Le chemin de Damas


Le règne de Dieu n'est pas de ce monde

La confusion entre Dieu et Satan

5 - Le règne de Dieu n'est pas de ce monde

a Règle annexe nous laisse connaître quelle sera la préséance au Conseil de la Communauté, quand, parmi les Saints, le Seigneur aura « engendré » (Règle ann. II, 11) le Messie-Roi d'Israël (et non point « créé » comme le fut le Maître de Justice, selon Hy. VI, 10). Le Messie-Prêtre prendra la première place (Ibid. 11-17). Ainsi, lors du repas communautaire qui réunira les deux messies, le Prêtre étendra sa main sur les prémices du pain et du vin, ensuite le Roi et les dignitaires. La Règle annexe ajoute qu'il doit être procédé à ce rite chaque fois que dix membres de la communauté seront réunis. Elle confirme la préséance de la fonction sacerdotale sur la fonction royale (Ibid. II, 17-22). Le règne messianique que les Saints attendent verra le retour du Maître de Justice et du Fils de David, l'un prêtre, l'autre roi :

    « C'est le Germe de David qui se lèvera avec le Chercheur de la loi (et) qui [trônera] à Si[on à la f]in des jours, ainsi qu'il est écrit : "Je relèverai la hutte de David qui est tombée" ; cette hutte de David qui est tombée (c'est) celui qui se lèvera pour sauver Israël. » (Flor. I, 11-13)

En sa première venue, la mission du Maître de Justice se définit ainsi :

    « Le Prêtre, le Maître de [justice, à qui] Dieu [a or]donné de se tenir debout et [qu']il a établi pour bâtir pour lui la Congrégation [de ses élus] [et] dont il a aplani les [vo]ies vers sa vérité. » (Com. Ps. XXXVII, III 15-17).

L'on trouve la confirmation dans le recueil des Hymnes (Hy. VI, 10-14), où l'on voit que le Maître a été envoyé pour « [accom]plir la loi » (Ibid. 10) ; c'est-à-dire, « pour [que l'on agisse] selon la teneur exacte de la loi » (Damas IV, 8) ; pour instruire les Saints et accueillir les nations converties dans l'Alliance de Dieu et la fidélité à la Torah (Ibid. 11-13). Ainsi le Maître appelle-t-il à la conversion dans l'attente de la fin des jours. La confusion avec ce que l'on sait de Jean le Baptiste est étonnante et mérite d'être considérée :

    « Et quand ces choses arriveront pour la Communauté en Israël, en ces moments déterminés, ils se sépareront du milieu de l'habitation des hommes pervers pour aller au désert, afin de frayer la voie de lui, ainsi qu'il est écrit : "Dans le désert frayez la voie de (Yhwh) ; aplanissez dans la steppe une chaussée pour notre Dieu." Cette (voie), c'est l'étude de la loi. » (Règle VIII, 12-15)

    « [Jean le Baptiste] proclame dans le désert de Judée : Convertissez-vous, le règne des cieux approche. C'est de lui en effet que parle le prophète Isaïe (Is. XL, 3) quand il dit : Voix qui clame dans le désert : Apprêtez le chemin du Seigneur, rendez droites ses chaussées. » (Mt. III, 1-3)

Les Memoria font de Jean celui que la prophétie annonce, tandis que la Règle, que l'auteur des Memoria connaît nécessairement, fait du Maître de Justice celui qui accomplit la prophétie. Soit il y a surenchère de la part de l'auteur des Memoria, soit Jean le Baptiste et le Maître de justice sont un seul et même personnage.

Les rôles messianiques sont partagés : « Car c'est à [Juda] que le Seigneur a donné la royauté, et à Lévi le sacerdoce. » (Test. Jud. XXI, 2) (Test. Rub. VI, 7 ; Sim. VII, 1-3 ; Lévi II, 11 ; Dan V, 4, 10-13 ; Gad VIII, 1) (Jub. XXXI, 12). Il semble en outre que si l'on reconnaît le Messie-Prêtre (Test. Lévi XVIII), l'on ignore encore qui sera le Messie-Roi : « "L'étoile" (Am. V, 26-27), c'est le Chercheur de la loi (le Maître de Justice) qui est venu à Damas, ainsi qu'il est écrit : "Une étoile a fait route de Jacob et un sceptre s'est levé d'Israël." (Nb. XXIV, 17) "Le sceptre", c'est le Prince de toute la Congrégation, et, lors de son avènement, il abattra tous les fils de Seth. » (Damas VII, 18-21).
« Es-tu celui qui vient ? » s'enquiert dubitatif Jean le Baptiste selon Mt. XI, 3. Les Memoria de Matthieu proclament cependant Jésus le Nazaréen comme Messie-Roi de Juda. L'oracle voulait qu'il naquît à Bethléem (Mi. V, 1) (Mt. II, 5-6). Le règne messianique (selon la tradition essénienne) fait ainsi la part de Dieu (le Prêtre) et la part de l'homme (le Roi).

Paul modifie le protocole : le règne messianique devient autre que celui que chacun attend fiévreusement en fourbissant son arme. Voici qu'il est déjà commencé, inauguré par Jésus Christ que nul désormais ne connaîtra « selon la chair » (2 Co. V, 16). Le Christ vint de Dieu, non point pour « [accom]plir la loi » (Hy. VI, 10), mais pour définitivement l'abroger (Règle IX, 11). Que les incrédules relisent les prophètes ! Dieu envoya, mieux que nul être de chair, son propre fils porteur des qualités célestes de la grâce et de l'esprit. Il ne l'a point mandé ceint d'une couronne royale pour conquérir le monde (Mt. XXVI, 52-53) ou pour imposer la Torah aux nations unies ; mais pour dire le vrai de la nature céleste, et que l'homme abandonne la terre. Il n'y aura pas deux messies, mais un seul, puisqu'il n'y a plus d'espérance terrestre.

L'on peut penser que la controverse fit rage entre les partisans de Jean et ceux de Jésus. Alors que les Memoria ne laissent méconnaître la qualité de Jean ni par Jésus, « plus que prophète » (Mt. XI, 9), ni par les Pharisiens (Ibid. XXI, 26), ils ne peuvent ignorer le doute de Jean : « Es-tu celui qui vient ? » (Ibid. XI, 3). Jésus, en effet, ne semble pas vouloir assumer la royauté conquérante telle qu'elle pouvait être attendue : « Alors périra la race de Canaan, et il n'y aura aucun reste en Amalek, tous les Philistins périront, et tous les Kittim seront exterminés. Alors, le pays de Cham disparaîtra, et tout le peuple périra. Alors le monde entier se reposera de son agitation, et toute la terre qui est sous les cieux se reposera de la guerre. » (Test. Sim. VI, 3-4).

Les Memoria justifient sinon l'abdication royale de Jésus, tout au moins son rejet des qualités mondaines de la fonction. « L'épreuve du diable » au désert (Mt. IV, 1) apparaît comme la décision que la Communauté des Saints attend de lui qu'il prenne. Il refuse d'abord les richesses dont la fonction royale doit s'assurer (Ibid. 3-4). Il décline l'autorité sur les anges, les puissances et les hommes (Ibid. 5-6). Il ne veut point conquérir le monde ni le posséder par la force des armes (Ibid. 8-9). Le diable aura raison de lui : « Juda » ne le reconnaîtra point comme celui qui doit venir de Juda ; « les violents » s'empareront du règne des cieux (Mt. XI, 12). L'apôtre proclame son évangile selon une interprétation du règne que l'événement de la croix inaugure. Le Christ étant « mort pour tous » (2 Co. V, 14), il est inutile d'attendre le Jour de la Grande Bataille pour décimer les hommes. L'on pourrait penser que l'exécution de Jean eut aussi son « langage » (1 Co. I, 18). Il n'était point paulinien.

La vision désincarnée du monde qui vient est en contradiction avec la voix des prophètes. Le discours de Paul n'est pas conciliable avec l'oracle du Livre d'Isaïe (auquel l'apôtre s'attache à faire clairement référence, chaque fois que son argumentation l'y incite) : « Yhwh des armées organisera pour tous les peuples sur cette montagne, un festin de mets gras, un festin de vin vieux, de mets à la graisse de moelle, de vins décantés. » (Is. XXV, 6). Le Prophète donne la description du cataclysme universel qui précède le jugement dernier. Il est suivi du banquet inaugural du règne de Yhwh sur le mont Sion. Nous retrouvons dans les Memoria de Matthieu l'allusion au banquet : « Je (Jésus) vous le dis, je ne boirai plus désormais du produit de la vigne jusqu'à ce jour où j'en boirai du nouveau dans le règne de mon père. » (Mt. XXVI, 29). Le Règlement de la Guerre reprend une identique vision du règne de Dieu : « Multitude de bétail dans tes pacages, argent et or et pierres précieuses dans tes palais ! O Sion, réjouis-toi intensément ! Apparais au milieu des cris de joie, ô Jérusalem ! » (Guerre XII, 12-13 ; XIX, 4-5). Il est indubitable que pour Paul le règne de Dieu ne participe pas d'une nature terrestre (1 Co. XV, 50), mais d'un mode d'être spirituel (Ibid. 44) auquel les hommes n'ont accès que pour autant qu'ils aient su se préparer à revêtir leurs « corps célestes » (Ibid. 40).

    « Car le règne de Dieu n'est pas nourriture et breuvage, mais justice, paix et joie dans l'esprit saint. » (Rm. XIV, 17)

L'acte du manger et du boire s'oppose à la réalité du règne de Dieu (1 Co. VI, 13). L'apôtre regarde la faim et la soif du rebelle comme les marques de l'espérance, les signes de la répudiation du corps pour le mérite de l'esprit (1 Co. IV, 11) (2 Co. XI, 27). Il ne s'agit point de mortifications pour le pardon, mais d'une préparation de la pensée à recevoir cet esprit qui va sans le corps. Le repas, religieusement connoté par la pensée hébraïque, constitue au contraire le moment d'une bénédiction divine. Il fait l'objet d'une réglementation dans la Torah (voir Lv. XI) (Dt. XIV). Autour de la nourriture et du breuvage, des sacrifices et des oblations, s'organise le rituel de la vie religieuse.

Lorsque Paul dit que le règne de Dieu est « justice, paix et joie dans l'esprit » (Rm. XIV, 17), les mots perdent le sens d'une bénédiction terrestre. Paul infléchit la voie tracée par les fils de Sadoq, telle que nous la découvrons dans le Règlement de la Guerre : « Ce jour-ci est son heure pour courber et pour abaisser le Prince de l'empire de l'impiété ; et au lot qu'il a [ra]cheté il enverra un secours décisif grâce à la puissance du Grand Ange [voir Mt. XXVI, 53], au serviteur de Michel grâce à la lumière éternelle, afin d'illuminer de joie l'Al[liance d'I]sraël. Le bonheur et la bénédiction appartiendront au lot de Dieu, afin d'élever parmi les dieux le serviteur de Michel ; et la domination d'Israël sera sur toute chair. La justice se réjouira [dans] les hauteurs, et tous ses fils de vérité exulteront dans la connaissance éternelle. » (Guerre XVII, 5-8) (Test. Sim. VI, 3-6). La voie de vérité bifurque. Paul doit convaincre son auditoire du nouveau sens des mots. Ils veulent exprimer un état d'esprit céleste, non plus un sentiment de l'âme exaltée par la victoire des armes. Dans le règne du Dieu paulinien, la justice du Christ renverse la justice de la loi (Rm. III, 21), la paix chasse la colère de la loi (Rm. IV, 15 ; V, 1 et 9), la joie efface la crainte de la loi (Rm. VIII, 15). L'adversaire n'est plus le vis-à-vis sur le champ de bataille, il se reconnaît sans doute en l'espace clos que borne le droit.

L'on ne peut concevoir deux règnes aussi fondamentalement contradictoires pour un même Dieu. Parce que le prophétisme hébraïque et la transcendance paulinienne ne relèvent que de l'imaginaire, l'on ne peut raisonnablement dire que l'un se trompe et que l'autre a raison. Dès lors, la proclamation des deux règnes ouvre irrémédiablement l'antagonisme des deux prétendants. Deux dieux et leurs serviteurs, sont face à face dans la controverse. L'un cherche à parfaire le monde qu'il créa dans la sagesse du droit ; l'autre a la volonté d'anéantir ce même monde afin de libérer la création (céleste) de l'esclavage des lois.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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