Le chemin de Damas


Le blasphème


La légalité est un principe satanique

06 - Le blasphème

a Torah est une loi positive, un document pétrifié, qui dicte aux Hébreux la conduite qu'ils doivent tenir envers leur Seigneur-Yhwh, envers leurs proches ou encore leurs ennemis. Loi objective, elle constitue le peuple d'Israël. Dérivé de la racine hébraïque « yrh » (enseigner), le terme « Torah » pourrait se traduire par doctrine, si ce n'est que la traduction des LXX (première moitié du 3ème siècle av. J.C.) a consacré l'équivalence « nomos », c'est-à-dire « loi ». Le terme désigne fondamentalement le Pentateuque (« hamichah hoummeché » reconnu par la tradition comme l’œuvre de Moïse lui-même : « Voici la loi que Moïse exposa devant les fils d'Israël. » (Dt. IV, 44). Le Pentateuque est véritablement « la loi de Moïse » (1 R. II, 3) (2 R. XIV, 6) (Esd. III, 2 ; VII, 6).

L’objectivité de la Torah contrarie la loi subjective de l'esprit que révèle la proclamation paulinienne. L'apôtre juge que l'obéissance à la lettre de la Torah conduit nécessairement à enfreindre la vraie loi de Dieu inscrite dans la pensée intelligente (la raison) de tout homme. Il constate que les Hébreux se croient investis de la connaissance divine parce qu'ils connaissent leur texte (Rm. II, 17-24). Ils accomplissent effectivement les commandements. Les Pharisiens construisent une exégèse jurisprudentielle pour ne laisser aucun domaine hors du pouvoir de la loi. Une dénonciation préalable de l’activité législative des Pharisiens se trouve dans l’Ecrit de Damas : « Les bâtisseurs du mur. » (Damas IV, 19 ; VIII, 18 ; B I, 31) ; « Ceux qui bâtissent le mur et le recouvrent d'un badigeon. » (Ibid. VIII, 12 ; B I, 24). Les Pharisiens édifient en effet la Torah orale comme une protection (juridique) afin de s'assurer d'une pratique religieuse qui n’écorne pas la Torah écrite.

Finalement, l’Hébreu se repose sur sa loi en tirant gloire de sa religieuse bienséance. Se faisant, il n'est attentif ni à l'impératif divin qui souffle en sa pensée, ni aux jugements authentiques de sa conscience. Signe de son alliance avec Yhwh, la circoncision lui laisse accroire à un privilège du savoir, autant qu'elle le rend coupable des transgressions vis-à-vis d’elle-même. Signature de l'adhésion au contrat, elle désigne le justiciable. Paul peut ainsi affirmer : « Et le prépucé de nature te juge en accomplissant la loi, toi qui à cause de la lettre et de la circoncision es transgresseur de la loi. » (Rm. II, 27).

Ainsi, aux dires de Paul, l’Hébreu transgresse-t-il, non seulement la Torah, à laquelle il prétend être fidèle, mais bien davantage cette loi de l'esprit connaissable par tout homme (Ibid. 14-15). En sorte que le Goy se trouve fondé à juger de la transgression autant que de la prétention, lui qui accomplit la loi (spirituelle) ! (Ibid. 14). Avec une conséquence extrême : « le nom de Dieu est blasphémé dans les nations. » (Ibid. 24). Car il n'est nul besoin d'un tel dieu, ni d'une telle loi pour un semblable résultat. Or, que doit-on attendre des convertis, sinon qu'ils contribuent à « rassembler les justes d'entre les nations » ! (Test. Neph. VIII, 3). L'argument se poursuit de même : « Si donc, vous aussi, vous travaillez à faire le bien, les hommes et les anges vous béniront, Dieu sera honoré grâce à vous parmi les nations. » (Test. Neph. VIII, 4).

Paul donne trois transgressions de la Torah dont les Judéens se rendent coupables (Ibid. 21-22). Elles correspondent à trois commandements : « Tu ne voleras pas. » (Ex. XX, 15) (Dt. V, 19) ; « Tu ne commettras pas l'adultère. » (Ex. XX, 14) (Dt. V, 18) ; « Tu ne convoiteras ni l'argent, ni l'or qui sont sur [les idoles de leurs dieux], et tu ne le prendras pas pour toi. » (Dt. VII, 25). Au regard de l'apôtre, ces préceptes sont universels puisque les Goyim les reçoivent (naturellement). Nous sommes, par conséquent, dans l'intersection entre la loi de l'esprit et la Torah. Le lieu où les impératifs de l'une et les commandements de l'autre sont identiques. Les Goyim sont donc fondés à juger les Hébreux. Pour rester dans les seuls commandements du « Code de l'alliance », remarquons que si Paul avait cité : « Souviens-toi du jour du Chabbat pour le sanctifier. » (Ex. XX, 8), nous nous serions trouvés, en la Torah, hors de la loi spirituelle. La reconnaissance du Chabbat ne se révèle point en effet par un impératif de la conscience. En ce domaine de la tradition hébraïque, les Goyim n'ont pas de connaissance et, par conséquent, ils n'ont pas davantage la capacité de jugement.

Il est encore intéressant de remarquer que les trois fautes que Paul impute aux Judéens correspondent à la condamnation prononcée à leur égard par l'Ecrit de Damas. Elles sont en effet comme les « trois filets de Bélial (...) par lesquels lui, il a attrapé Israël » (Damas IV, 17-18) :

  • « Le premier, c'est la luxure » (Damas IV, 17)
  • « Tu es adultère » (Rm. II, 22)
  • « Le second, ce sont les richesses » (Damas IV, 17)
  • « Tu dérobes » (Rm. II, 21)
  • « Le troisième c'est la souillure du sanctuaire » (Damas IV, 17-18)
  • « Tu pilles les temples » (Rm. II, 22)

La logique des arguments échangés, ajoutée à l’évidence du substrat religieux de l'évangile, dévoile l'adversité essénienne et nazaréenne que l'apôtre tente vainement d'amener à la (re)conversion. Sa mission vers les nations ne lui laisse jamais ignorer les Hébreux de la dispersion pharisienne ou de l'exil essénien.

Le reproche que Paul adresse aux Judéens, quant au blasphème dont ils sont indirectement la cause (Rm. II, 24), mérite d'être autrement considéré. En effet, dans l'accusation du Grand prêtre à Jésus (Mt. XXVI, 65), le blasphème, qui a pour conséquence une mort méritée, semble n'être également qu'un blasphème indirect (la cause du blasphème des autres). Jésus est cause que l'on piétine la royauté divine (Mt. XXVII, 27-30). Ce retournement de l'accusation de blasphème, portée par le Sanhédrin contre Jésus, à l’encontre des Judéens « qui ont tué le Seigneur Jésus » (1 Th. II, 15), n'est peut-être pas innocent. La condamnation de Jésus pour « blasphème » étale celui des Pharisiens qui maudissent la Torah à travers leurs propres comportements.

Jésus était probablement infidèle à la vérité (judéenne) de la Torah. Sa propre interprétation surenchérissait sur les commandements de la Torah écrite (Mt. XIX, 7-9) et de la Torah orale des pharisiens (Mt. V, 20), sans jamais cependant renier la loi de Moïse (Rm. XV, 8) (Php. II, 7) (Mt. V, 17-18 ; VIII, 4 ; XXIII, 3). La fidélité de l'enseignement de l'apôtre et la validité de l'interprétation de la Communauté romaine de l'avènement du Christ sont probablement au cœur de la controverse. Les adversaires de Paul continuent à vouer un culte viscéral à la Torah (Rm. XV, 8) (2 Co. V, 16).

Ajoutons que le concept de « loi non écrite » se trouve chez Philon. On lui donne aussi bien le sens hébreu de « loi orale » que le sens hellène de « loi naturelle ». 1) Philon dit : « Les coutumes sont des lois non écrites, des décrets pris par les hommes d'autrefois et gravées non pas sur des stèles ni sur des feuilles rongées par les vers, mais dans les âmes de ceux qui appartiennent à une même République. » (De specialibus legibus IV, 149). Ces lois non écrites se différencient autant de la Torah révélée (la loi positive) que de l'impératif de la conscience (la loi intérieure) (Rm. II, 14). Elles ne participent pas davantage de la Torah orale, puisque celle-ci est affirmée comme partie intégrante de la révélation mosaïque (Sifré Dt. XXXII, 7) (Sifra XXVI, 46). Nous devons néanmoins noter que les décrets (« gezérot ») des Maîtres pharisiens recouvrent bien le sens philonien de loi non-écrite. Il s'agit en effet pour eux d'assurer la parfaite observance de la Torah écrite selon l'injonction des membres de la Grande Assemblée : « Faites une haie à la Torah. » (Pirqé Avot I, 1). Les premiers décrets sont constitués des dix-huit « gezérot » édictés au début du 1er siècle par les Hillélites et les Chammaïtes (M. Chabbat I, 4).

L’on peut imaginer que le droit coutumier des patriarches a pris la forme de la « loi orale ». Les pères « fondateurs de la nation » (De Abrahamo V, 181) apparaissent à Philon comme des « lois animées ». C’est-à-dire que les lois sont « inscrites dans les âmes » (De Specialibus legibus IV, 149). « Ce sont des lois non écrites que les vies de ceux qui se sont attachés à la vertu. » (De Virtutibus 194). Ainsi, la loi naturelle habite les vies exemplaires des patriarches de telle manière que chaque fait devient une loi non écrite.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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