Le chemin de Damas


En dehors de la Torah


La légalité est un principe satanique

14 - En dehors de la Torah

ais à présent, en dehors de la loi, la justice de Dieu s'est manifestée, attestée par la loi et les Prophètes. » (Rm. III, 21). Sans équivoque, le terme loi ne peut désigner ici que la Torah. Manifestée en dehors de la loi de Moïse, la justice de Dieu n'est plus dans le principe de conformité aux préceptes, sentences et commandements que la loi édicte. La Torah ne possède donc pas les qualités divines de la chose éternelle. La proclamation de l'apôtre ne peut être reçue par les Hébreux que tel un acte de folie. Ils ne doutent pas que la Torah porte la vraie justice de Dieu : « Et quelle est la nation assez grande pour qu'elle ait des préceptes et des sentences aussi justes que toute cette loi que je mets aujourd'hui devant vous ? » (Dt. IV, 8). La justification des hommes réside dans la fidélité aux préceptes et sentences que, selon la tradition hébraïque, Yhwh lui-même, donna à Moïse : « Ecoute, Israël, les préceptes et les sentences que je dis à vos oreilles aujourd'hui. Vous les apprendrez et vous veillerez à les mettre en pratique. » (Dt. V, 1) (voir Dt. I, 15-17). « C'est à Dieu qu'appartient le jugement » (Dt. I, 17). Celui-ci doit effectivement se conformer à la loi du Seigneur. La Torah l'organise : « Tu te donneras des juges et des scribes dans toutes tes portes que te donne Yhwh, ton Dieu, pour tes tribus : ils jugeront le peuple d'un jugement de justice. Tu ne feras pas fléchir le jugement, tu ne feras pas acception de personne, tu n'accepteras pas de gratification, car la gratification aveugle les yeux des sages et pervertit les paroles de justice. C'est la justice, oui, la justice que tu dois chercher à atteindre, afin que tu vives et que tu conquières le pays que te donne Yhwh, ton Dieu ! » (Dt. XVI, 18-20).

L'on trouve, dans la Règle de la Communauté, l'idée que la justice de Dieu est refusée à « l'assemblée de la chair de perversion » (Règle XI, 2-9). Injustement interprétée et « instrumentalisée » dans les sphères du pouvoir à Jérusalem, la Torah peut être vidée de son principe divin (Hy. XVI, 10). La justification des élus appartient au Seigneur qui les choisit. Il est la source de la connaissance (Règle XI. 3), le concept de justice (Ibid. 6). En leur prodiguant sa lumière, Dieu leur dévoile la vraie justice (Ibid. I, 8-9) (Damas B II, 6-7). Ils accèdent ainsi à la justification par élection de la grâce divine et révélation de la juste « interprétation de la loi » (Ibid. 6). Néanmoins, si pour les Saints la justification est bien l’œuvre de Dieu, non de l'homme, celle-ci n'est jamais obtenue que par la vérité de la Torah, selon « la connaissance véridique et le droit juste » (Règle IX, 17), et par la perfection de l'homme en la voie droite et aplanie que trace la loi.

Pour Paul, point de juste interprétation de la Torah. Nul système théocratique, nulle autorité, nul pouvoir que la loi établit, ne peut se fonder sur la justice de Dieu. La structure religieuse et politique d'Israël n'a que l'injustice pour fondement ! L'on ne voit pas en quoi les lois des Goyim pourraient prétendre, quant à elles, à une meilleure justice puisque celle-ci n'est jamais à chercher dans la positivité des lois. La Torah représente le (mauvais) modèle de toute loi : « A chaque nation il a préposé un chef, mais la part du Seigneur, c'est Israël. » (Si. XVII, 17) (Dt. IV, 8) (Dn. X, 21) ; « [Et il y a] les anges de tous les peuples. Et ce sont eux qui règlent toute la vie et l'écrivent devant la face du Seigneur. » (2 Hé. XIX, 5) (voir Or. Sib. III, 719-720). L'injustice de la Torah, dont le Livre des Jubilés nous apprend que les commandements, sentences et règlements, furent dictés à Moïse par les anges, annonce a fortiori l'iniquité des lois de l'Empire et de toute loi qui assujettit les hommes. L'apôtre prend la mesure de l'injustice légale que, de part le monde, les (mauvais) anges ont dictée à tous les législateurs. Il prend lui-même coup sur coup, à cause des lois du roi Arétas (2 Co. XI, 32), de celles de l'Empire (Ibid. 23, 25), de celle des Hébreux (Ibid.23-25).

Paul argumente et affirme que la Torah prévoit sa propre abrogation. Les prophètes eux-mêmes l’ont annoncée (Rm. III, 21). La tradition essénienne laisse entendre que lorsque les temps seront accomplis, que Dieu régnera sur les fils de lumière, la Torah (positive) perdra son intérêt. Dans le Testament de Benjamin, par exemple : « [Abraham, Isaac et Jacob] nous ont donné tout cet héritage en ces mots : gardez les commandements de Dieu jusqu'à ce que le Seigneur révèle son salut à toutes les nations. » (Test. Ben. IX, 5) (Test. Rub. VI, 8). Selon cet écrit, il appert qu'après le jugement universel qui suivra la résurrection des morts, seuls demeureront les justes en la présence du « Roi des cieux qui [paraîtra] sur la terre sous la forme d'un homme humble » (Ibid. 7) (Test. Jos. XIX, 11-12). Il semble alors que, la justice étant la qualité essentielle de ceux qui seront « rassemblés auprès du Seigneur » (Ibid. 11), la loi positive perdra effectivement son sens. Cette affirmation amènera la communauté nazaréenne à mettre les points sur les i et à s'inscrire en faux contre Paul : les temps n'étant pas accomplis, la Torah demeure en son intégralité (Mt. V, 17-19).

L'annonce des prophètes (Rm. III, 21) prépare l'espérance en la conversion des nations (Ibid. 22) et en l'institution universelle du règne du Seigneur Yhwh. La fin de l’ère présente viendra après une victoire guerrière totale, la soumission des nations au roi d'Israël et leur obéissance à la Torah (voir Is. XLIX, 22ss. ; LVI, 6-7 ; LX ; LXI, 5-9 ; LXVI, 18ss) (So. III, 8-9) (Za. VIII, 20-23) (Ps. LXVII ; CXXXVIII). Citons : « Mais les fils du Grand Dieu vivront tous tranquillement autour du Temple dans la joie des bénédictions du créateur, du juge équitable, de l'unique souverain (...) alors toutes les villes et toutes les îles diront : "Combien l'Immortel chérit ces hommes (...) Envoyons des offrandes au Temple puisqu'il n'est d'autre souverain que Dieu. Méditons tous la loi du Dieu Très-Haut" (...) L'Immortel soumettra à une loi commune à la terre entière toutes les actions des chétifs mortels (...) Et alors, il établira sur tous les hommes son royaume pour tous les siècles (...) Il faut que tous sacrifient au Grand Roi. » (Or. Sib. III, 702ss.). Le Testament des douze patriarches porte tout particulièrement l'accent sur le salut des nations (Test. Sim. VI, 2) (Test. Lévi XVIII, 9) (Test. Jud. XXV, 5) (Test. Dan VI, 6) (Test. Aser VII, 3) (Test. Jos. XIX, 11) (Test. Ben. III, 8 ; IX, 2). La référence de l'apôtre ne tient pas (Rm. III, 21) : « C'est peu que tu sois pour moi un serviteur, en relevant les tribus de Jacob et en ramenant ceux d'Israël qui ont été préservés ; je te destine à être la lumière des nations, pour que mon salut paraisse jusqu'à l'extrémité de la terre. » (Is. XLIX, 5). Dans l’exaltation de la liberté d'Israël retrouvée et de la restauration du culte, au retour de l'exil, l'oracle reprend le chant du serviteur de Yhwh. Il enseigne l'instauration de l'impérialisme religieux, certainement pas l'abrogation de la Torah. L'interprétation paulinienne s'oppose radicalement à toutes les prophéties anciennes dont elle pourrait se réclamer en cela même, que, pour l'apôtre, la conversion des nations ne les appelle point à la justice de la Torah, mais à une justice spirituelle qui trouve son universalité en dehors de la loi.

Il est intéressant de voir que Paul fonde sa conviction sur la doctrine portée par la Communauté des Saints, et plus particulièrement sur l’interprétation traditionnelle qui entoure le Testament des douze patriarches (Test. Rub. VI, 8) (Test. Lévi IV, 4 ; V, 2). La disparition du sacerdoce prophétisée par le patriarche Lévi et l’annonce, par le Maître de Justice, de la clôture de la Torah pour la fin des temps, semblent effectivement fonder la foi dans le Christ comme figure du Sauveur :

« Après que leur châtiment se sera exercé de la part du Seigneur [Mt. XXIV, 7-8], le sacerdoce disparaîtra [Rm. X, 4]. Alors, le Seigneur suscitera un prêtre nouveau à qui toutes les paroles du Seigneur seront révélées : c'est lui qui exercera un jugement de vérité sur la terre durant une multitude de jours [Mt. XIX, 28]. Son astre se lèvera dans le ciel comme celui d'un roi [Mt. II, 2], resplendissant de la lumière de la connaissance, comme le soleil brille en plein jour, et il sera magnifié dans le monde entier. Il resplendira comme le soleil sur la terre, il supprimera toutes les ténèbres de dessous le ciel, et la paix régnera sur toute la terre [1 Co. XV, 25]. Les cieux seront dans la jubilation en ses jours, la terre se réjouira, et les nuées seront dans l'allégresse [Rm. VIII, 19]. La connaissance du Seigneur se répandra sur la terre comme l'eau des mers [Mt. XXIV, 14] (...) Les cieux s'ouvriront, et du Temple de gloire viendra sur lui la sanctification, en même temps qu'une voix paternelle comme celle d'Abraham à Isaac [Mt. III, 16-17]. La gloire du Très-Haut sera proclamée sur lui, et l'Esprit d'intelligence et de sanctification reposera sur lui par l'eau [Mt. III, 15] (...) Sous son sacerdoce, les nations augmenteront dans la connaissance sur la terre, et seront illuminées par la grâce du Seigneur [Rm. I, 5]. Mais Israël sera diminué dans l'ignorance, et il sera enténébré dans le deuil [Rm. XI, 25]. Sous son sacerdoce, le péché disparaîtra [Rm. VI, 14] (...) Béliar sera lié par lui et il donnera à ses enfants le pouvoir de fouler aux pieds les esprits mauvais [1 Co. XV, 25]. » (Test. Lévi XVIII)

Nous retrouvons la parenté de pensée des Memoria de Matthieu, de la correspondance de Paul et de la tradition du Testament. Les Nazaréens se séparent des Esséniens en reconnaissant Jésus comme le Messie attendu (qui cumule alors les fonctions sacerdotales et royales). La Torah doit cependant s'imposer à tous jusqu'à la victoire finale des fils de lumière. Paul se sépare des Nazaréens par sa lecture des prophéties (esséniennes) qui lui donne la conviction que les temps sont accomplis, que le règne céleste est déjà au bout du chemin, inauguré par la mort et la résurrection de Jésus Christ ; par conséquent, la fonction sacerdotale et la Torah sont (déjà) annulées. La Communauté des Saints, restée fidèle au souvenir du Juste, conserve sa tradition, son engagement envers la loi de Moïse et la Règle.

Le mélange des convictions se lit dans la reprise du Testament de Joseph par les Memoria de Matthieu :

« J'ai vu dans ma vie la jalousie et la mort, je n'ai pas été égaré, mais je suis resté dans la vérité du Seigneur. Mes frères me haïrent, mais le Seigneur m'aima. Ils voulaient me tuer, mais le Dieu de mes pères me garda. Ils me descendirent dans la Fosse, et le Très-Haut m'en fit remonter. Je fus vendu en esclavage, et le Maître de toute chose me libéra. Je fus emmené en captivité, et sa forte main me secourut [Mt. XXV, 35]. Je fus tenaillé par la faim, et le Seigneur lui-même me nourrit [Ibid. 35]. J'étais seul, et Dieu me consola. J'étais malade, et le Seigneur me visita [Ibid. 36]. J'étais en prison, et le Sauveur me fit grâce [Ibid. 36] ; dans les chaînes, et il me délia ; diffamé, et il plaida pour moi ; en bute aux paroles acerbes des Egyptiens, et il me délivra ; esclave, et il m'éleva. » (Test. Jos. I, 3-7).

L’on voit comment les Memoria enseignent le secours à apporter à tout homme dans la peine, à partir du témoigne du patriarche Joseph vendu par ses frères.
Le tressage des traditions (en forme de rupture) se lit encore dans la réponse aux « Béatitudes » du Livre des secrets d’Hénoch, par celles des Memoria de Matthieu (nous indiquons les reprises de la Lettre de Jacques) :

« Heureux qui craint le nom du Seigneur et qui servira sans cesse devant sa face et règlera les dons, offrandes de vie, et vivra sa vie et mourra. Heureux qui fera un jugement juste, vêtira d’une robe l’homme nu et donnera du pain à l’affamé [Jc. II, 15]. Heureux qui jugera un jugement juste pour l’orphelin et la veuve et qui portera aide à toute victime de l’injustice [Ibid. 27] [Mt. V, 6]. Heureux qui s’écarte de la voie du changement et marche dans les voies droites. Heureux qui sème les semences de justice, car il les moissonnera au septuple. Heureux en qui est la vérité, et qui dit la vérité à son prochain [Ibid. 3]. Heureux qui a sur ses lèvres la piété et la douceur [Ibid. 5]. Heureux qui comprendra les œuvres du Seigneur et le glorifiera, et à cause de ses œuvres connaîtra l’artisan. » (2 Hén. XLII, 4-11).

La proclamation de la fin de la Torah, quoi que puissent valoir les argumentations prophétiques, amène Paul à se dévoiler comme l’ennemi de Dieu, l'adversaire impie de toutes les traditions hébraïques ; « un loup » écrit gentiment le Testament de Benjamin (Test. Ben XI, 2) ; un « loup rapace » qui vient dépouiller Israël de ses traditions et de ses lois, semblent reprendre les Memoria (Mt. VII, 15). Jamais l'universalisme (sectaire) par la domination d'Israël sur le monde, ne recouvre l'idée de l'universalisme (ouvert) que proclame l'apôtre.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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