Le chemin de Damas


Point d'indignité dans l'espérance


L'espérance en la transcendance
de la condition humaine

4 - Point d'indignité dans l'espérance

a chaîne de causalité qui mène le converti de l'affliction à l'espérance crée le pathétique dans la complainte du Juste : « Je connais ta vérité, et j'ai aimé mon jugement, et dans les coups qui me frappaient je me suis complu. Car j'ai espéré en tes grâces, et tu as mis une supplication dans la bouche de ton serviteur ; et tu n'as pas menacé ma vie, et tu n'as pas repoussé mon bonheur. Et tu n'as pas déserté mon espérance, et en face des coups tu as fait résister mon esprit. » (Hy. IX, 10-12) (Ibid. I, 32). La persécution du Maître de Justice l'amène à solliciter la grâce du Seigneur et à témoigner de son espérance en la justice divine. L'affliction qu'il connaît est nécessairement imputable à ses propres péchés. Si la justice du persécuteur ne peut être reconnue pour vraie, la main de Dieu qui l'utilise ne peut néanmoins s'élever sans justice (Ibid. 9).

L'on ne voit pas ce principe double dans les coups que l’apôtre reçoit. Si Dieu utilise Bélial (selon l'enseignement de la Communauté) (Damas IV, 13), Satan n'est jamais pour l'apôtre que l'adversaire de Dieu, non point le moyen qu'il se donne. Pour obéir au commandement de la Torah, Paul prend part à la persécution de la Communauté. C'est alors, dit-il, que « le péché [prit] vie » en lui-même (Rm. VII, 9). La loi justifie en effet la convoitise du persécuteur. Elle donne toute sa puissance à la loi du péché qui agite le sbire. Mais Dieu n'a point véritablement part à une expression aussi banale de la nature terrestre. Sinon peut-être, qu'il fallait que Paul en arrivât à cette extrémité pour que sa conscience se libérât.

  • « Nous nous vantons de nos afflictions, sachant que l'affliction produit la résistance et la résistance, le mérite et le mérite, l'espérance ; or l'espérance ne fait pas honte. » (Rm. V, 3-5)

Le Règlement de la Guerre demande de rassembler les forces « dans l'épreuve de Dieu » (Guerre XVII, 9). Il enseigne que « la rédemption définitive » (Ibid. I, 12) n'est pas éloignée de la détresse : « Le cœur qui avait fondu, tu l'as enveloppé d'espérance. » (Ibid. IX, 9) (Mt. XXIV, 9). L'apôtre appelle également au courage en une exhortation que la tradition des Saints ne méconnaît point. « L'affliction » (Rm. V, 3) des pauliniens résulte d'abord de leur mise à l'écart de la société des Hébreux qui cherchent à conserver leur pureté rituelle (Ga. II, 11-13). Plus violemment, elle jaillit des coups de fouets (2 Co. XI, 24), des lapidations (Ibid. 25) et des peines encourues par ces hérétiques si peu attentifs à la pratique de la Torah. Aux afflictions directement liées à l'indignité religieuse, il faut ajouter que le trouble à l'ordre de l'Empire donne aux convertis un supplément de détresse, de peines, de coups de triques (Ibid. 25) et d'emprisonnements infligés par l'autorité impériale (Ibid. 26).

Le sentiment d'espérance ou la clarté de la conscience qui laisse entrevoir la victoire de l'amour (1 Co. XV, 54) (Hy. III, 20-21) est certes un don de l'esprit saint (Ga. V, 5) (Hy. VII, 6), mais un don qui se mérite (Rm. V, 4). A l'affliction, l'on peut répondre par le découragement (Hy. VIII, 27-35) ou bien par la résistance (Ibid. IX, 24-26). Celle-ci s'oppose aux forces sociales et religieuses contraires. Elles s'expriment par le regard détourné du prochain, le murmure réprobateur du peuple, la condamnation du tribunal. La capacité à endurer l'opprobre et les coups est attachée à la valeur de la désobéissance, à la force de la non-violence (Rm. XII, 17-21). Il s'agit proprement dit, d'une attitude de rébellion contre l'ordre établi et l'idéologie dominante de la légalité sacrée. Contrairement au jugement commun, la subversion mérite l'éloge. Elle concourt à donner au converti l'espoir de voir la fin du monde par la victoire générale de l'esprit sur la loi, aussi bien que de connaître sa propre accession à la vie éternelle (I Co. XV, 42-44) (Hy. III, 19-21).

De même que « la honte sans fin » (Règle IV, 12) est promise à ceux qui marchent dans l'esprit de perversité, « les œuvres de tromperie » (Ibid. IV, 23) sont vouées à la honte. L'on rencontre dans les Hymnes l'idée que l'espérance peut être une cause de honte pour les impies. Le Juste fut sans doute « un objet de honte et de moquerie pour les traîtres » (Hy. II, 9-10, 34). Mais viendra le jour de la vérité et « [les Parfaits] n'aur[ont pas] honte [au Jour du malheur]. » (Com. Ps. XXXVII, II, 26-27) (Rm. X, 11) :

  • « Mais toi, ô Dieu, tu leur répondras, les jugeant en ta puissance [selon] leurs idoles et selon la multitude de leurs péchés, afin qu'ils soient pris dans leurs pensées, eux qui ont fait défection de ton Alliance ; et tu les retrancheras, lors du ju[ge]ment, tous les hommes de tromperie, et il ne se trouvera plus de voyants d'erreur [Ga. I, 12]. Car il n'y a pas de folie dans toutes tes œuvres [1 Co. I, 18] ni de tromperie [dans] les projets de ton cœur [2 Co. IV, 2]. Mais ceux qui sont selon ton âme se tiendront debout devant toi à jamais, et ceux qui marchent dans la voie chère à ton cœur seront stables perpétuellement. [Quant à m]oi, parce que je m'appuie sur toi, je me relèverai et me dresserai contre ceux qui me méprisent, et ma main (sera dirigée) contre ceux qui me dédaignent ; car ils n'avaient nulle estime pour [moi], [jus]qu'à ce que tu manifestasses ta puissance en moi. Et tu m'es apparu en ta force au point du jour, et tu n'as pas couvert de honte la face de tous ceux dont on s'enquiert auprès de moi [Rm. I, 16], qui se sont réunis ensemble en ton Alliance et m'ont écouté, qui marchent dans la voie chère à ton cœur et se sont rangés pour toi dans l'assemblée des Saints. » (Hy. IV, 18-25).

Paul (qui ne peut apparaître que tel un traître à la Communauté) « espère avec impatience qu'[il n'aura] honte en rien » (Php. I, 20). C'est au Jour du jugement que la honte éclate : « Voici que mes serviteurs se réjouiront, mais vous, vous serez honteux ! » (Is. LXV, 13). Paul soutient que « l'espérance ne fait pas honte » (Rm. V, 5), parce que précisément, aux yeux des Nazaréens, l'espérance paulinienne ne peut que provoquer un tel sentiment (1 Co. I, 27-28). Il étaie son affirmation en ajoutant que celle-ci n'est point ignorance de Dieu. Au contraire, son principe est en « l'amour de Dieu » (Rm. V, 5).

Le converti qui cultive l'espérance, ne doit pas être considéré comme déchu dans l'indignité propre aux « am ha-arets » (paysans). Le recueil des Psaumes développe le thème de la Torah comme voie parfaite. Nous relevons particulièrement que celle-ci donne une telle assurance à ceux qui l'observent et l'étudient, qu'ils perdent même leur sentiment d'indignité devant les rois : « Je parlerai de tes témoignages devant des rois et je n'aurai pas honte. » (Ps. CXIX, 46). Ayant abandonné la dignité et la légitime fierté que confère la Torah à ceux qui la pratiquent fidèlement, Paul devrait retrouver un sentiment de honte et reconnaître sa déchéance. Il redeviendrait en quelque sorte un « am ha-arets », c'est-à-dire un de ces Hébreux vulgaires et peu éduqués qui méconnaissent la Torah. L'on rapporte que Hillel disait : « Le "am ha-arets" n'a pas de piété. » (Pirqé Avot II, 6). Toujours suspect d'impuretés du fait de son ignorance des rituels, sa fréquentation est sinon interdite, du moins strictement limitée. Il est inconvenant pour un disciple de sage de « prendre place dans un repas avec des "am ha-arets" » (T.B. Berakhot 43b). Ceux-ci sont des sujets de honte. Aussi Paul doit-il se défendre d'avoir « honte de l'évangile ». Il est véritablement « la puissance de Dieu » (Rm. I, 16). Pas davantage n'a-t-il honte de l'espérance. Elle est « l'amour de Dieu » (Rm. V, 5).

Pourtant, au regard des autres, l'espérance qui naît d'une folle interprétation du « langage de la croix » (1, Co. I, 18) ne peut se dire qu'en « une prédication stupide » (Ibid. 21). Elle se dévoile en un mode de vie tout aussi crétin, tant pour le jugement rationnel des Goyim (Ibid. 23) que pour celui les Hébreux, qui ne peuvent envisager de s'écarter de la dignité que confère la connaissance de la Torah. L'apôtre cherche à inverser les valeurs. Pour les « appelés », ce sont les sages qui se couvrent de honte (1 Co. I, 26).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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