Le chemin de Damas


La Torah n'est pas la loi de Dieu


La légalité est un principe satanique

08 - La Torah n'est pas la loi de Dieu

onsidérons l’assertion paulinienne : « la loi était intervenue pour que la faute abonde » (Rm. V, 20). L’on perçoit la proximité de la doctrine des Saints, mais aussi la contrariété. Pour les Esséniens, en effet, Dieu a notamment créé sa propre adversité afin que les hommes « connussent le bien [et connussent le mal] » (Règle IV, 26), « pour qu'on commit des impiétés et pour qu'on commit des fautes » (Guerre XIII, 11). Nous devons comprendre qu’en l’occurrence, le rôle de Bélial-Satan n’est pas de châtier, mais d’inciter à la faute afin d’aider au discernement des esprits. La Torah constitue une règle de mesure. Encore faut-il que chacun se dévoile. Les uns désobéissent, les autres se rangent en se gardant des transgressions. Les hommes obéissants sont effectivement bridés par la Torah jusqu'à ce que se produise à jamais la vérité dans le monde (Règle IV, 19-20). L’on peut comprendre en cette dernière occurrence que la Torah a été donnée « en raison » des transgressions, afin de sauver le bon reste.

Paul argumente à son tour : « Alors, pourquoi la loi ? Elle a été ajoutée pour les transgressions, jusqu'à ce que vienne la descendance pour qui était la promesse ; et prescrite par des anges et de la main d'un médiateur. Or, il n'y a pas de médiateur d'un seul ; et Dieu est seul. » (Ga. III, 19-20). Si la Torah avait été donnée « en raison des transgressions », dont Paul nous dit qu’il n’en est point en dehors d’elle (Rm. IV, 15), il ne la ruinerait pas en reprenant négativement son origine angélique et en niant l’authenticité de la médiation. Il est évidemment contradictoire de comprendre que la Torah ait été ajoutée pour limiter des transgressions. Qui voudrait attribuer à Paul une pensée « conforme » devrait ajouter, pour rester cohérent avec l’apôtre, que Dieu s’est lourdement trompé, puisque au lieu de refréner les instincts, la Torah a constitué « la puissance du péché » (1 Co. XV, 56).

En effet, la loi favorise le péché (Rm. VII, 5). D'une telle flagrance, Paul infère la qualité du principe de la législation (Rm. V, 20 ; VII, 7-13) (Jub.). La Torah révèle le mal en l'homme sans pour autant l’inciter au bien (Rm. VII, 9). La loi étouffe le discernement. Dans le sens de l’argumentation paulinienne, l’on voit de même les Saints de la Communauté pester contre les Judéens accusés de pervertir la Torah, et constater malgré eux que la Torah peut effectivement constituer une source d'égarement pour l'homme fardé de convoitises.

Paul en tire les conséquences : Dieu ne peut donner une loi susceptible d'égarer les hommes ! Lorsqu'il vivait lui-même « sans loi » (Ibid. 9), Paul ne connaissait pas le péché, parce que sans la loi il n'est point de transgression (Ibid. 8) (Rm. IV, 15) (sauf pour l'homme de désobéir à lui-même et de manquer à sa propre conscience). Par la pratique zélée de la Torah (Php. III, 6), Saül (Paul) devint (en bonne conscience) un grand pécheur auprès du Grand prêtre. Au point de s'élever contre la volonté vraie de Dieu (Ibid. 6). S'il n'avait eu la révélation de l'injustice de la Torah, il n'aurait point connu la vérité. Il fallut que sa propre faute abondât pour que la grâce abonde et convertisse sa vie (Rm. V, 20). De façon générale, la vérité s'est trouvée favorisée par l'excès du mal, jusqu'à ce que celui-ci rende inéluctable la prise de conscience ou l'intervention divine (Rm. VIII, 3).

La Torah est fondamentalement liée à l'incarnation de l'homme (hébreu) : « S'ils marchent dans mes chemins, je ne les abandonnerai pas, mais j'aurai toujours pitié d'eux, je bénirai leur descendance, la terre se hâtera de donner son fruit, la pluie viendra sur eux pour leur profit et la terre ne sera pas stérile. » (Ant. Bib XIII, 10). Selon une tout autre perspective, Paul constate que la Torah gère le mode d'être psychique qui se repaît des nourritures terrestres et justifie toutes les violences en vue d'une illusoire volonté de vivre et d'une vaine espérance (Rm. VII, 17). La Torah ne peut constituer une incitation au péché que parce qu'elle participe du même principe (Rm. V, 12). De celui-ci, loin de le condamner (Rm. VIII, 13), elle organise la justification et l'épanouissement.

L'idée que Moïse reçut la Torah des anges et non de Dieu lui-même se retrouve tout au long du Livre des Jubilés. Lorsque Dieu transmit à Moïse sa prescience de l'histoire du monde jusqu'à l'établissement du Royaume, « il dit à un ange de la Face : "Ecris pour Moïse..." » (Jub. I, 27). Un autre ange, « celui qui marchait devant le camp d'Israël » (Ibid. 29), transmit le calendrier de la répartition légale du temps. Un autre ange dicta à Moïse le chapitre de la Genèse : « L'ange de la Face parla à Moïse selon la parole du Seigneur, en ces termes : "Ecris le récit complet de la création..." » (Ibid. II, 1). L'ange poursuit la dictée du « grand mémorial » du Chabbat qui doit se dérouler selon la volonté de Dieu sur la terre comme au ciel (Jub. II, 17-18). Il donne la Torah à Moïse. Tout au long du Livre, l'ange reprend : « Et toi (Moïse), donne l'ordre... (Ibid. 26 ; XXVIII, 7 ; XXX, 11 ; XXXIII, 13 ; XLIX, 22...) ; « Et toi, Moïse, mets ces mots par écrit... » (Ibid. XXIII, 32 ; XXXIII, 18...).

Nous ne voyons pas que ce soit dans une autre tradition que Paul prenne l'idée de la Torah « prescrite par les anges et de la main d'un médiateur » (Ga. III, 20). Cela signifie qu'il s'adresse à des Hébreux qui reçoivent la tradition angélique essénienne. L'on a vu que l'Ecrit de Damas fait référence au Livre des Jubilés (Damas XVI, 3-4), que Paul renvoie à la Règle de la Communauté (Rm. VI, 17). Dans la tradition essénienne reprise par les Nazaréens se situe la source de son inspiration en même temps que celle de son reniement. Il est par ailleurs fondamental de noter le caractère contemporain de l'Ecrit de Damas, du recueil des Hymnes, ainsi que du Livre des Jubilés et du Livre des Antiquités bibliques avec la correspondance de l'apôtre.

Paul a également à l'esprit l'enseignement du Livre des Jubilés, lorsqu'il précise que la loi de Moïse fut proclamée « quatre cent trente ans » après Abraham (Ga. III, 17) (Jub. XIV, 13). Le Livre des Antiquités bibliques donne le nombre identique (Ant. Bib IX, 3). Le texte massorétique dit : « Le temps que les fils d'Israël demeurèrent en Egypte fut de 430 ans. Et ce fut au bout de 430 ans, en ce jour-là même, que toutes les armées de Yhwh sortirent du pays d'Egypte. » (Ex. XII, 40). Lorsque Paul dit que la loi survient 430 ans plus tard après l'Alliance d'Abraham, il ne s'appuie pas sur ce dernier texte puisque le temps d'Abraham n'est point celui de l'exil. Le Livre des Jubilés réduit à 400 ans l'esclavage égyptien (Jub. XIV, 13) (Gn. XV, 13) (Ac. VII, 6) et donne donc 30 ans pour le séjour préalable en Canaan. Nous retrouvons également les 430 ans dans le Livre des Antiquités bibliques : la naissance de Moïse intervient 350 ans après l'Alliance d'Abraham, alors que le peuple est esclave depuis 130 ans. Puisque Moïse sort d'Egypte à l'age de 80 ans (il meurt à 120 ans selon Dt. XXXI, 2, après avoir passé 40 ans au désert), nous retrouvons la durée de 430 ans depuis l'Alliance d'Abraham. L'esclavage ne dure alors que 210 ans (Ant. Bib IX, 3). Paul se conforme à la période de temps indiquée par le Livre des Jubilés et le Livre des Antiquités bibliques (eux-mêmes en accord avec la LXX ).

Lorsque la tribu de Benjamin répond à son tour de ses iniquités et de ses machinations, suivant la question de Cénez, Prince d'Israël, l'on voit que le problème soulevé par Paul, sur le principe et la raison de la Torah, est déjà posé. La question est pressante : « Qui sait, lorsque vous aurez dit la vérité, même si vous mourez tout de suite, si Dieu n'aura pas pitié de vous, quand il fera vivre les morts ? » (Ant. Bib XXV, 7) :

« [Cénez] interrogea ceux qui restaient de la tribu de Benjamin et ils dirent : "Nous avons voulu en ce temps-ci scruter le livre de la loi pour savoir si vraiment Dieu a écrit ce qu'il y a dedans, ou bien si Moïse a enseigné cela de lui-même. » (Ant. Bib XXV, 13)

Il n'est peut-être pas fortuit que Paul se réclame de la descendance de la « tribu de Benjamin » (Php. III, 5). A moins que la faute n'ait été attribuée à la tribu par suite du discours paulinien.

La dévalorisation de la Torah par Paul ne peut être qu'absolue. Il ne saurait y avoir de demi-mesure en la puissance de Dieu. La loi est de Dieu ou de Bélial-Satan ! L'on ne voit pas comment les anges prescripteurs (Ga. III, 19) seraient de bons anges de Dieu, quand la Torah s'affirme, au regard de l'apôtre, comme « la puissance du péché » (1 Co. XV, 56), le lieu des « passions des péchés » (Rm. VII, 5), la clôture du monde « sous le péché » (Ga. III, 22), quand l'on sait que par elle, nulle justification ne peut être espérée (Rm. III, 20, 28) (Ga. II, 16-17 ; III, 11). Paul n'a aucune raison d'enlever la paternité de la Torah à Dieu pour la donner à de bons anges. Ces anges-là ont confié la Torah à Moïse, figure intermédiaire entre eux-mêmes et le peuple. Législateur inspiré, il est « le médiateur » (Ga. III, 20) (Test. Moïse I, 14 ; III, 12) dissimulateur (2 Co. III, 13), entre d'une part les anges, qui, s'ils ne sont point les anges de Dieu, ne peuvent être que les anges de Satan (2 Co. XI, 14), et d'autre part le peuple d'hommes psychiques voués au péché et à la mort. Enfin, Dieu, qui connaît « la pensée de toutes générations avant qu'elles ne naissent » (Ant. Bib XXI, 2) (Règle III, 15-16) n'a pu se tromper et provoquer un égarement aussi majeur du fait de sa propre volonté.

En contradiction avec ce schème, qui fait intervenir le médiateur, Paul affirme l’unicité de Dieu (Ga. III, 20). C'est-à-dire que lorsqu'il communique la loi de l'esprit au-dedans des hommes, Dieu est lui-même, l'esprit de cette loi. Le Christ n'est pas un intermédiaire qui viendrait pour donner une autre loi positive. Il est la révélation de la loi primordiale de la conscience, qui est l'esprit de Dieu en l'homme (Rm. VIII, 10). Toute médiation ne peut rapprocher l'homme que d'un tout autre que Dieu ; puisque Dieu est en l'homme. La loi qui en résulte n'a point Dieu pour principe ! L'extériorité, que le médiateur ou le législateur détermine, invalide la loi.

Dépositaires du plus grand des mensonges, en connivence avec l'esprit des lois qui n'est point l'esprit de Dieu, les puissants font la loi et vénèrent le principe de leur autorité. Le monde n'est que leurre, sa loi, mensonge, son homme, vanité : « Qu'est-ce donc, ce néant, qui ne possède qu'un souffle. » (Hy. VII, 33). Dieu ne connaît que l'homme en lequel il habite, duquel il pénètre les pensées jusqu'au cœur de sa conscience. S'il n'est point d'homme (spirituel) pour exister en dehors de Dieu, le rôle d'un médiateur est nul. Que viendrait-il faire après Dieu ? Quelle connaissance viendrait-il dispenser ? Pire, le législateur est trompeur, car celui-ci donne corps à la vanité en générant une puissance légale en dehors de Dieu, une autorité qui donne sa propre loi et ordonne que l'on obéisse. « Dieu est seul » proclame l’apôtre (Ga. III, 20).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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