Le chemin de Damas


La toute relativité des lois extérieures


La loi universelle de la conscience

16 - La toute relativité des lois extérieures

aul vient de revendiquer « son droit » à vivre sur les communautés qu'il fonde, selon la prescription même du Seigneur (1 Co. IX, 14) (Mt. X, 40-41). La qualité d'apôtre, que lui contestent ses adversaires (1 Co. IX, 2), légitime ce droit. Après avoir argumenté en ce sens, Paul renverse son discours pour affirmer qu'il n'a pas usé de l'avantage que sa qualité lui donne. En effet, la liberté évangélique n'est point contractuelle. Tout salaire, aussi justifié soit-il, se réfère nécessairement à une légalité. Paul s'est « libéré de tout » (Ibid. 19). Il ne peut par conséquent se reconnaître aucun droit. Son choix va au-delà même de ce que le Christ pouvait demander (Ibid. 14). L’apôtre se pose en disciple éclairé qui accomplit véritablement la loi du Christ.

En quelque sorte, Paul semble faire œuvre de « Hassid » par rapport à l'enseignement reçu (si l’on nous accorde l’analogie). Le Hassid cherche en effet, à atteindre la perfection selon ses propres voies. Il bonifie la lettre stricte de la Torah, sans jamais enfreindre les commandements. La Tradition le définit ainsi : « Celui qui dit : mon bien est à toi et ton bien est à toi. » (Pirqé Avot V, 10). Son détachement l'amène au-delà de ce que la Torah exige. Il marche au-delà de la ligne de la justice légale. Notons au passage que le lien entre les Hassidim et les Naziréens semble établi : « On enseigne que R. Yehoudah disait : les anciens Hassidim désiraient offrir des sacrifices pour le péché, mais comme ils n'avaient pas l'occasion de pécher, ils faisaient le vœu du naziréat afin de pouvoir offrir un sacrifice pour le péché. » (T.J. Nedarim 36d) (Contesté par R. Siméon : Tf. Nedarim I, 1) (voir les sentences sur les anciens Hassidim qui faisaient des vœux de naziréat : T.J. Nazir 51c).

Parce qu'il est totalement libre, c'est-à-dire, qu'il ne reconnaît la valeur d'aucune loi extérieure à lui-même, l'apôtre peut entrer librement dans la relation aux autres, en sa mission évangélique. Au point de dire : « Et libéré de tout, je me suis asservi à tous pour en gagner un plus grand nombre. » (1 Co. IX, 19). L’on pourrait croire qu’il abandonne cette liberté gagnée. Mais la liberté ne se perd jamais que par l’emprise de la force contraignante des lois de l'incarnation. Son asservissement aux autres répond à la loi intérieure de l'esprit, dont il reste véritablement le seul maître (avec Dieu).

Paul s'est « soumis à la loi » (Ibid. 20) pour gagner les Hébreux, alors que lui-même n'adhère plus à la Torah. Il s'est montré « sans loi » (Ibid. 21) pour gagner les Hellènes, alors qu'il obéit à la loi du Christ. Paul comprend la liberté de telle manière qu'il peut entrer dans la culture d'un peuple, avec ses traditions, ses lois et ses coutumes, comme il monterait sur scène, conscient de la vacuité des normes mondaines avec lesquelles il doit jouer un moment. Lorsqu'il dit qu'il se fait « faible avec les faibles » (Ibid. 22), l'apôtre évoque les adhérents qui gardent malgré tout l'empreinte de la Torah, et n'ont pas la force ou le courage de dire « non » ! (Rm. XIV, 1). Nous ne pensons pas qu'il faille voir ici une référence au Chant du serviteur du Livre d'Isaïe (Is. LIII, 4). C'est toujours de la loi dont il est question, et les faibles ne sont tels que par le rapport de force qui les lie à celle-ci.

Le langage destiné aux nations et la parole qui court l'Empire, sont devenus étrangers à la Communauté des Saints qui garde la clé de la porte du Règne :

« Et je me suis ap[puyé sur] ta vérité, ô mon Dieu ! Car c'est toi qui mettras la fondation sur le rocher et la charpente sur le cordeau de justice et le fil à plomb [de vérité] pour [contrô]ler les pierres éprouvées, en vue de (construire) une bâ[t]i[sse] robuste, telle qu'elle ne soit pas ébranlée et que nul de ceux qui y pénètrent ne chancelle. Car il n'[y] pénètrera pas d'étranger ; [et] il y aura des vantaux si bien protégés qu'on ne pourra pénétrer et des verrous si robustes qu'on ne pourra les briser. Nulle bande n'y pénètrera avec ses armes de guerre, tant que s'achèvera tout le dé[cret] relatif aux combats de l'impiété. » (Hy. VI, 25-29)

« Et moi je te dis que tu es Pierre, et sur cette roche je bâtirai ma Communauté, et les portes de l’Hadès ne seront pas plus fortes qu’elle. Je te donnerai les clés du Règne des cieux (de Dieu). » (Mt. XVI, 18-19a)


La Communauté est bâtie sur une construction légale. La précision de l'architecte, qui assure la solidité de la Maison, n'autorise pas une édification sans que chaque pierre soit dûment éprouvée (Règle VI, 13-23) (Mt. XXI, 42). Nul n'entre dans la Communauté sans être converti à la loi de Moïse (Damas XV, 5-15 ; XVI, 1-9). L'initiation impose l'obligation du serment au volontaire : « Le jour où il aura parlé avec l'évêque des Nombreux, on le recensera avec (prestation du) serment de l'Alliance que Moïse a conclue avec Israël - de l'Alliance qui consiste à [se convertir] à la loi de Moïse de tout son cœur [et de toute] son âme, à ce qu'on y trouve à pratiquer durant to[ut le te]mps [de l'impiété]. » (Damas XV, 7-10).

L'acte formel d'adhésion à la Torah (pour la conversion à l'Alliance), ne semble perdre sa justification qu'après que « le glaive de Dieu [se soit précipité] au temps du jugement » (Hy. VI, 29). C'est aussi le moment ou « toute la congrégation d'Israël » (Règle ann. I, 1) rejoindra la Communauté des Saints. Les survivants du grand massacre du Jour de Dieu, (Hellènes et Hébreux convertis), réunis en un monde de lumière éternelle, ne seront plus nécessairement soumis à la Torah (Damas XV, 10).

L'extermination des ténèbres et de l'esprit du mal n’offrira plus à chacun que l'unique opportunité du bien. Paul crée le schisme en affirmant que la venue du Christ ouvre déjà la fin des temps. La séparation de la lumière et des ténèbres appartient à la conscience de chacun (Rm. XIII, 12), plutôt qu'à la main puissante du Seigneur, « le Jour de la gran[de] bataille » (Guerre XIII, 14). « Les armes de notre bataille ne sont pas charnelles.» (2 Co. X, 4), ajoute l'apôtre à l'intention de ceux qui s'engagent dans la violence armée. En effet, « Depuis les jours de Jean Baptiste jusqu'à maintenant, le règne des cieux est violenté, et les violents s'en emparent. » (Mt. XI, 12).


cathares, philosphie cathare, catharisme