Le chemin de Damas


Le pur amour ou l'amour parfait


Le pur amour

6 - Le pur amour ou l'amour parfait

amais ne cesse la charité. Mais les prophéties ? elles seront abolies ; les langues ? elles se tairont ; la science ? elle sera abolie. Car partielle est notre science, partielle notre prophétie. Mais quand viendra le parfait, le partiel sera aboli. » (1 Co. XIII, 8-10).

L'apôtre a été amené à énumérer les manifestations de l'esprit, dans le but de corriger l’entendement des adhérents corinthiens. Il dessine l'esprit comme une entité homogène (1 Co. XII, 4-11). Il dénonce la déraison et l'inutilité des manifestations délirantes (Ibid. XIV, 19). Les démonstrations spirituelles ne témoignent que de la sottise de leurs auteurs (2 Co. XII, 1, 11). L’apôtre attend que chacun mesure l'expression de ses propres dons à l'utilité qu'ils manifestent pour le succès de l'évangile (1 Co. XII, 7) (Rm. XII, 6-8) et l'édification de la Communauté (1 Co. XIV, 4). En ce monde terrestre, la phénoménologie de l'esprit réalise un projet de dématérialisation du monde, de désincarnation de l'homme et de retour à l'unité céleste. L'esprit ne sera vainqueur que sur les ruines du monde. Il porte l'espérance de cette fin.

L'influence de la doctrine des Saints et des Nazaréens se devine chez les Corinthiens (1 Co. I, 12). L'apôtre tente de les ramener à l'évangile de l'amour que contrarie l’évangile de la Règle. La mise en parallèle des exhortations de Paul et des enseignements qui leur correspondent nous laisse mieux saisir l'argumentation de l'adresse :

« C'est toi qui as créé le souffle sur la langue, et tu as connu les paroles de la langue et déterminé le fruit des lèvres, avant que celles-ci ne fussent. Et tu as disposé les paroles sur un cordeau et l'émission du souffle des lèvres en mesure, et tu as fait sortir les sons selon leurs (lois) mystérieuses et les émissions de souffle selon leur harmonie : afin qu'on fit connaître ta gloire et qu'on racontât tes merveilles en toutes tes œuvres de vérité et tes [jugements] de justice, et qu'on louât ton nom par la bouche de tous, et qu'ils te connussent dans la mesure de leur intelligence et qu'ils te bénissent pour les siècles des siècles ! » (Hy. I, 27-31)

« J'aurais beau parler les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas l'amour, je ne suis qu'un cuivre retentissant, une cymbale glapissante. » (1 Co. XIII, 1)

« Et Dieu dit à Habacuc d'écrire les choses qui arriveront à la dernière génération ; mais la consommation du temps, il ne la lui fit pas connaître. Et quant à ce qu'il a dit : "afin que lise couramment celui qui la lit" (Ha. II, 2), -l'explication de ceci concerne le Maître de Justice, à qui Dieu a fait connaître tous les mystères des paroles de ses serviteurs les prophètes. » (Com. Ha. VII, 1-5)

« J'aurais beau prophétiser, savoir tous les mystères et toute la connaissance… » (1 Co. XIII, 2)

« L'explication de ceci (Ha. II, 4) concerne tous ceux qui pratiquent la loi dans la Maison de Juda : "Dieu les délivrera de la Maison du jugement à cause de leur affliction et de leur foi dans le Maître de Justice." » (Com. Ha. VIII, 1-3)

« J'aurais beau avoir toute la foi au point de déplacer des montagnes [Is. LIV, 10], si je n'ai pas l’amour, je ne suis rien. » (1 Co. XIII, 2)

« L'explication de ceci (Ps. XXXVII, 21-22) concerne la Congrégation des pauvres qui [donne]nt la propriété de toute la [fortun]ne [qu'ils possèdent]. Ils posséderont la sublime Montagne d'Isra[ël et] dans son sanctuaire ils se délecteront. » ( Comm. Ps. XXXVII, III, 10-11)

« Quand je donnerais tous mes biens en pâture... » (1 Co. XIII, 3)

« Et c'est pour que tu manifestasses ta puissance en moi devant les fils d'homme que tu as agi merveilleusement avec le pauvre. Et tu l'as fait entrer dans le creu[set] [comme l'o]r dans les œuvres du feu et comme l'argent qu'on raffine dans le creuset des (orfèvres) qui soufflent (sur le feu), afin de le purifier sept fois. » (Hy. V, 15-16)

« Quand je livrerai mon corps aux flammes, si je n'ai pas d'amour, cela ne me sert de rien. » (I Co. XIII, 3)

Malgré d’importantes lacunes, les fragments de la bibliothèque de Qoumrân éclairent l’évangile paulinien. L’on peut comprendre à quel point la bibliothèque complète bouleverserait la vérité de la genèse évangélique. L'hymne paulinien à l'amour se lit comme une diatribe à l'encontre de l'enseignement des Saints, dont l'on pressent qu'Apollos peut être considéré comme l'envoyé. Si l'adhérent ne vit point l'amour comme qualité essentielle de l'esprit, cela signifie qu'il porte encore l'empreinte de la Torah. Il demeure fidèle à une conception régulière de l'amour. La contradiction est rédhibitoire entre le monde séparé de la loi et l'universalité de l'amour. N'avoir point accédé à cet amour céleste (qui établit la relation à Dieu autant qu'à l'homme), signifie pour le Psychique qu'il ne s'est pas « libéré de la loi du péché et de la mort » (Rm. VIII, 3), qu'il n'a point reçu la grâce de « la loi de l'esprit de vie » (Ibid. 3). Il demeure fidèle à son néant de créature terrestre !

Le discours de l'apôtre se poursuit par l'affirmation des qualités que procure l'esprit, ici et maintenant (2 Co. V, 5), par opposition aux péchés que provoque la loi (1 Co. XIII, 4-7). Relevons dans le Testament des douze patriarches le pamphlet qui vise les Judéens et rapprochons-le du passage de la lettre de l'apôtre également adressée :

« Si vous êtes plongés dans les ténèbres de l'impiété, que feront les nations qui vivent dans l'aveuglement [Rm. XIII, 12]? Vous attirerez alors la malédiction sur notre race [Rm. II, 24], car la lumière de la loi, qui a été donnée pour illuminer tout homme, vous aurez voulu la supprimer en enseignant des commandements contraires aux décrets de Dieu. Vous volerez les offrandes faites au Seigneur et vous déroberez des morceaux de choix sur ses portions [Rm. II, 22] pour les manger impudemment avec des prostituées. C'est par convoitise que vous enseignerez les commandements de Dieu [Rm. VII, 8]. Vous profanerez les femmes mariées, vous souillerez les vierges de Jérusalem, vous vous unirez à des prostituées et à des femmes adultères, vous prendrez pour femme des filles des nations, en les purifiant d'une purification contraire à la loi, et vos unions seront comme Sodome et Gomorrhe [Rm. II, 22]. Vous vous enflerez de votre sacerdoce [Rm. II, 17-20], vous dressant non seulement contre les hommes, mais encore contre les commandements de Dieu. Car vous méprisez ce qui est saint par vos plaisanteries et vos railleries. » (Test. Lévi XIV, 4-8)

« Toi, si tu t'appelles Judéen et te reposes sur la loi et te vantes de Dieu et que tu connaisses sa volonté et, instruit par la loi, discernes ce qu'il faut faire, persuadé d'être le guide des aveugles, la lumière des enténébrés, le précepteur des sots, le maître des enfants, le détenteur de la formule de science et de vérité grâce à la loi, toi donc qui enseignes les autres, tu ne t'enseignes pas toi-même ? toi qui prêches de ne pas dérober, tu dérobes ? toi qui interdis l'adultère, tu es adultère ? toi qui abhorres les idoles, tu pilles les temples ? toi qui te vantes de la loi, tu insultes Dieu par la transgression de la loi. Car il est écrit que le nom de Dieu sera blasphémé dans les nations à cause de vous. » (Rm. II, 17-24)

La proximité des deux écrits est telle qu'il semble bien que Paul reprenne le discours précédent. Tout comme l'auteur du Testament, Paul vise les Judéens (pharisiens et sadducéens). La pratique essénienne de la Torah, selon « la Règle d'enseignement » (Rm. VI, 17), ne supporte pas une telle critique. Pourtant, à travers la peinture de la pratique judéenne, l'apôtre cherche à ruiner l'attraction que la Torah exerce sur les Craignant-Dieu (Ibid. 25-29).

La correspondance de l'apôtre traduit l'invariance de sa pensée. Aussi extraordinaires puissent-elles être, si l'homme qui les met en œuvre n'a point l'amour (1 Co. XIII, 1-3), les manifestations extatiques des Corinthiens sont indubitablement ramenées au néant de l'existence psychique. L'apôtre n'accorde même pas la gloire éphémère du magicien. Il montre simplement le ridicule (Ibid. 1). Le témoignage de foi du converti irait-il jusqu'à rejoindre l'idéal des pauvres de Jérusalem (Ibid. 3), jusqu'à le libérer de son bien ultime, en livrant son corps aux flammes (Ibid. 3), cela ne servirait à rien.

Sans l'amour, les manifestations de l'esprit qui sont données à chacun (1. Co. XII, 7) ont une valeur nulle. Cela signifie que les démonstrations énumérées ne peuvent plus être regardées comme de véritables expressions de l'esprit. L'on verrait mal, en effet, que l'esprit puisse de quelque façon que ce soit produire un néant (1 Co. XIII, 2-3). Il reste alors à comprendre que l'esprit sans l'amour n'est plus l'esprit. Car l'amour pur constitue la qualité essentielle qui donne vie à l'esprit de Dieu.

Les manifestations extatiques sont de qualité nécessairement éphémère (Ibid. 8). Elles appartiennent au monde sensible des phénomènes, le monde destructible de la matière. Lorsque Dieu aura condamné le monde, les prophéties, les langues, la connaissance, n'auront plus ni le moment ni le lieu de leurs expressions. En revanche, l'amour perdurera dans l'éternité (Ibid. 8). Non point, certes, l'amour banal, l'amour de l'apparence de l'autre, de l’image confuse dans le miroir (Ibid. 12) ; mais l'amour « parfait » (Ibid. 10), l'essence pure de l'esprit, l'absolu de la connaissance (Ibid. 12).

L'amour possède une valeur infiniment plus grande que toute autre manifestation de l'esprit, parce qu'il constitue la vraie nature de celui-ci. Un esprit sans amour (universel) n'est point esprit de Dieu, mais esprit de convoitise ou esprit du monde. L'amour est la raison de Dieu, son mode d'être, de connaître (Ibid. 12). L'amour est le moyen par lequel il récupère l'homme dans le lacis des lois. Il lui dévoile la raison de sa propre réalité, le mystère de la relation vraie. Ainsi, « l'amour de Dieu », que l'esprit communique (Rm. V, 5), est-il fondamentalement contraire à « la loi des anges », que le législateur a prescrite dans la dissimulation de la vérité (2 Co. III, 13). En imposant une médiation (Ga. III, 20), la loi extérieure établit une relation fausse entre les hommes et Dieu, Dieu et les hommes et les hommes entre eux. « La foi » et « l'espérance » (1 Co. XIII, 13) sont, autant que l'amour, des dons de l'esprit (1 Co. XII, 9-10) (Ga. V, 5). Néanmoins, les deux premiers n'appartiennent qu'au règne de l'éphémère. Ils demeurent liés au mode d'être psychique. Ils disparaîtront dans l'unité divine retrouvée. L'amour que la grâce révèle prend dès ici-bas la valeur absolue de l'esprit (2 Co. V, 5). Il a part à l'éternité d'un règne céleste où la foi et l'espérance n'ont plus lieu d'être.

La contradiction entre l'amour au sens paulinien et l'amour tel qu'on le trouve dans l'enseignement des Saints se comprend à la lecture du Testament de Gad : « Comme l'amour voudrait ramener les morts à la vie et voudrait rappeler les condamnés à mort, la haine, elle, voudrait tuer ceux qui sont en vie, et ne voudrait pas laisser vivre ceux qui n'ont péché qu'en peu de chose. Car l'esprit de la haine, grâce à l'impatience collabore avec Satan en toutes choses pour faire périr les hommes, mais l'esprit de l'amour, grâce à la patience, collabore à la loi de Dieu pour sauver les hommes. » (Test. Gad III, 6-7). L'amour se découvre dans le Testament, en une parfaite espérance terrestre. L'amour de l'autre n'est point lié pour l'apôtre à l'enveloppe charnelle. Nul Spirituel ne connaît personne selon la chair (2 Co. V, 16). L'amour exprime la reconnaissance d'un autre soi-même, dans une communion de vie qui dévoile la puissance de l'esprit dans le monde présent. L'amour pur ne meurt point parce qu'il est déjà sans objet. La relation d'amour que le Spirituel établit entre lui et les autres, comme nouveau mode opérant, après avoir rejeté le mode de la relation charnelle et légale, n'offre encore qu'une mauvaise image de la réalité parfaite. Cependant, cette relation constitue le fruit de l'esprit d'amour (Ga. V, 22). Elle ne s'égare plus dans la forfanterie qui entache les charismes (1 Co. XIII, 4). Elle est gratuite (Ibid. 5), édifiante (Ibid. 6) et dévouée (Ibid. 7). Elle réalise la représentation par laquelle le converti découvre graduellement le principe divin.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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