Le chemin de Damas


La fin du monde


L'espérance en la transcendance
de la condition humaine

2 - La fin du monde

a convoitise est intrinsèquement attachée à l'incarnation, au point que celle-ci ne pourrait demeurer en sa réalité sans cette vigueur qui l'anime (Rm. VII, 24). Telle est la loi du péché, que l'homme traîne de génération en génération depuis la chute d'Adam dans le monde de la matière (Rm. V, 12). La mort est l'inéluctable condition de l'incarnation, laquelle se perpétue par de nouvelles vies qui ne sont en vérité que de nouvelles morts (Ibid. 12). Le Christ rend à l'homme sa vraie vie, c'est-à-dire qu'il le désincarne et le sauve d'une fatale destinée. Par Adam, l’homme est devenu terrestre, par le Christ, il retrouve le mode d'être céleste (1 Co. XV, 21, 45).

L'on ne peut attendre la résurrection des morts que selon le mode angélique (Ibid. 40-42) (Mt. XXII, 30) (Asc. Is. IX, 9). L'homme spirituel « ne demande pas à vivre longtemps » (Test. Iss. IV, 3) (Rm. VII, 24). Chaque jour il se meurt à son incarnation (1 Co. XV, 31). Il « mate » le corps qui le revêt (1 Co. IX, 27). Poursuivant son cheminement vers la perfection céleste, il cherche à exister en dehors de son « corps animal » (1 Co. XV, 44) en recevant chaque jour « les arrhes de l'esprit » qui l'édifient déjà en son éternité (2 Co. V, 4-5). La résurrection attendue à la fin des temps n'appelle que les Parfaits (Php. III, 11). Ils auront su porter leurs corps comme une croix (Mt. X, 38), crucifier « le vieil homme » (Rm. VI, 6) pour une bonne fin et reprendre vie « une fois mort » (1. Co. XV, 36). La résurrection collective de l'esprit des hommes se déroule selon un ordre de préséance (Ibid. 23), dont le premier enseignement se retrouve dans le Testament des douze patriarches :

  • « Abraham, Isaac et Jacob se lèveront pour revivre, et, moi, et mes frères, nous serons les chefs des tribus d'Israël ; Lévi le premier, moi le deuxième, Joseph le troisième, Benjamin le quatrième, Siméon le cinquième, Issachar le sixième, et ainsi de suite. » (Test. Jud. XXV, 1)
  • «Jésus leur dit : Oui je vous le dis à vous qui m'avez suivi : lors de la régénération, quand le fils de l'homme s'assoira sur son trône de gloire, vous vous assoirez vous aussi sur douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël. » (Mt. XIX, 28)
  • « De même que tous meurent en Adam, tous aussi reprendront vie dans le Christ. Et chacun à son rang : en prémices le Christ, ensuite ceux du Christ, à sa venue, puis ce sera la fin, quand il livrera le règne à son Dieu et père et abolira toute principauté, tout pouvoir et toute puissance, car il faut qu'il règne : jusqu'à ce qu'il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds. » (1 Co. XV, 22-26)

Selon le Testament, les chefs des tribus d'Israël sont appelés à régir la création nouvelle sous l'autorité du Seigneur, chacun recevant une domination particulière sur les puissances angéliques (Test. Jud. XXV, 2). L’on voit dans les Memoria que les douze apôtres remplacent les douze patriarches. Cependant, le protocole est en partie préservé : « Beaucoup arriveront du levant et du couchant s’attabler avec Abraham, Isaac et Jacob dans le règne des cieux. » (Mt. VIII, 11).
L'on doit également noter avec intérêt que l'enseignement des Saints donne la préséance aux deux Messies attendus, le Maître de Justice, fils d'Aaron, et le Roi des Judéens, fils de David :

  • « C'est le Germe de David qui se lèvera avec le Chercheur de la loi (et) qui [trônera] à Si[on à la f]in des jours, ainsi qu'il est écrit : "Je relèverai la hutte de David qui est tombée" (Am. IX, 11) ; cette hutte de David qui est tombée (c'est) celui qui se lèvera pour sauver Israël. » (Flor. I, 11-13).

L'expression « le Germe de David » qui désigne le Messie-Roi se retrouve en plusieurs fragments de la bibliothèque de Qoumrân. Elle vient de Jr. XXIII, 5 et XXXIII, 15. L'exégèse essénienne du verset d'Amos propose : « Les livres de la loi, telle est la hutte du roi. » (Damas VII, 15-16). « Le Chercheur de la loi », que nous rencontrons dans l'Ecrit de Damas (VI, 7 et VII, 18), désigne le Maître de Justice. « Créé » par Dieu « pour [accom]plir la loi » (Hy. VI, 10), en laquelle les justes marcheront jusqu'à son avènement « à la fin des jours » (Damas VI, 11). Paul ignore superbement le Maître de la Communauté pour ne reconnaître que Jésus Christ (1 Co. XV, 23). Celui-ci régnera par l'esprit, au milieu d'hommes célestes comme le sont les anges (Ibid. 40). Ils auront cru en lui durant leur vie de créatures terrestres.

En ce monde éthéré les entités engagées dans le conflit des esprits, « l'armée de Bélial » (Guerre I, 13), « Satan, ses anges et ses puissances » (Martyre d'Is. II, 2), qui donnent forme aux pouvoirs et aux hiérarchies de la légalité terrestre, seront vaincues par le Christ, roi d'un (deuxième) ciel éclairci. [Rappelons que Paul donne à connaître une tripartition des cieux (2 Co. XII, 2) alors que l'on rencontre généralement sept cieux dans la tradition hébraïque (2 Hé. III-XX) (Ap. Ab. XIX) (Asc. Is. VII-XI). L'on remarque que le « Testament de Lévi » porte la marque d'un arrangement des traditions : en II, 8, le troisième ciel pourrait en effet être le dernier puisque sa hauteur est infinie ; également en III, 4-8, le troisième ciel précède le septième qui est suivi du quatrième.] Le principe du mal, qui institue « toute principauté, tout pouvoir et toute puissance » (1 Co. XV, 24), doit être aboli afin que soient à jamais extirpées la racine du mal et la tentation de l'incarnation. La mort sera alors définitivement vaincue à la racine.

Le Règlement de la Guerre déroule la prophétie de la fin des temps que Paul reprendra dans une réalité toute céleste pour ne laisser de part qu'à l'esprit de Dieu et des Parfaits. « Rejetons donc les œuvres des ténèbres et revêtons les armes de la lumière », enjoint l'apôtre (Rm. XIII, 12) (Guerre V, 4-14). Il n'est point en effet de meilleure défense que de revêtir l'invincible corps de gloire. Le vêtement détermine toujours la nature de l'homme. A la mort de Moïse, Dieu dit à Josué : « Prends les vêtements de sa sagesse et revêts-les ; ceins tes reins de la ceinture de sa science et tu seras changé. » (Ant. Bib XX, 2).

La guerre d'extermination des « Kittim » (les Romains) (Mt. XXIV, 7) aura lieu « au Jour du malheur » (Guerre I, 11), préalablement fixé par le Seigneur dès la création du monde (Guerre XIII, 14) et le partage des deux esprits du bien et du mal (Règle IV, 18-19). Le Messie-Roi d'Israël (voir Mt. XXVII, 11) conduira la bataille (1 Co. XV, 25) (Guerre V, 1) (Damas VII, 20) (Test. Jud. XXIV, 5). « Le Dieu d'Israël a appelé l'épée contre toutes les nations. » (Guerre ann. XVI, 1) : « Ne croyez pas que je sois venu mettre la paix sur la terre ; je ne suis pas venu mettre la paix mais le sabre. » (Mt. X, 34) (voir Guerre V, 7). Par « la grande main de Dieu » (Guerre I, 14), les fils de ténèbres seront soumis aux anges et aux hommes de Dieu, qui, ensemble, auront combattu l’ «armée de Bélial » (Ibid. 13). L'armée de Dieu est en effet constitué à la fois des anges saints qui luttent dans le (deuxième) ciel et du peuple saint qui combat sur la terre (Guerre XII, 1-2) (Mt. XXIV, 31). Pour eux, « l'Alliance de paix » est déjà gravée « avec le burin de vie » (Guerre XII, 3). Les fils de lumière seront sauvés de l'engagement sanglant, tandis que le lot des ténèbres sombrera en la perdition : « Le lot de Dieu (est placé) dans la rédemption définitive, et l'extermination (est décidée) pour toute nation impie. » (Guerre ann. XV, 1-2). Avec une précision majeure qui marque la fin des temps : « Sans qu'il y ait un reste. » (Guerre. XIV, 5). Les justes tombés sur le champ de gloire ne seront pas oubliés. Leurs noms seront inscrits sur une stèle, afin qu'ils soient relevés d'entre les morts au jour du jugement, quand éclatera la victoire finale (Ibid. XII, 5) (1 Co. XV, 52).

A la fin de l'engagement, « les prêtres sonneront [des six trompett]es du mémorial » (Guerre ann. XVIII, 3-4) (Damas B, II, 19) (Mt. XXIV, 31) (1 Co. XV, 52) (1 Th. IV, 16). Le royaume de Dieu sera consacré : « Notre (Dieu) grand et saint, et le roi de gloire est avec [les Saints], et l'ar[mée de ses esprits accompagne [leurs] pas]. » (Ibid. XIX, 1). Sion connaîtra la gloire de la victoire. Jérusalem pavoisera. Les rois la serviront et se prosterneront à ses pieds (Guerre XII, 10-15) (Guerre ann. XIX, 2-7) (1 Co. XV, 27) : « Jubile grandement Sion, exulte, fille de Jérusalem : voici que ton roi vient vers toi, il est juste et victorieux, humble et monté sur un âne, sur un ânon, petit d'une ânesse. Il supprimera les chars d'Ephraïm et les chevaux de Jérusalem, l'arc de combat sera supprimé et il dictera la paix aux nations ; son empire s'étendra de la mer à la mer et du fleuve aux confins de la terre. » (Za. IX, 9-10) (voir Mt. XXI, 5).

Paul reprend la prophétie davidique du Messie-Roi (1 Co. XV, 25) : « Oracle de Yhwh à mon Seigneur : "Assieds-toi à ma droite, jusqu'à ce que je fasse de tes ennemis l'escabeau de tes pieds (les vassaux) !" [Rm. VIII, 34] [Mt. XXII, 44]. Yhwh étendra de Sion le sceptre de ta puissance : domine au milieu de tes ennemis ! » (Ps. CX, 1-2). Paul explique à ses adversaires déroutés, que le chemin de sa pensée ne s'écarte pas de l'enseignement prophétique. Néanmoins l'on comprend qu'ils aient du mal à retrouver leurs repères dans la pensée éthérée de l'apôtre : « Voici que je (Yhwh) lève la main vers les nations, je dresse mon étendard vers les peuples : ils amèneront tes fils dans leur giron et tes filles seront portées sur les épaules. Des rois seront tes nourriciers et leurs princesses tes nourrices. Ils se prosterneront devant toi, la face contre terre, ils lécheront la poussière de tes pieds et tu sauras que je suis Yhwh ; ceux qui espèrent en moi ne seront pas déçus. » (Is. XLIX, 22-23) (1 Co. XV, 25). Cette même espérance est reprise dans le Règlement de la guerre : « O Sion, réjouis-toi intensément ! Apparais au milieu des cris de joie, ô Jérusalem ! Montrez-vous, ô toutes les villes de Juda ! Ouvre [tes] por[tes] en permanence pour faire entrer chez toi les richesses des nations ! Et que leurs rois te servent, et que se prosternent devant toi tous tes oppresseurs, et [qu'ils lèchent] la poussière [de tes pieds] ! [O filles] de mon peuple, éclatez en cris d'allégresse ; ornez-vous d'ornements magnifiques. » (Guerre XII, 13-15) (Guerre ann. XIX, 3-7).

L'originalité de Paul réside dans le renversement de la tradition prophétique d'une espérance terrestre, idéalisée par le règne de Dieu à Sion, en une espérance céleste qui répond à un autre mode d'être. L'apôtre ne s'arme pas pour la guerre. Il fourbit les armes de l'intelligence pour retourner les pensées (2 Co. X, 4). La guerre s'inscrit indubitablement dans la légalité de la loi positive, tout au moins selon le droit du plus fort. Elle possède son Règlement. Le Roi ne s'arme jamais « sans se présenter au Grand prêtre » (Temple LVIII, 18). Celui-ci exhorte la troupe (Guerre X, 1-8). Il prononce l'action de grâce après le combat (Ibid. XIII, 2-16) (Guerre ann. XIX, 9-13). Car la loi de la guerre n'est jamais que la loi du Seigneur.

Paul sait que le conflit des armées est inévitable, sur la terre comme au ciel, que « le Jour approche » (Rm. XIII, 12), « le Jour de la colère » (Rm. II, 5). Mais ce jour-là, « le Jour [du] Seigneur Jésus » (1 Co. I, 8) (Php. I, 6, 10 ; II, 16), les hommes seront jugés en leurs pensées, selon qu'ils auront eu, ou non, l'intelligence de l'évangile (Rm. II, 16) (1 Co. III, 13) (2 Co. I, 14). Ils ne seront point justifiés ni par la Torah, ni, par conséquent, par leurs actions guerrières. Ils seront prêts à se dévêtir de leur condition terrestre et à recevoir le vêtement de lumière, ou ne le seront point (voir Mt. XXII, 12-13). La récompense ne réside pas en la victoire sur les autres pour la satisfaction de toutes les convoitises, mais en le terrassement de son propre corps animé par la loi du péché. L'attitude paulinienne devant la fatalité de la guerre apparaît comme celle du non-violent qui n'attend que sa mort pour témoigner de sa victoire (1 Co. XV, 56). Elle prend pour modèle Jésus se retirant du monde en mourant (seul) sur la croix.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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