Le chemin de Damas


La maison terrestre et la maison éternelle


L'espérance en la transcendance
de la condition humaine

5 - La maison terrestre et la maison éternelle

a dualité originelle se réalise par la faute d'Adam. Le premier homme porte la responsabilité de la réalité du monde (1 Co. XV, 22). L’incarnation partage l’homme spirituel selon deux modes d'être contraires. La volonté de crucifier « le corps animal » de la vie terrestre (Ibid. 44) rejoint le nécessaire apprentissage (2 Co. V, 5) du « corps spirituel » de la vie céleste (1 Co. XV, 44). Un contraste irréductible apparaît entre la facture manuelle et la facture divine des deux « maisons ».

  • « Nous savons en effet que si la maison terrestre qui nous abrite se défait, nous avons dans les cieux une maison éternelle bâtie par Dieu et non pas faite à la main. » (2 Co. V, 1)

Paul affirme très clairement l’altérité : l'une ici-bas, l'autre « dans les cieux ». Il oppose tout aussi nettement le créateur de la « maison éternelle », à l'artisan créateur de la « maison terrestre ». Dieu se dévaluerait lui-même s'il créait à la fois l'indestructible et le destructible, le parfait et le pire. La main qui a tourné l'éphémère enveloppe charnelle ne saurait posséder la qualité divine de la perfection. Puisque Dieu est le créateur de l'éternelle vêture, à qui appartient cette main de démiurge qui crée l'homme ou le prédispose pour son incarnation ? Paul ne le dit point. La tradition hébraïque veut que cette main soit la main de Yhwh lui-même.

L'on peut toutefois rétorquer que, dans une autre métaphore, l'apôtre donne de Dieu l'image de l'artisan potier, les mains dans la glèbe : « Est-ce que le potier n'a pas pouvoir sur l'argile de faire d'une même pâte un vase précieux et l'autre vulgaire ? » (Rm. IX, 21-24). L'idée vient du Livre d'Isaïe : « Cependant, Yhwh, tu es notre père, nous sommes l'argile et tu es celui qui nous a modelés, nous sommes tous l'ouvrage de ta main. » (Is. LXIV, 7). Elle est reprise dans le Testament des douze patriarches, pour lequel il ne fait pas de doute que Dieu est le créateur des corps : « Car de même que le potier connaît la capacité d'un vase qu'il veut faire et prend de l'argile en proportion, de même le Seigneur fait le corps sur le modèle de l'esprit et attribue l'esprit en fonction du corps. » (Test. Neph. II, 2). La valeur du corps terrestre est également affirmée dans la Vie grecque d'Adam et Eve. Point d’altérité : « Car Dieu ne nous oubliera pas, mais il viendra chercher l'enveloppe qu'il a personnellement façonnée. » (Vie Adam XXXI, 4).

Il ne s'agit pas pour Paul d'ennoblir les corps, mais de justifier les différences des hommes entre eux, selon qu'ils sont habités par l'esprit ou ne le sont point. La question ne porte pas sur les deux natures de l'homme, la création terrestre sur le modèle d'Adam et la création céleste, sur celui du Christ. Si le vase dont Paul est lui-même doté devait être précieux en dehors de l'image appelée par la métaphore, l'on ne comprendrait point qu'il cherche aussi ardemment à s'en débarrasser (Rm. VII, 24). Le vase n'est rendu précieux que par l'esprit qu'il contient (1 Co. III, 16 ; VI, 19).

Pour la tradition essénienne, l'homme n'est rien en lui-même. Il est poussière et retournera à la poussière (Hy. III, 23-24 ; XII, 26-27). Il n'est que néant, hors l'existence et la connaissance qu'il tient de Dieu :

  • « Et celui qui est né de la femme, quelle est sa valeur devant toi ? Oui, cet homme, de poussière il fut pétri, et devenir la proie des vers, telle est sa destination ! Oui, cet homme, ce n'est qu'une frêle image en argile de potier, et vers la poussière il tend. Que répondra l'argile, la chose que façonne la main [2 Co. V, 1] ? Et qu'elle pensée il peut comprendre (sans que Dieu ne lui donne l'intelligence) ? » (Règle XI, 21-22)

La réflexion des Saints porte sur le formidable écart entre la nature évanescente de l'homme et sa participation aux mystères de l'éternité divine : « Et qu'est-ce donc que l'homme, lui qui n'est que terre [et argile] de potier et qui retournera vers la poussière, pour que tu lui donnes l'intelligence de pareilles merveilles et que tu lui fasses connaître [ton] secret de vé[rité) ? Et moi, je ne suis que poussière et cendre. » (Hy. X, 3-5). L'homme n'est rien. Mais il possède le souffle de Dieu (Hy. VII, 32), l'organe de la connaissance, la part de lumière en l'esprit mélangé. Ce souffle n'est cependant pour Paul que « l'âme vivante » (1 Co. XV, 45), dont on peut douter qu'elle vienne de Dieu, dès lors qu'elle est naturellement empreinte de la loi du péché et, par conséquent, mortelle. Le souffle du verrier, de même que la main du potier, ne donne rien de plus à l'homme sauf l'existence terrestre (Ibid. 46).

A la différence de l’enseignement paulinien, l'on ne voit pas que la doctrine essénienne théorise l'idée d'un esprit personnel, qui se révèle et s'édifie pour donner la vie éternelle à l'homme en un corps qui l'attend « dans les cieux » (2 Co. V, 1) (Asc. Is. VIII, 14-15). Néanmoins, les textes que la bibliothèque de Qoumrân révèle à notre lecture, témoignent d'une évolution des concepts qui, peu à peu, semblent conduire vers l'éclosion de la pensée nazaréenne et préparer le renversement paulinien. L'on peut suivre le cheminement de la tradition depuis le Règlement de la Guerre jusqu'au Testament des douze patriarches. La fracture est cependant très nette à l'endroit de la loi de Moïse. Jamais les Saints et les Nazaréens ne partagent avec Paul l'actualité de la fin de la Torah.

L'écart entre l'imagination du Juste, telle qu'elle se découvre dans les Hymnes et la pensée de l'apôtre, n'est pas toujours avéré. Cependant, si pour le premier, « la chair issue du penchant co[upable] [ne] peut être glorieuse » (Hy. IX, 15), la chair porteuse du bien peut l'être. Dieu, en effet, épurera « la maison » de ses élus, de sorte que chacun conservera son corps, glorifié par la présence de l'esprit de Dieu La vision toute terrestre du règne du Seigneur ne laisse pas de doute. « La fécondité » (Règle IV, 7) constitue l'une des bénédictions pour « la joie éternelle dans la vie perpétuelle » (Ibid. 7), c'est-à-dire, pour la vie éternelle du peuple, non celle de l'homme individualisé : « Ainsi subsistera votre race et votre nom » (Is. LXVI, 22). L'élu ne peut espérer pour lui-même que la longueur des jours : « Il n'y aura plus (...) de vieillard qui n'accomplisse pas ses jours, car le plus jeune mourra âgé de cent ans. » (Ibid. LXV, 20). Le Commentaire affirme : « Les convertis du désert, (...) vivront mille générations dans la droiture, et à eux appartiendra tout l'héritage d'Adam, ainsi qu'à leur postérité à jamais. » (Com. Ps. XXXVII, III, 1-2). Il est évident que, pour Paul, la génération n'a plus cour dans le règne de Dieu. Dès ce monde-ci, le Parfait s'abstient de contribuer à la génération de la chair et à la perpétuation de la race d'Adam (1 Co. VII, 8) (Mt. XIX, 12). Sa vision du règne le projette déjà dans un au-delà du monde.

Le spiritualisme de l'apôtre se heurte au messianisme hébreu de l'édification terrestre du royaume de Dieu (voir Is. LXV-LXVI). La valeur n'est plus pour lui dans cette bonne terre brune d'Israël, ni dans ce corps d'homme de facture divine dont elle constitue la matière. Elle est transférée en une création exclusivement spirituelle (1 Co. XV, 50). Néanmoins la controverse demeure et Yhwh n'a point perdu la main. La venue des deux Messies, qui sauveront le peuple et instaureront le règne de Dieu sur la montagne de Sion, répond indubitablement à l'espérance des Esséniens : « Les Saints se reposeront en Eden, et dans la Nouvelle Jérusalem, les justes se réjouiront, elle qui est l'éternelle gloire de Dieu. Jérusalem ne supportera plus la désolation, et Israël ne sera plus emmené en captivité. » (Test. Dan V, 12-13). Paul reprend l'image de « la Nouvelle Jérusalem » lorsqu'il veut démontrer que la Torah constitue l'esclavage des Hébreux. Il oppose : « La Jérusalem d'en haut » (Ga. IV, 26) (Par. Jr. V, 34) à la « Jérusalem (terrestre) de maintenant » (Ibid. 25). Au fil de l'évangile et de ses ambiguïtés, avec les mots qu'il faut pour ne pas trop le dire, Paul altère le concept de création et, par conséquent, il modifie l'image du Créateur de la matière. En celui-ci, il ne place plus son espérance.

Le Spirituel attend d'être revêtue du vêtement céleste, sans lequel il n'est aucune vie éternelle (1 Co. XV, 53). Après l'onction céleste, Hénoch devient semblable aux anges : « "Qu'Hénoch monte pour se tenir devant ma face à jamais !" Et les Glorieux s'inclinèrent et dirent : "Qu'il monte." Le Seigneur dit à Michel : "Prends Hénoch, dépouille-le de ses vêtements terrestres, et oins-le de la bonne huile et revêts-le des vêtements de gloire !" Et Michel me dépouilla de mes vêtements, et il m'oignit de la bonne huile ; et l'aspect de l'huile dépassait celui d'une grande lumière, sa graisse était comme une rosée bienfaisante, son parfum comme de la myrrhe, et elle resplendissait comme un rayon de soleil. Et je me regardai moi-même, et j'étais comme un des Glorieux, et il n'y avait pas de différence d'aspect. » (2 Hén. XXII, 4-7).

Encore faut-il que l’homme n'ait point été trompé, que la connaissance enseignée soit vraie, que la méthode conseillée soit parfaite. L'adhésion à « un évangile à côté » (Ga. I, 8-9) ou à la proclamation des « faux apôtres » (2 Co. XI, 13) peut laisser accroire à l'adhérent qu'il est revêtu de l'immortalité. Mais, au moment fatidique, il est nu, honteux et mort au lieu d'être vêtu, glorieux et vivant (2 Co. V, 3) ! Son espérance ne participait point de l'esprit du Christ (au sens paulinien) (1 Co. III, 13-15). Il ne s'agit pas non plus pour le converti de chercher à se dévêtir lui-même de son propre corps (2 Co. V, 4) (Rm. VII, 24) ; mais de se préparer peu à peu à revêtir le corps spirituel, dont « les arrhes de l'esprit » (2 Co. V, 5) constituent déjà le premier voile de lumière. Pour les vivants, au Jour du jugement, commente l'apôtre, il n'y a point d'abandon à la terre de l'enveloppe charnelle, vouée au dépérissement pour les mortels du quotidien, mais une transmutation du corps psychique en un corps spirituel (1 Co. XV, 52). Ainsi revêtus, se lèveront ceux qui sont morts dans la foi en l'esprit du Christ (Ibid. 44).

Paul semble postuler la reconnaissance de l'identité des personnes dans le mode d'être spirituel. Celle-ci ne peut résulter d'une acquisition terrestre liée à la personnalité du corps du péché (Ga. IV, 9). Il n'y a point de pérennité dans les cieux pour le vêtement de chair. L'identité se gagne par l'esprit saint. Il édifie l'homme en sa vraie personnalité. Celui qui n'est pas connu de Dieu (Rm. VIII, 29) ne peut acquérir une identité céleste. La transmutation du relèvement préserve l'homme que la vie spirituelle aura préalablement édifié dès cet âge présent. Le Livre des Antiquités bibliques rapporte un dialogue entre Jonathas et David dans lequel le premier répond : « Et même si la mort nous sépare, je sais que nos âmes se connaîtront encore l'une l'autre. Car ton règne est en ce monde, mais de toi viendra le début d'un règne qui arrivera en son temps. » (Ant. Bib LXII, 9).


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