Le chemin de Damas


La fin de la Torah


La légalité est un principe satanique

15 - La fin de la Torah

aul est devenu l'ennemi déclaré du monde hébreu, toutes traditions confondues. Pour les plus proches qui demeurent fidèles à l'enseignement de Jésus et à la Torah (voir Mt. VIII, 4), il n'est qu' « une peste d'homme » (Ac. XXIV, 5). « L'homme ennemi » selon la Lettre de Pierre à Jacques, dont nous reprenons le passage : « Car certains de ceux qui viennent de la gentilité ont repoussé ma prédication (celle de Pierre) conforme à la loi pour adopter l'enseignement, contraire à la loi, de l'homme ennemi et ses bavardages frivoles. Et c'est de mon vivant même que quelques-uns ont tenté, par des interprétations artificieuses, de dénaturer le sens de mes paroles en vue de l'abolition de la loi. » (P. à Jc. II). La Lettre de Pierre à Jacques et l’Engagement solennel qui la suit faisaient parti des Kérygmes de Pierre. Ce sont les plus anciens documents que nous rapportent les ouvrages pseudo-clémentins.

La Deuxième Lettre de Pierre (1ère moitié du 2ème s.) tentera de corriger la prédication paulinienne, probablement face à la prédication de Marcion1. L’installation dans le monde est d’actualité ; non plus le Jour de Dieu : « Croyez salutaire la patience de notre Seigneur comme vous l’a aussi écrit ( ?), selon la sagesse qui lui est donnée, notre cher frère ( !) Paul dans toutes les lettres où il parle de ces choses (la fin du monde). Certaines sont rébarbatives, et les ignorants et les instables les tordent comme les autres écritures pour leur propre perdition. » (2P. III, 15-16).

L’apôtre cherche à faire preuve d'un jugement autorisé et impartial (Php. III, 5). Il appuie son affirmation de la stupidité des Judéens, par une concession sur leurs bonnes intentions : « Car je leur suis témoin qu'ils ont du zèle pour Dieu, mais sans intelligence. Ils ignorent en effet la justice de Dieu et cherchent à établir la leur, ils ne se soumettent pas à la justice de Dieu. Car le Christ est la fin de la loi pour la justice de quiconque a foi. » (Rm. X, 2-4). Leur erreur n'en reste pas moins essentielle. Il ne s'agit point pour eux d'interpréter plus intelligemment la Torah. « La justice de Dieu » (Ibid. 3) que les Pharisiens ignorent, n'est pas en quelque sens mystérieux de la Torah qui leur resterait caché. Ils s'emploient assidûment à sa lecture, au déchiffrage de son herméneutique. Ils élaborent la tradition telle une enceinte protectrice autour des textes fondamentaux :

« Mocheh (Moïse) reçut la Torah au Sinaï et la transmit à Yehochoua (Josué), Yehochoua aux anciens, ceux-ci aux prophètes, ceux-ci aux hommes de la Grande Assemblée. Ceux-ci prononcèrent trois sentences : soyez circonspects dans (l'administration de) la justice ; établissez beaucoup de disciples ; et faites une haie à la Torah. » (Pirqé Avot I, 1)

On ne peut pas enlever aux Pharisiens qu'ils connaissent les Ecritures à la lettre et que, pour les plus pieux d'entre eux, ils les pratiquent avec beaucoup de scrupules. Le « Chema », que l'on récitait au Temple et dont les Memoria de Marc mettent les premiers mots dans la bouche de Jésus (Mc. XII, 29), place l'espoir de l’Hébreu en l'intelligence de la Torah, selon ce que le Seigneur lui accorde : « O notre Père, Père miséricordieux, le miséricordieux, fais-nous miséricorde et accorde à nos cœurs de comprendre, de savoir, d'entendre, d'apprendre, d'écouter, de faire, et d'observer toutes les paroles de l'enseignement de la Torah, en amour. » (Chema, « Bénédiction de la Torah »). La Amidah, la prière par excellence (« ha-tefillah »), également en usage au Temple, invoque le Seigneur : « Fais-nous la grâce de la science (qui vient) de par toi, et de l'intelligence et pénétration (qui vient) de par la Torah. Béni sois-tu (Yhwh) qui fait la grâce de la science. » (Amidah IV). Vers la fin du premier siècle, à Yavneh, R. Gamaliel II (96-115) chargea Siméon de modifier la Amidah, en vue d'exclure les fidèles de Jésus de la grande prière. Celui-ci ajouta alors la douzième bénédiction : « Que pour les apostats il n'y ait plus d'espérance, et le royaume d'orgueil, promptement déracine-le en nos jours ; et les Nazaréens et hérétiques, qu'en un instant ils périssent, qu'ils soient effacés du livre des vivants et qu'avec les justes ils ne soient pas écrits. Béni sois-tu (Yhwh), qui ploies les orgueilleux ! » (Amidah 12).

Selon la tradition essénienne, « le livre scellé de la loi qui était dans l'Arche (d'Alliance) » (Damas V, 5) ne fut révélé qu'à l'avènement du Grand Prêtre Sadoq. Contemporain du roi David, Sadoq semble être à l'origine d'une lignée qui développa le groupe des « Tsedouqim » (Sadducéens). « La connaissance véridique et le droit juste » (Règle IX, 17) demeurent le privilège de ceux qui ont choisi la voie de sainteté propre à la Communauté, « selon ce que [Dieu] a prescrit par l'intermédiaire de Moïse et par l'intermédiaire de tous ses serviteurs les prophètes. » (Règle I, 2-3). La volonté de connaître la Torah est aussi obstinée dans la Communauté des Saints qu'elle l'est dans la Synagogue des Pharisiens :

« Et qu'il ne manque pas, dans le lieu où seront les dix, un homme qui étudie la loi jour et nuit, constamment, concernant les devoirs des uns envers les autres. Et que les Nombreux veillent en commun durant un tiers de toutes les nuits de l'année pour lire le Livre et pour étudier le droit et pour bénir en commun. » (Règle VI, 6-8)

Paul invalide radicalement la connaissance de la loi par l'étude. Le choix est sans ambiguïté : être « dégagé de la loi » (Rm. VII, 6) ou bien être « dégagé du Christ » (Ga. V, 4). Aucun compromis n'est possible. La loi ne s'enseigne pas. Le Christ est « la fin de la loi » (Rm. X, 4) pour chaque converti qui met sa foi en l'évangile. Rester fidèle à la pratique de la Torah, tel le « Hassid » qui s'engage à servir Dieu au-delà de ce que la loi exige, ne serait après tout faute si grande si la Torah contenait quelque justice. L'on pourrait être à la fois au Christ et à la Torah (voir Mt. XIX, 8 ; XXIII, 3). La pensée nazaréenne se dévoile en effet dans le dépassement de la Torah. La justice des convertis se doit d'être autrement profonde « que celle des scribes et des Pharisiens » (Mt. V, 20). La perfection du Règne ne se gagne pas en dehors, mais au-delà de la loi (Ibid. 21-47). Le converti ne doit jamais être trouvé en défaut en regard de la Torah écrite, comme de la Torah orale (Mt. XXIII, 3) ; mais également en regard de l'amour absolu de Dieu et du prochain (Mt. XXII, 36-40). Alors, il sera parfait « comme [son] père céleste est parfait » (Ibid. 48). Paul s'oppose vivement : la loi extérieure ne donne aucun accès à la vraie justice de Dieu (Rm. III, 21) (Ga. II, 16). Elle est contradictoire à la loi intérieure de l'esprit. La volonté de Dieu s'inscrit dans la rupture !

Si l'on doit entendre absurdement que l'avènement du Christ (selon Paul) est la finalité de la Torah (Rm. X, 4 -tr. Chouraqui-), alors il faut aussi comprendre que la Torah n'a jamais eu d'autre but que d'être abrogée. Une finalité ne peut trouver son achèvement hors de ce à quoi elle tend. Or, c'est bien en dehors de la Torah que se manifeste la justice de Dieu (Rm. III, 21). Cette hypothèse convient certes à l'idée que Paul se fait du dessein divin (Rm. V, 20). Elle ne correspond ni à l'intangibilité (voir Dt. XIII, 1) ni à l'éternité proclamée de la Torah écrite (voir Ex. XXXI, 16) (Lv. III, 17) (Dt. XXIX, 28) : « Dieu établit la loi de son alliance éternelle avec les fils d'Israël et donna les commandements éternels qui ne passeront pas. » (Ant. Bib XI, 5). Le projet d' « accomplir » la Torah est présent dans la tradition essénienne (Jub. XXX, 21). Il se retrouve dans la tradition nazaréenne (Mt. V, 17). Indubitablement, il n'apparaît jamais chez Paul.

Si l'on doit encore entendre que la Torah n'a d'autre finalité que la condamnation à mort du fils de Dieu dans le cadre d'une dramaturgie céleste, il faut voir qu’une aussi scabreuse stratégie divine présuppose l'échafaudage d'une théorie de l'histoire et d'une théologie incompatibles avec la pensée de l'apôtre. Le Dieu de Paul n'est pas le tueur du Christ ; même s'il parle effectivement aux hommes « le langage de la croix » (1 Co. I, 18). Tout simplement, Paul nous dit en Rm. X, 4 que le converti referme le livre de la pseudo justice de la Torah pour s'ouvrir lui-même à l'intelligence de la vraie justice inscrite en sa propre conscience. L'évangile dévoile à chacun que la volonté de Dieu n'est point extérieure à la pensée de l'homme. En elle seule Dieu parle et ordonne. L'événement du Sinaï, constitue une formidable erreur, qui tire son principe de l'esprit du monde (Ga. IV, 24-25). Cherchant une objectivité de Dieu, Moïse produisit la positivité des lois. Paul engage l'homme de foi en une révolution totale qui consiste à ne plus chercher à voir ou à entendre Dieu et la loi (1 Co. II, 9), mais à découvrir leur lieu au cœur secret de l'homme.


1 Le marcionisme a toujours fait problème pour l’institution chrétienne. Il constitue la première interprétation de Paul. L’Eglise temporelle s’acharnera à étouffer chacune de ses résurgences (jusqu’aux cathares du Moyen Age). Marcion, évêque de Sinope, s’écarta de la communauté romaine (144 ap. J.C.) après avoir constitué le premier canon évangélique autour de la correspondance de l’apôtre. Né environ vingt ans après Paul, il se déclara son disciple. Vers la fin du deuxième siècle, l’autorité spirituelle de son Eglise menaça la communauté romaine.
Adolf von Harnack : Marcion, the Gospel of the Alien God (traduction anglaise, The Labyrinth Press, Durham N.C. 1990).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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