Le chemin de Damas


Si « on » avait donné une loi capable de faire vivre


La légalité est un principe satanique

18 - Si « on » avait donné une loi capable de faire vivre

es Hébreux pensent la Torah comme une eau qui fait vivre. Les Saints de la Communauté puisent la volonté de Dieu, comme une eau pour la vie (Damas III, 16) : « Et ils forèrent un puits aux eaux abondantes, et qui méprise ces eaux ne vivra pas. » (Ibid. 16-17) (voir Nb. XXI, 16-18). Le Maître de Justice cherche la loi ; les élus creusent le puits, « à l'aide des préceptes qu'a promulgués le Législateur (le Maître) » (Damas III, 8-9). Sans « le bâton » de Moïse (Damas VI, 7) (Ant. Bib XIX, 11), sans le bon outil qui trouve la claire interprétation de la Torah, sans la Règle de l'enseignement des Saints, nul ne réussira jamais à creuser le puits (Damas VI, 10). La métaphore que les Memoria de Jean glissent dans le récit de la Samaritaine trouve ici la clé de sa signification : « Seigneur, tu n’as rien pour puiser et le puits est profond. D’où as-tu de l’eau vive ? » (Jn. IV, 11). Jésus répond : Quiconque boit de cette eau aura encore soif, mais qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif et l’eau que je lui donnerai sera en lui une source d’eau jaillissante en vie éternelle. » (Ibid. 13-14). Mais la Communauté des Saints vit de la recherche de la loi, de l'accomplissement de l'Alliance, bref, de la volonté de Dieu (Ibid. 12-16) :

  • « Tous ceux qui marchent en ces (préceptes) dans la sainte perfection, obéissant à toutes ses instructions, l'Alliance de Dieu est pour eux l'assurance qu'ils vivront mille générations. » (Damas VII, 4-5)
  • « La loi est-elle donc contre les promesses ? Que non ! Car si on avait donné une loi capable de faire vivre, la justice serait vraiment fonction de la loi. Mais l'Ecriture a tout enfermé sous le péché, pour que la promesse soit donnée, en fonction de la foi au Christ, à ceux qui ont foi. » (Ga. III, 21-22)

L'affirmation de l’apôtre, selon laquelle la loi n'est pas « contre les promesses » (Ibid. 21), nous place au cœur de l'herméneutique paulinienne. Le double sens des mots caractérise une prédication aussi prudente qu'elle peut l'être. Il faut bien comprendre que l'apôtre ne parle pas de la Torah, mais de la loi de l'esprit. Il s'agit pour Paul, de vérifier que l'abrogation de la Torah n'entraîne pas une invalidité des promesses (Ga. III, 17) ou une incapacité à revendiquer l'héritage (Rm. IV, 13-14). Paul dit que « la justice » (Ga. III, 21), c'est-à-dire, l'accomplissement des engagements de Dieu, aurait pu être évidemment fonction de la Torah. Mais à condition que l' « on » eût la puissance de donner positivement une loi « capable de faire vivre » (Ibid. 21). Or, ce n'est point le cas. Que seraient alors des promesses de vie transmises par une loi de mort ! (Rm. VII, 10). Dieu ne peut une telle inconséquence. Le pronom indéfini « on » n'est certainement pas pour lui. Il est mis pour le dieu du monde que l'apôtre ne veut ici mieux définir.

La loi positive, que Paul appelle « la lettre », tue (2 Co. III, 6). Les Judéens ne cherchent point Dieu. La voie des Saints n'accède point aux promesses. Nul homme ne peut entrer dans l'amour de Dieu, en ses qualités d'universalité et d'éternité, si ce n'est par le renoncement à sa propre incarnation. Paul contredit l'idéal temporel de la Torah :

  • « La chair tend à haïr Dieu, car elle ne se soumet pas à la loi de Dieu, elle ne le peut pas. Ceux de la chair ne peuvent donc plaire à Dieu. » (Rm. VIII, 7-8)
  • « Tu sais donc que Yhwh, ton Dieu, est l'Elohim, le Dieu fidèle, qui garde l'Alliance et la grâce jusqu'à mille générations pour ceux qui l'aiment et qui gardent ses commandements, mais qui rend la pareille à chacun de ceux qui le haïssent, pour le faire périr en personne : il ne tarde pas à atteindre celui qui le hait, il lui rend la pareille, à sa personne ! » (Dt. VII, 9-10).

Il est au contraire une loi du sens intérieur, « la loi de l'esprit de vie » (Rm. VIII, 2), qui n'est donnée ni par des anges, ni par un médiateur, qui n'appartient à aucun tribunal des hommes, qui répond à l'espérance et à l'amour de Dieu. L'esprit de grâce la prodigue. Elle porte en elle la force qui ruine les murs que la loi érige. Elle appelle à la conversion des nations et, par conséquent, à une innombrable descendance pour les fils d'Abraham.

Le lien de causalité que Paul projette entre l'enfermement de toute chose dans le péché par la Torah (Ga. III, 22) et l'accomplissement de la promesse par le reniement préalable de cette même loi (Ibid. 19, 22), témoigne de son souci de ne point faire apparaître son évangile comme une rupture. Pour que la foi suscitât la réponse divine attendue, il fallait nécessairement que la Torah fût proclamée et invalidée. Elle demeure cependant toujours l'obstacle entre Dieu et les hommes.

La Torah constitue Israël comme peuple. A ce titre, elle l'institue, l'organise et le fait vivre en le gardant des nations. Josué et les Anciens parlèrent ainsi aux fils de Ruben, de Gad, et à la demi-tribu de Manassé : « "Faites attention, en entrant dans votre terre, de ne pas altérer vos œuvres et de n'a pas détruire tout ce peuple !" Et maintenant, pourquoi nos ennemis ont-ils tellement grandi, sinon parce que vous avez perverti vos chemins et fait tout ce désordre ? » (Ant. Bib XXII, 2). L'ange du Seigneur sermonna ainsi les fils d'Israël pour leur égarement avec les filles et les dieux des Amorrhéens : « Voici que j'avais choisi un peuple, parmi toutes les tribus de la terre, pour que ma gloire demeure en lui en ce monde et je lui ai envoyé Moïse mon serviteur, pour lui enseigner ma supériorité et mes jugements, et il a transgressé mes voies. Maintenant, voici que je vais susciter ses ennemis et ils domineront sur lui. Alors tout le peuple dira : "C'est parce que nous avons transgressé les voies de Dieu et de nos pères que cela nous est arrivé.". » (Ibid. XXX, 2).

Paul défait le peuple pour édifier la personne. L'on n'ose la dire « humaine » tant il la désire céleste. La foi établit la conscience de l'esprit, comme une loi intérieure qui constitue l'homme en son individualité. Elle donne accès à un mode d'être qui éloigne la personne de l'esclavage social. La capacité de faire vivre (éternellement) caractérise la vraie justice (Ibid. 21). Or la Torah laisse mourir (Rm. VIII, 13). Pire, elle donne la mort (2 Co. III, 7).

D’abord, la Torah écrite ne propose point la vie éternelle pour l'homme. En vérité, elle ne se préoccupe guère du sort des hommes après leur mort. Ils descendent au Chéol, engloutis par la terre (Nb. XVI, 33). Ils entrent dans l'oubli de Yhwh (Is. XXXVIII, 18) (Ps. VI, 6). De façon extraordinaire une sorte d'existence peut perdurer après la mort : Hénoch fut pris par Elohim (Gn. V, 24), Elie monta aux cieux (2 R. II, 11), Samuel apparut à la nécromancienne tel « un Elohim qui montait de la Terre » (1 Sm. XXVIII, 13-14 ; Saül l'interroge en dépit de l'interdit de Dt. XVIII, 11). Si l'on écarte l'allégorie de la résurrection du peuple d'Israël après l'exil, en Ezéchiel (Ez. XXXVII), l'on ne trouve d’enseignement sur la résurrection que dans le livre hagiographe de Daniel : « Beaucoup de ceux qui dorment dans la terre de la poussière se réveilleront : ceux-ci pour la vie éternelle, ceux-là pour la honte, pour l'horreur éternelle. » (Dn. XII, 2). Nous savons cependant que la Torah orale de la tradition pharisienne postule la résurrection de la chair sans véritablement trouver un tel enseignement dans la Torah écrite (T.B. Sanhédrin 90b). La Torah prétend davantage assurer la vie terrestre de celui qui la pratique. Notons par exemple le Psaume alphabétique sur les avantages de la loi : « Je vivrai et j'observerai ta parole. » (Ps. CXIX, 17) ; « Fais-moi vivre suivant ta parole » (Ibid. 25), selon « la voie de la vérité » (Ibid. 30), « par ta justice » (Ibid. 40), « selon tes jugements » (Ibid. 156) ; « Ta parole me fera vivre. » (Ibid. 50) ; « Jamais je n'oublie tes ordonnances, car c'est par elles que tu me fais vivre. Je suis à toi, sauve-moi, car j'ai étudié tes ordonnances. » (Ibid. 93-94).

La Torah donne la mort dans le sens réaliste d'une mort prématurée (Ga. II, 21) (Php. II, 8). La Torah condamne à mort. Les zélateurs exécutent les jugements. Elle exige le châtiment de la peine capitale pour une suite de manquements qu'elle juge mortels ; notamment : l'infidélité à Yhwh (Dt. XIII, 10 ; XVII, 5) ; le faux prophète (Dt. XIII, 6) ; le blasphème (« giddouf, hérouf ») (Lv. XXIV, 14-16, 23) ; la profanation du « Chabbat » (Ex. XXXI, 13-15) (Nb. XV, 32-36) ; l'idolâtrie (« avodah zarah ») (Ex. XXXII, 26-29) ; l'adultère (« niouf ») (Lv. XX, 10) (Dt. XXII, 22, 24) ; le meurtre (loi noachide, Gn. IX, 6) (Ex. XXI, 12) (Lv. XXIV, 17). Exposant les cas où la peine de mort est requise, le Deutéronome achève chaque sentence par l'expression consacrée : « Ainsi tu ôteras le mal du milieu de toi. » La lapidation est la forme la plus habituelle de l'exécution. Les témoins jettent la première pierre. Chacun jette la pierre sur le condamné jusqu'à ce que mort s'en suive. Celui-ci est généralement soumis à la lapidation soit après un « juste » procès, soit spontanément, selon la colère des hommes. La lapidation s'apparente souvent à un simple lynchage (Ex. XVII, 4) (Nb. XIV, 10) (2 Ch. X, 18) (Ac. VII, 58). Après l'exécution, le corps du supplicié est pendu afin d'être exposé au public (Dt. XXI, 22). Le bûcher est normalement réservé à la prostitution (Gn. XXXVIII, 24 ; Lv. XXI, 9) et à d'autres délits sexuels (Lv. XX, 14). La peine du retranchement (« Karet ») est infligée par Yhwh lui-même, non par les hommes. Elle est perçue dans une mort prématurée quelle qu'en soit la cause immédiate (voir M. Keritot). Dans les rangs du peuple marqué par la loi, l'homme est déjà « mort » (Rm. VII, 10). Comme toute loi positive, la Torah est une loi qui s'impose à la société des hommes, l'enferme dans un système que Paul appelle l'esclavage de la loi (Ga. IV, 7). En cherchant à faire vivre le peuple, elle condamne l'homme à porter le joug jusqu'à sa mort. C'est en tant qu'homme libre, personnalisé mais désincarné, que Paul se dresse contre la Torah. La grâce paulinienne apparaît comme l'exaltation de la liberté, le sentiment qui s'ouvre sur l'imaginaire de l'homme céleste, celui que la loi (positive) ne retient plus.


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