Le chemin de Damas


La loi du péché


La légalité est un principe satanique

02 - La loi du péché

a Torah ordonne : « Vois ! J'ai mis aujourd'hui devant toi la vie et le bien, la mort et le mal. Ce que je te commande aujourd'hui, c'est d'aimer Yhwh, ton Dieu, de marcher dans ses voies, d'observer ses commandements, ses préceptes et ses sentences. » (Dt. XXX, 15-16). L'enjeu de la légalité concerne la survie d'Israël en tant que peuple : « Car c'est là ta vie et la prolongation de tes jours tant que tu habiteras sur le sol que Yhwh a juré à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob, qu'il leur donnerait. » (Ibid. 20). Le mal, ce sont les autres peuples, les autres dieux, tous susceptibles de briser le droit qui distingue et donne l'existence au peuple élu. Yhwh ordonne à celui-ci de marcher vers la terre promise, dans le sens de l'histoire. A l'extériorisation du mal répond l'extériorité de la loi.

Le Pharisien et le Sadducéen ne perçoivent pas les manquements à la juste pratique de la Torah comme la révélation d'une dualité radicale. Point d'autre loi pour les troubler en leurs certitudes. Ils voient en la désobéissance une infidélité faite à Yhwh. La tradition pharisienne développe l'idée de l'opposition entre le bon penchant (« yetser ha-ra ») et le mauvais penchant (« yetser ha-tov »). L'un comme l'autre n’est qu'inclination naturelle de l'homme, que le zèle pour la Torah doit corriger selon le droit (voir Sifré Dt. XI, 18).

Paul a clairement évacué la Torah : les convertis sont « morts à la loi » (Rm. VII, 4). Ils ont été « dégagés de la loi » (Ibid. 6). La Torah a laissé croire à l'Hébreu qu'il pouvait transcender sa condition terrestre par l'immortalité du peuple sanctifié. En réalité, elle n'a jamais contribué qu'à sa perte, elle l’a voué à la malédiction (Ga. III, 10). Si la loi positive doit être absolument condamnée, il est une autre loi pour obéir, une loi intérieure connue de tout homme libre (Rm. II, 14-15), accessible par l'esprit : « la loi de Dieu » (Rm. VII, 25). Nul législateur ne l'impose, nul médiateur ne la transmet. Le Christ la révèle en chacun, tandis qu’une grâce absolutoire efface les dettes et les pactes antérieurs. Le Seigneur lève la malédiction de la Torah. La loi nouvelle appelle au courage de la foi. Elle s'impose à chaque converti telle un impératif de la conscience. La révolution paulinienne renverse le monde des Hébreux en mettant Dieu et la loi à l'intérieur de l'homme.

En son incarnation, l'homme est « vendu au péché » (Ibid. 14). Il obéit à la « loi du péché » (Ibid. 23). Celle-ci apparaît comme le principe de la condition terrestre, en laquelle les fils d'Adam pâtissent. Particulièrement activée par la Torah (Ibid. 5) (1 Co. XV, 56), la loi de la nature humaine s'oppose à la « bonne » loi de l'esprit (Rm. VII, 16-17). Ainsi, les deux principes du mal et du bien trouvent en l'homme le lieu privilégié de leur affrontement (Ibid. 19-20) : « Mais je vois dans mes membres une autre loi mener la guerre contre la loi de mon intelligence et me faire prisonnier de la loi du péché qui est dans mes membres. » (Ibid. 23).

Si l'on considère les aspects généraux du dualisme que les maîtres enseignent, la dualité des « deux voies », ou des « deux penchants », constitue l'un des grands thèmes de la tradition hébraïque. Elle se trouve particulièrement développée dans le Testament des douze patriarches :


  • « Deux voies, c'est ce que Dieu a donné aux fils des hommes, deux penchants, deux actions, deux conduites et deux fins. C'est pourquoi toutes choses vont par deux, l'une en face de l'autre. Car il y a deux voies, celle du bien et celle du mal. C'est au bien et au mal qu'appartiennent les deux penchants dans nos poitrines, quand ils distinguent ces deux voies. Si donc une âme veut marcher dans le bien, chacune de ses actions est dans la justice ; vient-elle à pécher, aussitôt elle se repent. Car, méditant sur la justice et rejetant la malice, elle détruit aussitôt le mal et extirpe le péché. Mais si cette âme incline au mal, toute son action est dans la malice. Elle abandonne le bien, s'attache au mal et est asservie par Béliar. Quelque bien qu'elle fasse, il le change en mal. Car, quand elle commence à faire le bien, la fin de son action la pousse à faire le mal, puisque le trésor de son penchant est envahi par un esprit malin. » (Test. Aser I, 3-9)

La suite du Testament distingue les hommes à double face des cœurs simples. Les premiers servent le mal avec bonté. Ils dévoilent par leur conduite qu'il n'y a point d'acte bon ou mauvais en soi. Une action mauvaise en elle-même est éminemment bonne si elle s'inscrit au service du bien, et vice versa. L'on retrouve le concept des deux voies dans les Memoria de Matthieu : « Entrez par la porte étroite; car large est la porte et spacieux le chemin qui mène à la perdition, et ils sont beaucoup à y entrer ; car étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la vie, et ils sont peu à le trouver. » (Mt. VII, 13-14). Ce texte peut être rapproché du Testament d'Abraham : « Là, Abraham vit deux chemins, l'un étroit et resserré, l'autre large et spacieux ; et il vit à cet endroit deux portes, (une porte large) sur le chemin large, et une porte étroite sur le chemin étroit. » (Test. Abr. XI, 2ss.). Egalement dans la Didachè : « Il y a deux voies, l'une de la vie, l'autre de la mort ; mais la différence est grande entre ces deux voies. » (Did. I, 1ss).

La Règle de la Communauté oppose « les voies de lumière » aux « voies des ténèbres » (Règle III, 20-21). La doctrine s'adresse à l'homme intelligent afin qu'il « enseigne les fils de lumière concernant la nature de tous les fils de l'homme » (Règle III, 13). En effet, Dieu a effectivement créé « les (deux) esprits de lumière et de ténèbres » (Ibid. 25). Le premier est aimé, le second est haï, chacun pour l'éternité. Selon cet enseignement, Dieu a lui-même créé l'objet de son amour, autant que celui de sa haine (Ibid. 26-IV, 1). La raison de cette création, tout à fait paradoxale pour un dieu bon, l'est certainement moins pour un dieu juste. Elle cherche à faire connaître à l'homme, le mal, tout autant que le bien (Ibid. 26).

L’interprétation est différente de celle de la Genèse où l'on voit qu’à l’origine Dieu interdit la connaissance du bien et du mal : « De l'arbre de la science du bien et du mal tu n'en mangeras pas, car du jour où tu en mangerais, tu mourrais. » (Gn. II, 17 ; III, 3), et le serpent qui sollicite la femme pour qu'elle accède à cette connaissance : « Le jour où vous en mangerez, vos yeux se dessilleront et vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal. » (Gn. III, 5).
Dieu a effectivement placé deux esprits en sa créature. Ils se combattent âprement dans les pensées, avant de s'actualiser dans les œuvres (Ibid. 23).

  • « Jusqu'à présent luttent les (deux) esprits de vérité et de perversion dans le cœur d'un chacun : (les hommes) marchent dans la sagesse et dans la folie. Et conformément au partage d'un chacun dans la vérité et la justice. » (Règle IV, 23-24)
  • « Mes actes, en effet, je ne les reconnais pas, car ce que je veux je ne le pratique pas mais je fais ce que je déteste. » (Rm. VII, 15)

Bien qu'ils soient créés à parts égales, les deux esprits ne se partagent point de façon identique entre les hommes. De chacun d'eux, il leur échoit « beaucoup ou peu » (Règle IV, 16). L'on sait que l'esprit de perversité, qu'anime « l'Ange des ténèbres » (Ibid. 21), a vocation à disparaître le Jour de la Visite (Ibid. 19). Tandis qu'au moment du jugement « l'Ange de vérité » triomphera :

  • « Dieu, par sa vérité, nettoiera toutes les œuvres d'un chacun et il épurera pour soi la bâtisse (du corps) de chaque homme pour supprimer tout l'esprit de perversité de ses membres charnels et pour le purifier par l'esprit de sainteté de tous les actes d'impiété ; et il fera jaillir sur lui l'esprit de vérité comme de l'eau lustrale. » (Règle IV, 20-21)

Nous retrouvons l'idée que le corps de l'homme doit être nécessairement purifié, afin que celui-ci participe à la gloire du Règne. De cette purification finale, l'immersion des convertis forme l'image. Elle suit immédiatement la purification morale par « l'esprit saint » (Règle. IV, 7). La question du lien entre la purification morale et la purification physique semble faire l'objet d'une controverse dans les Actes des apôtres. En effet, l'on comprend que Philippe (l'helléniste) pratique l'immersion sans l'imposition des mains. Or, ce dernier rite donne l'esprit de sanctification (Nb. XI, 16). Les apôtres de Jérusalem dépêchent alors Pierre et Jean pour compléter le rituel d'entrée dans la Communauté des nouveaux convertis (Ac. VIII, 14-16). De même, Apollos (l'alexandrin) ne connaît « que l'immersion par Jean ». Les « disciples » de Paul doivent lui exposer « plus exactement la voie de Dieu » (Ac. XVIII, 25-26) (voir Hé. VI, 1-2).

La purification de l'homme revêt l'aspect d'une transmutation du corps terrestre en corps céleste (1 Co. XV, 40-44). Guéri de ses maux, rendu éminemment fécond en vue de la succession éternelle des générations, l'homme porte sur le chef « la couronne glorieuse ». Il est revêtu du « vêtement d'honneur » (Ibid. 6-7). Le règne de Dieu s'impose à une humanité de gloire purifiée du mal.

Paul insiste fortement sur le fait que « la chair ni le sang ne peuvent hériter du règne de Dieu » (1 Co. XV, 50). « Le Christ ne [l']a pas envoyé immerger » (1 Co. I, 17), c'est-à-dire, purifier les corps. Ceux-ci en effet, n'ont point à être préparés pour une vie éternelle qui ne leur est point due. Le jour venu, ils sont changés « en un clin d'œil » (Ibid. 52). Le « corps animal » se trouve transmutés en « corps spirituels » (Ibid. 44). Nous lisons dans l'Ascension d'Isaïe : « [Les Justes] qui sont dépouillés du vêtement de chair, et je les vis dans leur vêtement d'en haut : en vérité, ils étaient comme les anges qui se tiennent là dans une grande gloire. » (Asc. Is. IX, 9) (Mt. XXII, 30) (voir 1 Hén. LXII, 15-16).

Le corps est l'ennemi de l'homme. En lui réside l'adversité : « Je sais que le bien n'habite pas en moi, c'est-à-dire dans ma chair, car vouloir le bien est à ma portée, mais non l'accomplir. » (Rm. VII, 18). Le corps de l'incarnation ne peut être sauvé. Il représente la matérialisation ou l'objectivation de la chute. Il donne vie à la loi du péché. Le Livre des Jubilés montre Noé invoquant le Seigneur contre les démons qui ont entrepris l'égarement de ses petits-fils : « Dieux des esprits qui (sont) en tout ce qui est chair (...) que ta grâce se lève sur mes fils, et que les esprits mauvais n'aient point pouvoir sur eux. » (Jub. X, 3). Comme nous l'avons appris de la Règle de la Communauté (Règle III, 18-19), Dieu reste ici le principe créateur de la dualité en l'homme.

Ce n'est point, pour Paul, l'esprit de perversité qui altère les qualités du corps, c'est d'abord le corps lui-même qui donne à celui-ci le lieu de son existence. Si l'on ne peut dire lequel des deux est le premier, du corps ou de cet esprit-là, l'on sait qu'ils ne vont point l'un sans l'autre (1 Co. XV, 54). Il semble bien que, pour l'apôtre, Dieu n'ait point mis en l'homme la dualité des deux esprits. L'esprit du mal s'actualise dans l'incarnation, tandis que l'esprit du bien se cultive par le renoncement à la génération d'Adam. De l'incarnation, par la faute ou comme faute du premier homme, surgit une création qui perd l'essence divine. Satan en est le maître, sinon le créateur. Il en est assurément l’instigateur ! Il a asservi l'homme, de telle sorte que la loi de l'incarnation s'oppose désormais à la loi de Dieu.

La dualité entre le bien et le mal (Rm. VII, 19) ne se révèle nulle part ailleurs que dans la pensée consciente de l'homme intelligent. Celui-ci peut reconnaître Dieu comme créateur de l'indestructible et, par conséquent, comme seul garant de la vie éternelle (Rm. I, 20). Il discerne le bon conseil selon la loi intérieure (Rm. II, 15). La lumière divine crée le contraste de la vérité en sa conscience. Elle lui révèle l'impératif de justice comme l'universel bien (Rm. VII, 16). L'homme obscur ne cherche pas Dieu (Ibid. 11). Il méconnaît la révélation de la loi spirituelle. En sa forme naturelle, ce dernier demeure prisonnier de la génération d'Adam. Il ignore le jugement de la conscience, le combat du bien contre le mal qui se déroule au cœur de l’homme. En son mode d'être psychique, l'homme est naturellement porteur du péché (Ibid. 17). Par contre, en sa conscience éveillée, l'homme spirituel acquiert la connaissance du bien (Ibid. 23). Il place sa foi en l'esprit que les Parfaits partagent avec le Christ, avec Dieu lui-même (Rm. VIII, 16).

Par l'esprit, l'homme édifie son moi réel. Indestructible, il constitue son éternité (1 Co. XV, 53). Dans la dualité nouvelle qui l'agite, il identifie le mal au cœur de son âme-vivante, tel un noumène jusqu'alors impossible à connaître ; puisque le bien seul le révèle et l'éclaire (Rm. VII, 20). Il prend conscience que le mal imprègne sa nature, autant que la Torah le séquestre dans le monde (Ibid. 6). Le Spirituel comprend que le Psychique n'a point l'intelligence du discernement. Il prend conscience que, voué au zèle de la Torah, celui-ci agit tel un relais social de la loi du péché (1 Co. XV, 56). Il n'est qu'un être de vanité sans aucune part à l'héritage divin (1 Co. XV, 50).

De la connaissance du bien et du mal surgit la dualité en l'homme spirituel : « Je fais ce que je ne veux pas » (Rm. VII, 20). La révélation de la loi spirituelle place l'homme face à une telle contradiction qu'il ne peut s'attribuer les actions que le jugement de sa conscience réprouve (Ibid. 15). Il y a donc un moi spirituel qui juge et un moi charnel de l'action réprouvée. Le bien habite la conscience (Ibid. 16). Le mal loge dans le corps (Ibid. 20), lieu de la vanité et de la convoitise du moi périssable. « Qui me délivrera du corps de cette mort ? » s'écrie l'apôtre (Ibid. 24). Ce moi de l'âme-vivante s'attache au leurre de la Torah. Il est inconscient au point de prendre le mal pour le bien. Chez le Parfait, le corps est carrément devenu un embarras, une vieillerie qui n'a vocation qu'à être crucifiée (Rm. VI, 6).

« La loi de Dieu » (Rm. VII, 25), à laquelle l'intelligence asservit le moi spirituel, s'oppose à la « loi du péché » (Ibid. 23) qui lie le moi charnel. La dualité paulinienne est affirmée. Elle apparaît dans le conflit intérieur qui agite l'homme spirituel. Cependant, elle n'oppose pas véritablement deux esprits, sinon l'esprit de Dieu en l'homme au corps qui le porte. L'homme psychique ignore cette dualité. L'homme parfait la dépasse. Celle-ci trouve son épanouissement terrestre dans l'affrontement religieux et la dialectique sociale dont la loi du monde constitue l'enjeu. Avec la Torah, Paul renverse toute loi positive qui donne au mal l'apparence du bien, qui normalise la convoitise.

La loi positive porte la loi du péché dans le corps social. Les Maîtres l'enseignent avec superbe et convoitise (Test. Lévi XIV, 6) (Rm. II, 17-19) (Mt. XXIII, 4-8). Elle est utilisée pour favoriser, les penchants les plus sombres de la nature humaine (Rm. VII, 8) (Mt. XXIII, 31-32). Les oppressions, les exploitations, les usurpations, les esclavages se trouvent justifiés. Elle institue la « double face, l'une de bonté, l'autre de malice » (Test. Aser III, 1) (Mt. XXIII, 3) (Rm. II, 21-22). Placé sous la tutelle de tous les pouvoirs, l'homme est privé de sa liberté sociale, autant qu'il peut l'être en son propre corps par la loi du péché (Rm. VII, 19). Le converti introduit la relation d'amour dans le corps social. Non point quelques élans charitables qui favoriseraient le système à « double face » ; mais l'amour pur qui contredit l'esprit de légalité. De même que la dualité appert comme un contraste dans la conscience de l'homme spirituel, celui-ci introduit le discernement dans la conscience du corps social. Il ne s'agit ni de corriger une justice légale pour mieux répartir les nourritures terrestres, ni de lutter pour le droit, serait-il celui de l'esclave. Il s'agit d'une résistance (passive) contre la loi qui lie les hommes (Rm. V, 3, 4 ; XII, 12 ; XV, 4) (2 Co. I, 6 . VI, 4 . XII, 12). Le « Dieu de la résistance » (Rm. XV, 5) donne sa puissance à la non-violence (Rm. VIII, 6) (1 Co. VII, 15) (Ga. V, 22). Il est aussi le « Dieu de la paix » (Rm. XV, 33).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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