Le chemin de Damas


L'amour accomplit la loi de l'esprit

Le pur amour

4 - L'amour accomplit la loi de l'esprit

es convertis n'ont de justification à donner, envers quiconque, du fait qu'ils n'observent pas la Torah (Rm. VIII, 33-34). Aucune contrainte légale ne saurait les obliger (Php. III, 9) ; sinon l'impératif d'amour que la loi de l'esprit enseigne à chacun. L'une des ambiguïtés de la prédication de l'apôtre mérite d’être éclairée : « Ne devez rien à personne, sinon de vous aimer les uns les autres, car celui qui aime autrui a rempli la loi. » (Rm. XIII, 8).
Les lecteurs de Paul ne peuvent entendre le terme « loi » que dans le sens de « Torah » (Ibid. 8) ; ne serait-ce que parce qu'ils refusent de reconnaître la loi intérieure (libre) que l'apôtre proclame, tandis qu’il jette « aux détritus » la loi de Moïse (Ga. III, 8). Paul joue sur les mots. Il développe sa démonstration en choisissant quatre commandements négatifs du Décalogue, que ses interlocuteurs reconnaîtront comme « naturels » : les interdits d'adultère, de meurtre, de vol, de convoitise (Ibid. 9) (voir Mt. XIX, 18-19). La distinction de ces commandements permet, d'une part, de les confondre avec les impératifs de la loi de l'esprit et, d'autre part, de signifier qu'ils ont pour raison commune l'amour du prochain.
Faisant fi des points sur les « i », Paul crée l'amalgame entre la Torah et la loi de l'esprit, dans le but de tirer la conclusion suivante : « Et tout autre commandement se récapitule en cette parole : tu aimeras ton proche comme toi-même. » (Rm. XIII, 9). Le « tout autre » constitue le sophisme, puisque l'amour du prochain n'apparaît pas dans la Torah comme un absolu. L'amour de Dieu reste toujours premier. Sans compter que « le prochain » paulinien perd la qualité que le terme signifie. Si l'on oubliait la rupture majeure entre Paul et les Nazaréens (quant à la Torah), l'on pourrait croire qu'ils partagent la même pensée : « Tu aimeras ton proche comme toi-même. » (Mt. XXII, 39). Il ne s'agit cependant pour les Memoria que du second commandement ; le premier appelle à aimer le Seigneur-Dieu. Quant au prochain, l'on sait que pour les Memoria, il ne s'agit jamais que de l'Hébreu ou du Prosélyte.

La sentence d'amour du proche doit d’abord être cherchée dans le Lévitique : « Tu ne haïras pas ton frère en ton cœur, tu devras corriger ton prochain et tu n'encourras pas de péché à cause de lui. Tu ne te vengeras pas, tu ne garderas pas rancune envers les fils de ton peuple, mais tu aimeras ton prochain comme toi-même : Je suis Yhwh ! » (Lv. XIX, 17-18). Le Sifra sur le Lévitique précise que « le prochain » doit être entendu au sens restrictif de fils d’Israël : « Et le prosélyte qui habitera parmi vous, tu l'aimeras comme toi-même. De même qu'il est dit au sujet d'Israël : tu aimeras ton prochain comme toi-même. Ainsi il est dit des prosélytes : tu l'aimeras comme toi-même, car vous avez été prosélytes dans la terre d'Israël. Comprenez l'âme des prosélytes puisque vous avez été aussi prosélytes en la terre d'Egypte. » (Sifra Lv. XIX, 33). « Le Livre » ajoute les « baraïtot » suivantes pour que les sentences soient claires : « Ces deux commandements ("tu ne te vengeras pas", "tu ne garderas pas de rancune") concernent les fils de ton peuple ; mais tu peux exercer la vengeance et la rancune contre les autres (les étrangers). » (Ibid. 18) ; « "L'adultère avec la femme de son prochain", pour exclure la femme des autres (des étrangers). » (Ibid. XX, 10).
L'idée que l'amour récapitule la Torah est très présente dans l'école de Rabbi Hillel : «Histoire d'un étranger qui alla trouver Chammaï, en lui disant : fais-moi prosélyte, à condition que tu m'enseignes toute la Torah, tandis que je me tiendrai sur un seul pied. Il le repoussa avec le mètre de maçon qu'il avait à la main. Il alla trouver Hillel, qui le fit prosélyte en lui disant : ce qui t'est odieux, ne le fais pas à ton proche. Voilà toute la Torah ; le reste n'est qu'explication : va l'apprendre. » (T.B. Chabbat 31a).
Rappelons au passage que le titre de « Rabbi » (maître) était conféré, au cours d'une cérémonie d'ordination (« semikhah »), à une personnalité faisant autorité par sa connaissance de la Torah. Les membres du Sanhédrin recevaient notamment le titre de « Rabbi » en considération de leur capacité juridique. Dans les Memoria de Matthieu, Jésus est reconnu de tous comme « Rabbi » (par un scribe : VIII, 19 ; par les pharisiens : IX, 11 ; par les scribes et les pharisiens : XII, 38 ; par les sadducéens : XVII, 24 ; par un jeune homme : XIX, 16 ; par les disciples des pharisiens et les hérodiens : XXII, 16 ; par les sadducéens : XXII, 24 ; par un légiste pharisien : XXII, 36 ; par lui-même : XXVI, 18). Vient ensuite pour les disciples la séparation de la tradition judéenne : « Vous autres, ne vous faites pas appeler rabbi. » (Mt. XXIII, 8).
L'argumentation de l'apôtre prend notamment appui sur la pensée d'un des plus prestigieux maîtres pharisiens, qui assuma en son temps la présidence du Grand Sanhédrin. Néanmoins, pour Rabbi Hillel le prochain n'est jamais que l'autre Pharisien. La haine de l'hérétique ou du Goy (prépucé) constitue indubitablement un devoir pieux (voir T.B. Chabbat 116a).

Reprenons le raisonnement de l'apôtre : 1) Les commandements de la Torah ordonnent de ne rien faire qui nuise au prochain (Rm. XIII, 9) ; 2) Or, l'amour évite tout ce qui peut lui être odieux (Ibid. 10) ; 3) Donc l'amour du prochain est toute la Torah (Ibid. 10). En définitive, les pauliniens accomplissent la loi mieux que tous et ne sont redevables de rien (Ibid. 8). Le raisonnement n'est pas valide car il ne s'inscrit plus dans l'esprit légaliste de la Torah pour lequel l'amour du proche (le Pharisien, le Saint ou le Prosélyte) ne saurait dispenser de l'observance des préceptes, c'est-à-dire de l'aspect rituel de la loi.
Rappelons d’abord que les six cent treize commandements de la Torah (« Taryag mitsvot ») se trouvent placés dans le Pentateuque sous l'autorité de Moïse. Ils constituent les termes de l'Alliance. La Torah comprend des préceptes (« houqqim ») et des sentences (« michpatim ») : « Vous observerez mes préceptes et mes sentences : l'homme qui les exécute vit par eux. » (Lv. XVIII, 5). Les préceptes constituent les commandements d'ordre rituel qui codifient la relation entre l'Hébreu et Yhwh. Les sentences normalisent les relations entre l'Hébreu et son proche. La Torah est une relation à Dieu avant d'être une relation au proche.
L'amour des convertis des nations bafoue la loi. Il ne la récapitule nullement ! La première proposition (Rm. XIII, 9) est erronée car il ne peut être dit, au vu de quatre commandements, que (tous) les commandements de la loi ordonnent de ne rien faire qui nuise au prochain. La Torah n'est plus la Torah, si l'on doit en effet la réduire aux seules sentences de la bonne conduite envers le prochain ; moins encore l'est-elle si le Goy (prépucé) doit être appelé « frère » ! Le souci primordial de la pureté du peuple élu est incompatible avec l'amour universel : « Tout homme d'entre les fils d'Israël et d'entre les hôtes (l'étranger Craignant-Dieu : Lv. XVIII, 26) qui séjournent en Israël, qui donnera de sa progéniture au Moloch sera mis à mort : les gens du pays le lapideront avec des pierres. » (Lv. XX, 2). (Voir : Sifra XX, 10) (Sifré Dt. XIX, 4 ; XXIII, 21). L'Alliance se trouve indubitablement brisée si l'on fait l'impasse des préceptes qui ordonnent le rapport d'Israël à son Dieu (Mt. XXII, 37). Elle est détruite si l'on abat le mur qui sépare précautionneusement les Hébreux des Goyim.
Le second terme (Rm. XIII, 10) opère un glissement de sens. Chez Paul, l'amour apparaît tel une qualité unique de l'esprit, partagée par Dieu et les hommes qui le connaissent. Dans la Torah l'amour du prochain se trouve souvent contrarié par l'amour (la crainte) qui est dû à Adonaï-Yhwh. L'amour du prochain ne constitue pas le principe fondamental de la Torah parce qu'il se distingue de l'amour de Yhwh (c'est-à-dire de la conscience collective). Les Memoria de Matthieu précisent le bon ordre des deux plus grands commandements :

« Rabbi, quel est le grand commandement de la Torah ? Jésus lui dit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ta vie et de tout ton esprit. Tel est le grand et premier commandement. Le second lui est pareil : Tu aimeras ton proche comme toi-même. A ces deux commandements toute la Torah est suspendue, et les Prophètes. » (Mt. XXII, 36-40)

Fréquemment, c'est la haine que l'amour de Yhwh requiert, l'exécution du frère, du fils ou de la femme, la mort de l'ami : « Si ton frère, fils de ta mère, ton fils ou ta fille, la femme qui est sur ton sein, ton ami qui est un autre toi-même, voulaient te séduire en cachette, en disant : "Allons et servons d'autres dieux !", que tu n'as pas connus, ni toi, ni tes pères (...) tu n'acquiesceras pas et tu ne l'écouteras pas, ton oeil ne s'apitoiera pas sur lui, tu ne l'épargneras pas et tu ne l'excuseras pas ; mais tu devras le tuer, ta main sera d'abord contre lui, pour le mettre à mort, et ensuite la main de tout le peuple, tu le lapideras avec des pierres et il mourra, parce qu'il a cherché à t'écarter de Yhwh, ton Dieu, qui t'a fait sortir d'Egypte, de la maison des esclaves. » (Dt. XIII, 7-12). Ainsi, le proche peut-il devenir l'ennemi que le fidèle à le devoir de haïr voire de tuer. L'amour selon Paul se brise peut-être sur l'indifférence, jamais sur la haine (1 Co. V, 11-13).
Dans la tradition essénienne, l'amour ne va point non plus sans la haine. Aimer celui qui doit être haï constitue une faute grave dont se rendent coupables les « hommes à double face » (Test. Aser III, 1). Ainsi, aimer l'ennemi (de Dieu) constitue un péché : « Bien qu'elle soit amour, cette action (d'amour) n'est que malice, car elle dissimule le mal qui, formellement, paraît comme un bien. » (Ibid. II, 4). Le Saint se doit d'aimer les fils de lumière et de haïr les fils des ténèbres (Règle I, 9-11) ; les premiers « selon l'abondance de [leur] partage » (Hy. XIV, 19), les seconds « à la mes[ure de [leur] folie] » (Ibid. 20).

La Règle de la Communauté enseigne : « Faire ce qui est bon et droit devant lui selon ce qu'il a prescrit par l'intermédiaire de Moïse et par l'intermédiaire de tous ses serviteurs les prophètes ; et pour aimer tout ce qu'il a élu et pour haïr tout ce qu'il a méprisé. » (Règle I, 2-4) ; « [O mon Dieu, empêche] ton serviteur de pécher contre toi et de trébucher hors de toutes les voies de ta volonté ! Fortifie [ses] r[eins] [pour qu'il résis]te aux esprits [de Bélial] [et pour qu'il m]arche en tout ce que tu aimes et pour qu'il méprise tout ce que tu hais. » (Hy. XVII, 23-24). La Règle en appelle à une « abondante affection à l'égard de tous les fils de vérité » (Règle IV, 5). Mais les Saints de la Communauté ne seront aimés que « selon l'abondance de [leur] partage » (Hymne XIV, 19), c'est-à-dire, à la mesure de la part de chacun des deux esprits antagonistes qu'ils révèlent en eux-mêmes.
Lorsque le patriarche Gad, repentant du mal fait à Joseph, appelle à l'amour, c'est à ses fils qu'il parle ; ce sont des frères qu'il exhorte : « Et maintenant, mes enfants, je vous en conjure, aimez chacun votre frère et ôtez la haine de vos cœurs ; aimez-vous les uns les autres en action, en parole et en sentiment. » (Test. Gad VI, 1) (Rm. XII, 10). Le projet demeure toujours l'unité du peuple.

Lorsque Paul conclut en affirmant que l'amour est « la plénitude » de la loi (Ibid. 10), il garde l'alignement des mots du Lévitique, l'apparence de l'enseignement pharisien ou bien de la doctrine essénienne, mais le contresens est patent. L'amour paulinien s’affirme comme « le fruit de l'esprit » (Ga. V, 22) par opposition au « fruit pour la mort » (Rm. VII, 5). L’apôtre sait qu'il n'y a point d'amour sans haine qui puisse émaner de la Torah (1 Co. XV, 56). Le fruit de la Torah n'est pas un fruit pour Dieu (Rm. VII, 4). Rabbi Hillel peut enseigner que le respect du prochain vaut l'accomplissement de toute la Torah. Il ne peut en effet y avoir aucun doute de sa propre fidélité à Yhwh et de son attachement à observer avec piété toute la loi de Moïse et toute la tradition. Pour le Rabbi, la Torah et l'amour (du prochain) se mêlent et se complètent, ils concourent au même but de l'éternité d'Israël. Ainsi en est-il également de l’enseignement des Memoria de Matthieu qui affirment leur « orthodoxie » (Mt. V, 18). Pour l'apôtre, l'amour universel de l'esprit participe du projet divin de la conversion des nations à une justice de Dieu qui se déploie en dehors de la Torah. L'amour perd son autorisation légale.


cathares, philosphie cathare, catharisme

Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





Cathares, catharisme, philosophie cathare