctification du nom divin prononcée différemment. Rapprochons le verset Rm. IX, 5 de la deuxième bénédiction du Qaddich du culte :

    « Qu'il soit béni, loué, glorifié, élevé, exalté, louangé, chanté et élevé le nom du Saint b. s. ! au-dessus et plus haut que toute bénédiction, cantique, louange, consolation, qu'on prononce dans le siècle. Et qu'on dise "amen" ! »

Nous retrouvons (Rm. IX, 5) les mots clés de « bénédiction », de « hauteur » et de « siècle » suivis de la même ponctuation : « amen ». Nous pensons cependant que l'expression employée par l'apôtre se conforme plus précisément à la tradition des Saints. Celle-ci enseigne que la formule « Amen » doit suivre les bénédictions (Ibid. II, 10) : « Et, quand ils passeront dans l'Alliance, les prêtres et les lévites béniront le Dieu des délivrances et toutes ses œuvres de vérité. Et tous ceux qui passent dans l'Alliance diront après eux : "Amen ! Amen !" » (Règle I, 19-20). Si nous rapprochons la formule : « (Le Christ) Dieu béni dans les âges, amen. » (Rm. IX, 5) de la précédente : « Le Créateur, qui est béni dans les âges, amen. » (Rm. I, 25), le Christ apparaît « au-dessus de tout » (Rm. IX, 5) comme le nouveau créateur (d’une création spirituelle) (2 Co. V, 17). En ce sens il peut être dit lui-même « Dieu ».

Ce que nous savons de la tradition essénienne nous laisse penser que la bénédiction du Qaddich du culte ne pouvait leur être étrangère. En son arrangement paulinien, elle identifie le Christ à Dieu en un acte de foi recevable par ses lecteurs. Il n'en reste pas moins que l'apôtre a repris les bénédictions de la tradition religieuse des Hébreux (Rm. IX, 4-5), pour leur donner une signification nouvelle. L'inversion du sens naît de ce que Paul bascule dans une réalité céleste l'espérance terrestre des fils d'Israël. En faisant du Christ (spirituel) Dieu lui-même, Paul gomme la difficulté qui, tout au long de sa correspondance, met Yhwh en présence d'un nouveau dieu créateur.

Note : La Gloire de Yhwh consiste en une manifestation de sa présence : "Il advint donc, comme Aaron parlait à toute la communauté des fils d'Israël, qu'ils se tournèrent vers le désert et voici que la gloire de Yhwh apparut dans la nuée !" (Ex. XVI, 10) ; "Alors la nuée couvrit la Tente du rendez-vous et la gloire de Yhwh remplit la Demeure (...)" (Ex. XL 34-38). Après la construction du Temple par Salomon, la gloire de Yhwh remplit le sanctuaire : "Or, comme les prêtres sortaient du Saint, la nuée emplit la Maison de Yhwh (...)" (1 R. VIII, 10-11).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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