Le chemin de Damas


Paul Apôtre

La dualité en l'homme

1 - Paul Apôtre

i pour d'autres je ne suis pas apôtre, du moins pour vous je le suis, car vous êtes dans le Seigneur le sceau de ma mission. » (1 Co. IX, 2)

A l'instar des oints de Dieu, des prophètes et des envoyés (voir Is. XLIX, 1, 5), Paul reconnaît en lui-même le destin qui justifie la mission qu'il se donne. Il peut ainsi affirmer : « Quand celui qui m'avait mis à part dès le ventre de ma mère et qui m'avait appelé par sa grâce a trouvé bon de dévoiler son fils en moi pour que je l'annonce aux nations... » (Ga. I, 15-16). Comme une reprise de la prédestination d'Isaïe, les mêmes accents se retrouvent dans le recueil des Hymnes de la bibliothèque de Qoumrân, à la gloire du Maître de Justice : « Car toi, dès mon père tu m'as connu, et dès le sein maternel [tu m'as fondé] ; [et dès le ventre] de ma mère tu t'es occupé de moi. » (Hy. IX, 29-31) (voir Lc. I, 26-38) ; « Et c'est à cause de toi que [tu m'as] créé pour [accom]plir la loi et [pour in]s[tuire par] ma bouche les hommes de ton Conseil au milieu des fils d'homme, afin qu'on racontât aux générations éternelles tes merveilles et qu'on [méditât sur [tes] actions puissantes sans jamais cesser. Et toutes les nations connaîtront ta vérité, et tous les peuples ta gloire. » (Hy. VI, 10-12).

Notons en passant que les Memoria de Luc reprennent l'idée de prédestination avec l’annonce à Zacharie de la naissance de Jean (Lc. I, 15) et l'annonce à Marie de celle de Jésus (Ibid. I, 26.38). Nous retrouvons la confusion : « Et dans ma jeunesse (il s’agit du Maître de Justice) tu m'es apparu en (me donnant) l'intelligence de ton jugement, et par la sûre vérité tu m'as soutenu. » (Hy. IX, 31-32) ; « Ils le retrouvèrent (Jésus) au bout de trois jours, dans le Temple, assis au milieu des maîtres, à les écouter et les questionner ; et tous ceux qui l'écoutaient s'extasiaient sur son intelligence et ses réponses. » (Lc. II, 46-47). Relevons encore : « Jusqu'à ma vieillesse c'est toi (Dieu) qui prendra soin de moi ; car mon père ne m'a pas connu et ma mère m'a abandonné à toi. Car tu es un père pour tous tes [fils] de vérité. » (Hy. IX, 34-35) ; à rapprocher de : « Qui est ma mère ? et qui sont mes frères ? (...) Quiconque fait la volonté de mon père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, ma sœur, ma mère. » (Mt. XII, 48-50).

Paul revendique à son tour le sceau du prophète. Il authentifie la vérité de la proclamation. Néanmoins, la proximité des textes qui affirment le rôle éminent des élus de Dieu pour l'évangélisation des nations, ne peut nous cacher le mur qui sépare les deux (ou trois) évangiles (Hy. XVIII, 14) (Mt. XXIV, 14) (2 Co. XI, 4) (Ga. I, 6-7). Les Hymnes rapportent que la conversion des nations est déjà engagée par les adhésions à la Torah, qui amènent les Prosélytes à participer pleinement à la Nouvelle Alliance (Hy. VI, 12-13). Les Memoria prophétisent que le jour viendra où l'on annoncera aux nations l' « évangile du règne » (Mt. XXIV, 14) (qui n'est encore réservé qu'aux fils d'Israël). Paul ouvre en grand les portes de la révélation. Sans attendre, il communique aux nations la bonne nouvelle de la loi de Dieu que l'esprit éveille dans la conscience de tout homme de foi. Il appelle les Hellènes autant que les Hébreux à une conversion de vie par le sens intérieur de la vérité.

Les adversaires de l'apôtre jugent qu'il usurpe son rang. Il n'est pas un « envoyé » du Seigneur (1 Co. IX, 2). Tous mettent en cause l'autorité de ses paroles et la vérité de son évangile. Ils prétendent eux-mêmes à « un autre évangile » (2 Co. XI, 4-5) (Ga. I, 8-9). L'on peut penser qu'ils sont au moins aussi fondés que Paul à proclamer leur adhésion à Jésus Christ. Témoins de la première génération, ils ne peuvent s'être déjà ramifiés en diverses chapelles. L’on doit sans doute identifier les adversaires comme des disciples nazaréens, répondant désormais à l'autorité de Jacques, « le frère du Seigneur » (Ga. I, 19). Il reste à cerner l'originalité des croyances qui les écartent des traditions de la Communauté des Saints.

Paul trouve d'abord sa justification en sa propre liberté (1 Co. IX, 1). Ce qui signifie qu'il ne reconnaît pas (toute) l'autorité du Conseil de la Communauté nazaréenne de Jérusalem. Le Conseil de la Communauté essénienne, tel que la Règle l'institue, devrait nous donner une idée de ce que pouvait être ce Conseil de Jérusalem : « Dans le Conseil de la Communauté, (il y aura) douze hommes [1 Co. XV, 5] et trois prêtres [Ga. II, 9], parfaits en tout ce qui est révélé de toute la loi, pour pratiquer la vérité et la justice et le droit et la charité affectueuse et la modestie de conduite l'un envers l'autre, pour garder la foi sur la terre avec un penchant ferme et un esprit contrit, et pour expier l'iniquité parmi ceux qui pratiquent le droit et subissent la détresse de l'épreuve et pour se conduire avec tous dans la mesure de la vérité et la norme du temps. » (Règle VIII, 1-4). La frappante similitude des deux organes communautaires, telle qu'elle se laisse deviner, donne à penser qu'un lien réunit effectivement leur histoire.

Mais Paul n'a de compte à rendre à personne. La liberté constitue l'essence de son évangile. Ce serait un non-sens que d'avoir à la légitimer. Il a converti sa vie quelque part « en Arabie » (Ga. I, 17) ; probablement parmi les « exilés au pays de Damas » (Damas VI, 5). Il a connu sa propre initiation aux mystères de Dieu (2 Co. XII, 1-4). Dès lors qu'il a « vu Jésus » (1 Co. IX, 1) selon l'esprit (2 Co. V, 16) et qu'à partir de cette vision il a conçu l’œuvre de la grâce, la réalité des communautés pauliniennes devient nécessairement « le sceau » (1 Co. IX, 2) du Christ. Il est difficile à ses adversaires de contester l'apparition dont Paul fut l'objet, puisque eux-mêmes bénéficièrent d'une identique représentation spirituelle (1 Co. XV, 5-8).

Les opposants tentent de prendre Paul en défaut. Il lui est reproché « de manger et de boire » (1 Co. IX, 4). Non point sans doute de faire bombance (1 Co. XV, 32), mais de manger de la viande et de boire du vin, contrairement à la tradition de ceux qui ne lui reconnaissent pas de légitimité (Rm. XIV, 21) (1 Co. VIII, 13) (Mt. XI, 18-19). La nourriture carnée non « cacher » peut certes venir en contravention aux injonctions de la Torah, non point le breuvage de vin. Les deux étant ici liés, il semble bien que les disciples reprochent à Paul de ne point observer le régime végétarien propre à la Communauté des Saints : « Qu'on ne se souille pas par quelque animal ou être rampant en en mangeant, depuis les larves d'abeilles jusqu'à tous les êtres vivants qui rampent dans l'eau. » (Damas XII, 11-13) (Mt. III, 4 ; XI, 18). Quant au vin, l'on peut penser qu'il ne peut se boire en dehors de la bénédiction du prêtre (Règle VI, 4-5). L'apôtre recommande aux convertis qui adhérent à son évangile de ne heurter personne par leur liberté de table (1 Co. X, 32). La liberté n'a point de règle. Elle écarte la communauté paulinienne de l'antagonisme nazaréen.

Il est encore reproché à Paul de ne point travailler de ses mains et de vivre aux dépens des adhérents (2 Co. XI, 8) (Php. IV, 15). Les adversaires sont tout autant à la charge des communautés auxquelles ils proclament « l'évangile du règne ». Mais ils contestent à Paul (et à Barnabé qui l'accompagne) le privilège du toit et du couvert qu'ils lient à la prêtrise et à l'apostolat légitime. Une déférence légale qu'ils perçoivent, en des circonstances illégitimes, comme une exploitation des convertis. Considérant comme pertinente la Règle de la Communauté, nous remarquons qu'il n'y a point de communauté reconnue qui ne compte dix hommes, dont un prêtre qui dirige (Règle VI, 3-4) (Damas XIII, 2-3). Chacun donnant sa dîme, le prêtre vit à part égale sur la communauté dont il a la charge (voir Nb. XVIII, 21).

Paul rétorque que s'il profite de l'accueil des communautés qu'il a lui-même fondées, il ne cueille que le produit de sa propre semence et non de celle des autres (1 Co. IX, 7). L'argument affirme, plus que la différence, la rupture des communautés pauliniennes d'avec la tradition essénienne et nazaréenne. L'objection des adversaires ne peut en effet porter que sur des communautés qui échappent à leur influence, et semblent accorder à Paul l'accueil et l'hospitalité dus à un prêtre. Dans le cas contraire, le reproche leur serait adressé d'entretenir ce faux apôtre de Paul.

Comme il sait le faire, Paul trouve l'argument a simili, chez l'adversaire, en la Torah de Moïse (Ibid. 9) (voir Dt. XXV, 4). Il travaille plus que tout autre (1 Co. IX, 12) (1 Co. XV, 10). Tout labeur mérite salaire, une première rétribution pour les nécessités contingentes et terrestres, une seconde rétribution pour la gloire céleste (1 Co. III, 8 ; XV, 58). Il n'attend point son dû, mais la reconnaissance de son dévouement et de son action. Vient l'argument a fortiori : ce qu'il donne vaut mieux que ce qu'il reçoit (1 Co. IX, 11). Paul poursuit sa plaidoirie par l'exposé du droit : les lévites vivent sur le Temple, les prêtres sur les revenus de l'autel (Ibid. 13) (voir Nb. XVIII, 8, 31) (Dt. XVIII, 1-8). Ce que la loi de Moïse octroie aux responsables du service divin, le Seigneur le prescrit à « ceux qui annoncent l'évangile » (1 Co. IX, 14). Les adversaires connaissent certes la Torah, mais ils ne peuvent recevoir l'argument par analogie qui bafoue le droit. La référence au service du Temple de Jérusalem laisse peut-être entendre que les Nazaréens ne partagent pas la révolte absolue de la Communauté des exilés de Damas.

Il est caractéristique que les Actes des Apôtres ne reconnaissent point la qualité d'apôtre à Paul (si ce n'est peut-être en Ac. XIV, 14 où « Barnabé et Paul » sont ainsi nommés). Pour l'auteur des Actes, les apôtres, ce sont les douze (Ac. 1, 26...). Cet écrit crée le contraste avec les Lettres de Paul en lesquelles celui-ci ne manque jamais de revendiquer son titre (Rm. I, 1...). La tradition chrétienne le baptisera « Saint-Paul », comme pour mieux lui dénier la légitimité qui n'appartient qu'aux douze et le relier particulièrement à la Communauté des Saints, en laquelle sa pensée semble avoir trouvé le fondement de sa révolte.

Après avoir développé toute l’argumentation dans le seul but de défendre la qualité d'apôtre, qui lui est déniée au travers de l'accusation d'abus d'autorité et d'usurpation de pouvoir, Paul renverse tout son raisonnement pour justifier qu'il ne prend pas de salaire. Il affirme qu'il n'a pas usé de l'avantage que sa qualité indubitablement lui vaut, en regard des prescriptions du Seigneur auxquelles se réfèrent ses adversaires (Ibid. 12, 15) : « L'ouvrier est bien digne de sa nourriture. » (Mt. X, 10). S'il n'a pas vécu sur la communauté (1 Co. IV, 12), contrairement aux accusations qui sont portées contre lui, cela ne résulte que de sa libre décision. Paul fait une différence entre la parole du Seigneur, ses propres recommandations ou ses choix personnels (1 Co. VII, 10, 12). Ceux-ci ne peuvent consister qu'en une plus grande exigence humaine, à l'image de l'acte pieux du « Hassid ».

S'il fait le choix de ne point vivre sur la communauté, c'est parce qu'il ne veut pas et ne peut pas se conformer aux lois du monde. Le droit selon la Torah n'est définitivement pas son modèle. Il ne peut y avoir aucune sorte de contrat entre lui et les convertis, qui viendrait entacher sa propre liberté (1 Co. IX, 19 : « libéré de tout ») et la liberté de tous. L'évangile n'est point sa chose ou l'affaire de sa vie. Il est donné à tous en tant qu'il est la liberté de chacun. La libération ne peut être qu'un événement gratuit (Rm. III, 24). Toute chose méritant salaire, prend nécessairement forme légale et contractuelle. Le dû et le droit s'inscrivent dans le domaine de la loi et de la servitude des hommes. Car il se pourrait que le devoir dissimule le droit.

Note : Végétarisme. L'on sait par les Memoria de Luc que Jean ne mangeait mie de pain ni ne buvait goutte de vin (Lc. VII, 33) ; par les Memoria de Matthieu que "sa nourriture était de sauterelles et de miel sauvage" (Mt. III, 4). Probablement ne mangeait-il pas les sauterelles crues, mais selon l'ordonnance de l'Ecrit de Damas : "Quant à toutes les sauterelles, en leurs diverses espèces, qu'on les mette dans le feu ou dans l'eau tant qu'elles sont vivantes." (Damas XII, 14-15).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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