Le chemin de Damas


La liberté ne se mesure pas


La loi universelle de la conscience

17 - La liberté ne se mesure pas

’apôtre refuse la demi-mesure. Ou l'on est « dégagé de la loi » (Rm. VII, 6), ou l'on est « dégagé du Christ » (Ga. V, 4). Point de compromis. Les domaines sont contradictoires. La grâce n'a de sens que si elle libère totalement de la Torah. A contrario, la Torah ne permet pas que l’on retire un « yod » au droit qu’elle édicte (la plus petite des lettres hébraïques que l’on traduit généralement par le point sur le i : Mt. V, 18). La grâce ne consiste pas en une miséricorde divine du quotidien, non plus en un pardon récurrent imploré à chaque transgression. Son effacement est radical, sa valeur un absolu.

« J'atteste encore à tout homme qui se fait circoncire, qu'il est tenu de pratiquer toute la loi. Vous êtes dégagés du Christ, vous qui vous justifiez par la loi, vous êtes déchus de la grâce. » (Ga. V, 3-4). Paul oppose l'invalidité de la grâce aux Hébreux qui ne se départissent point de la loi de Moïse. Ils ne sont pas rachetés par le Christ (Ibid. 2). Ils refusent la porte ouverte vers la liberté (Ga. IV, 24). Comment peuvent-ils accorder encore quelque valeur à la Torah après la terrible injustice de la croix ? Voici qu’ils sacralisent toujours cette loi qui condamne Jésus ! Sans le comprendre, ils nient « le scandale de la croix » (Ga. V, 11). Ils témoignent de leur bêtise ! (Rm. X, 2).

L'acception essénienne du terme « grâce », nous permet de comprendre le sens absolu que celui-ci revêt dans la pensée de Paul. La grâce constitue le pardon accordé à ceux qui rejoignent la Communauté : « [Tu es miséricor]dieux et riche [en droitu]re, toi qui pardonnes à ceux qui se convertissent du péché et qui visites (pour la châtier) l'iniquité des impies. » (Hy. XIV, 23-24). La « gracieuse miséricorde » (Règle II, 1) est donnée à l'homme pécheur au moment où il rencontre la vérité des mystères de Dieu (Hy. XIV, 26-27 ; XI, 9-10), selon la juste interprétation de la loi. La grâce vient comme une bénédiction de l'esprit, destinée aux « fils de la grâce » (Ibid. VII, 20) qui forment le reste fidèle d'Israël. Les volontaires qui adhèrent à la Communauté gagnent leur pardon par contrition, après avoir reconnu l'erreur que constituait leur attachement à la pratique judéenne de la Torah, ou avoir confessé leur propre impiété :

« Je n'ai nul refuge de chair [et l'homme ne possède ni justice n]i vertus pour être délivré du pé[ché] [et pour obte]nir le pardon. Mais moi, je me suis appuyé sur l'abon[dance de ta miséricorde] [et sur l'immensité de] ta grâce. » (Hy. VII, 17-18)

« Le péché en effet n'aura plus autorité sur vous, car vous n'êtes plus sous la loi mais sous la grâce. » (Rm. VI, 14)


La grâce est refusée à ceux qui demeurent dans l'égarement pharisien : « Tu n'as pas fait tomber mon lot dans la congrégation de vanité, et dans l'assemblée des hypocrites tu n'as pas placé mon décret. [Mais tu] m'[as appe]lé à tes grâces et à [tes] pardon[s] [grâce à l'abondance de ta bonté] et à l'immensité de ta miséricorde. » (Ibid. VII, 34-35). Elle n'est jamais donnée gratuitement : le Seigneur purifie « de ses péchés l'homme qui se confesse et qui s'accuse » (Ps. Sal. IX, 6). Pour Paul, « la grâce qui [lui] a été donnée » (Ga. II, 9) (Rm. XV, 15) est absolue. Elle ne s'inscrit dans aucune légalité. Elle est d'une autre nature que la miséricorde du juge. Elle délivre l'Hébreu de l'erreur de la loi. Différemment, les disciples du Maître de Justice s'évertuent à délivrer les Judéens de la perversion religieuse dans le but de les mieux assujettir à la loi.

La lecture du recueil des Hymnes nous enseigne que « l'incirconcis et le voleur ne passent pas » dans la voie de sainteté où se trouve le salut (Hy. VI, 20-21). L'Ecrit de Damas, qui édicte la règle d'entrée des fils d'Israël dans l' « Alliance Nouvelle », précise : « Le jour où l'homme s'engagera lui-même à se convertir à la loi de Moïse, l'ange d'hostilité s'écartera de lui, s'il exécute ses promesses. C'est pourquoi Abraham se circoncit le jour où il sut. » (Damas XVI, 4-6). Le sens de ces derniers mots est à chercher dans le Livre des Jubilés auquel l'Ecrit fait clairement référence (Ibid. 3-4). Celui-ci enseigne, d'une part, que la loi de la circoncision vaut « pour toutes les générations à jamais » (Jub. XV, 25), d'autre part, qu'elle constitue « le signe d'appartenance au Seigneur » (Ibid. 26) Le sexe non marqué voue l'homme « à la perdition » (Ibid. 26). La circoncision consacre Israël à Dieu, tout comme les anges qui le servent : « Tous les anges de la Face et les anges de la Sanctification ont été ainsi créés depuis le jour de leur création, et c'est en considération des anges de la Face et des anges de la Sanctification que (Yhwh) a sanctifié Israël, afin qu'il demeure avec lui et avec ses saints anges. » (Ibid. 27). N'est-il pas dit que Moïse lui-même naquit déjà circoncis ? (Ant. Bib IX, 13).

L'opposition fondamentale entre Paul et la tradition essénienne se cristallise sur la circoncision. Paul affirme que la loi étant abrogée par l'avènement du Christ, les nations qui rejoignent le Règne, conformément à l'annonce prophétique (Is. XLII, 4, 6 ; XLIX, 6), ne doivent absolument pas recevoir la circoncision. Le caractère premier du Règne de Dieu réside en son universalité. Il n'y a plus ni Hébreu ni Hellène (Rm. X, 12). Nul ne peut plus prétendre constituer la part de Dieu (Jub. XV, 28-32). Pour les Saints, au contraire, ce sont les nations qui se convertissent à la loi de Moïse et rejoignent l'Alliance : « Et toutes les nations connaîtront ta vérité, et tous les peuples ta gloire. Car tu [les] as fait entrer [dans] ton [Alliance glo]rieuse auprès de tous les hommes de ton conseil et dans un lot commun avec les anges de la Face. » (Hy. VI, 12-13). De ceci résulte que l'universalisme paulinien se construit par la découverte de la loi de l'esprit en chaque homme, tandis que l'universalisme essénien se gagne par la guerre et la soumission de tous à « la loi première » (Jub. II, 24).

L'on ne meurt pas d’une dispute de Maîtres ayant pour objet d’amender la Torah (orale). Les joutes oratoires qui opposent hillelites et chammaïtes au cœur de la synagogue s’inscrivent dans la reconnaissance des pouvoirs établis. L’on meurt de s’opposer à la force de la loi. Peut-être le Maître de Justice est-il mort crucifié (Test. Ben. IX, 3). Peut-être eut-il la tête tranchée, avant ou après qu'il fut pendu au bois. Il est assurément mort en des conditions si voisines de celles que connut Jésus, que l'on peut ici ou là confondre leurs passions. Aux mêmes adversaires, il se heurta.

« Je fus un piège pour le pécheur. » (Hymne B, II, 8) / « Ils ont chopé contre la pierre d'achoppement. » (Rm. IX, 32)

« Tu as fait de moi un objet de honte et de moquerie. » (Hymne B, II, 9-10) / « Quand ils se furent moqués de lui. » (Mt. XXVII, 31) ; « Ils ont fait de moi un objet de dédain et de honte dans la bouche de tous ceux qui recherchent la tromperie. » (Hymne D, 33-34) / « Les grands prêtres se moquaient. » (Mt. XXVII, 41) « Contre moi l'assemblée des impies faisait rage. » (Hymne B, II, 12) / « Tous les grands prêtres et anciens du peuple tinrent conseil contre Jésus pour le faire mourir. » (Mt. XXVII, 1)

« Jusqu'à ce que le Seigneur visite toutes les nations par la miséricorde de son fils à jamais ; mais tes fils porteront les mains sur lui pour le crucifier. » (Test. Lévi IV, 4) ; « Le Seigneur sera insulté et il sera élevé sur le bois. » (Test. Ben. IX, 3) / « Le fils de l'homme aussi est livré pour être crucifié. » (Mt. XXVI, 2)

« [Le Seigneur] ne supportera pas Jérusalem à cause de votre malice, mais le voile du Temple sera déchiré pour qu'il ne cache pas votre indécence. » (Test. Lévi X, 3) ; « Le rideau du Temple sera déchiré et l'esprit de Dieu descendra sur les nations, comme un feu qui se répand. » (Test. Ben. IX, 4) / « Et voilà que le rideau du sanctuaire se fendit en deux du haut en bas. » (Mt. XXVII, 51)

« L'homme qui aura renouvelé la loi par la puissance du Très-Haut, vous le saluerez du titre d'imposteur et, finalement, vous vous jetterez sur lui pour le tuer, ne sachant pas qu'il se relèvera en faisant retomber dans votre malice le sang innocent sur votre tête. » (Test. Lévi XVI, 3) / « Il lui fallait s'en aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué et le troisième jour se relever. » (Mt. XVI, 21)

« En toi s'accomplira la prophétie céleste sur l'agneau de Dieu et le Sauveur du monde : celui qui est sans tâche sera livré pour les criminels, et celui qui est sans péché mourra pour les impies dans le sang de l'Alliance, pour le salut des nations et d'Israël, et il détruira Béliar et ses serviteurs. » (Test. Ben. III, 8) / « Celui qui ne connaît pas le péché » (2 Co. V, 21) ; « Vous avez été rachetés (...) par le précieux sang du Christ, agneau sans reproche et sans tâche. » (1 P. I, 18-19)


Pour Paul, Jésus est mort violemment parce qu'il a refusé de se soumettre. Il est mort à cause de la Torah, par la « pseudo » justice de la Torah. Parce qu'ayant pris « forme d'esclave » (Php. II, 7), en son destin de « serviteur de la circoncision » (Rm. XV, 8), il s'est rendu justiciable de l'injustice.

La circoncision du prépuce est le signe de l'alliance éternelle, par laquelle Elohim-El-Shaddaï promet à Abraham la pérennité et la fécondité de sa race (Gn. XVII, 2) ainsi que la propriété perpétuelle du pays de Canaan (Ibid. 8), en contrepartie de la parfaite fidélité qui lui est due (Ibid. 1). L'évidente connotation du signe de l'alliance marque la promesse de fécondité et le peuplement de la terre promise qui en est le corollaire. Dans sa réflexion sur la question de la circoncision, Philon écrit : « Ce n'est pas seulement pour la santé que les anciens firent preuve de prévoyance, mais aussi pour la multiplication des hommes (...) C'est pourquoi celles des nations, tout autant qu'elles sont, qui se font circoncire, ont accru leur population considérablement. » (Quaestiones in Genesim, III, 48). Il ajoute que le législateur trouve en la circoncision le moyen de son but : « la multiplication des hommes. » (Ibid. 48).

L'interprétation spirituelle de la promesse faite à Abraham ôte à la circoncision toute sa justification. Néanmoins, l'affirmation de la fonction génératrice de l'organe sexuel mâle s'en trouve accentuée par opposition à un usage voluptueux. En ce sens Philon écrit : « De la circoncision de la chair on dit qu'elle est un symbole, consistant en ce qu'il faut retrancher les désirs superflus et excessifs, en s'appliquant à la continence. » (Ibid. 48). Le refus de la circoncision revêt ainsi différents aspects qu'il ne faut pas négliger de prendre en compte pour comprendre les enjeux de la question qui oppose Paul à ses adversaires Hébreux. L'apostrophe de l'apôtre : « Ils devraient même se (les) couper, ceux qui vous bouleversent ! » (Ga. V, 12) s'inscrit dans le sens de notre proposition.

Quand bien même l'on ne prendrait de la Torah que la circoncision, dit Paul, l'on se marquerait maintenant et à jamais du signe de l'esclavage. Et l'esclave qui refuse la libération s'engage à vie auprès du maître : « Que si [l'esclave hébreu] te dit : "Je ne veux pas sortir de chez toi !" parce qu'il t'aime, toi et ta maison, parce qu'il fait bon pour lui auprès de toi, tu prendras le perçoir, tu en fixeras son oreille contre la porte et il deviendra ton esclave pour toujours. » (Dt. XV, 16-17).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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