Le chemin de Damas


Le rachat des hommes


La loi universelle de la conscience

15 - Le rachat des hommes

ellènes et Hébreux sont pécheurs (Rm. III, 9). Ils sont esclaves de la loi du péché qui habite leur âme-vivante (Ibid. 12-17) (Rm. VII, 23). Ils ne cherchent pas Dieu, ne le connaissent point (Rm. III, 11) (Rm. VIII, 7). Ils sont victimes de l'impiété (Rm. III, 18). Ils se laissent leurrer ; pour les uns, par le mensonge des images (Rm. I, 23), pour les autres, par celui de la Torah (2 Co. III, 13). Remarquons que « Rechercher Dieu » (Règle I, 1-2) (Damas VI, 6) est la vocation de « l’homme intelligent » (Règle I, 1). Paul affirme : « Il n'y en a pas d'intelligent, il n'y en a pas qui cherche Dieu » (Rm. III, 11). Il parle la langue de ses lecteurs. Il prend appui sur le lexique des Saints, afin d’exprimer une tout autre pensée. Pour les Esséniens, « la connaissance véridique et le droit juste [sont réservés] à ceux qui ont choisi la voie » (Règle IX, 17-18) (Bén. I, 5). Le fait qu'elle s'exprime par « la sagesse et le conseil », « la prudence » et « la longanimité » (Damas II, 3-4) n'empêche point que la connaissance a toujours le droit pour objet (Règle VIII, 9). Selon Paul, la conscience de l'homme libre balaye le droit (1 Co. VIII, 9). Il est inutile d’insister sur le fait que la quête de Dieu par les idolâtres ne se fonde pas davantage sur un principe intelligent.

Le péché, Paul l'appelle « la convoitise » (Rm. VI, 12). Perversion de la pensée, elle est le mal en tout homme venu par la génération d'Adam, qu’il soit Hellène (Rm. I, 24) ou bien Hébreu (Rm. VII, 8). « La convoitise est en effet le principe de tout péché. » (Vie Adam XIX, 3). Nous retrouvons l’idée dans la Lettre de Jacques : « Chacun n'est éprouvé qu'attiré, appâté par sa propre convoitise. Puis la convoitise qui conçoit, enfante le péché, et le péché, une fois fait, engendre la mort. » (Jc. I, 14-15). Dans les Memoria de Matthieu, la convoitise est déjà le péché : « Celui qui regarde une femme pour la convoiter est déjà adultère avec elle dans son cœur. » (Mt. V, 28).

L’idée est fondamentale dans la pensée de Paul. Chez lui, il n’y a point d’« esprit de convoitise » (Test. Ben. V, 1) délié de l'incarnation, c'est-à-dire, finalement, un esprit d’égarement dont la raison se cacherait en la profondeur des mystères de Dieu (Règle IV, 15-18). A l'esprit unique (1 Co. XII, 4) qui occupe l'espace céleste indestructible (le troisième ciel), s'oppose l'esprit de Satan, installé dans la matière terrestre destructible et plus particulièrement dans la vie incarnée (le premier ciel) (1 Co. XV, 53). L'esprit de convoitise forme et maintient la vie charnelle. L'on ne peut pas dire, cependant, qui de la convoitise ou de l'incarnation est première. Même si le mythe d'Adam et Eve laisse accroire que c’est la convoitise, celle-ci est nécessairement liée à l'incarnation dont elle reste le principe. Paradoxalement, elle ne peut se percevoir telle, que parce que, dans le mythe, l'homme semble (déjà) incarné. Or, il ne peut l'être avant d'avoir péché. Tout comme le Christ ne peut être incarné (Rm. VIII, 3), puisqu'il est sans péché. Les anges déchus et les hommes issus d'Adam, n'ont jamais faim et soif que de nourritures terrestres.

Le péché se définit comme la contradiction entre l'impératif de la loi de l'esprit, qui dévoile les vertus célestes à la conscience, et l'impétuosité de la loi du péché, qui appelle aux convoitises charnelles. Il n'est nul besoin que le péché s'actualise pour être tel (Rm. VII, 20). Il constitue le caractère essentiel de l'âme-vivante. (Rm. V, 12). Si l'homme ne connaît point l'esprit, le péché prend toute sa place. Si, au contraire, il a reçu l'esprit, le péché se réduit autant que l'homme psychique cède la place à l'homme spirituel. Lorsqu'il trouve la mort, après une édification parfaite (Php. III, 12), revêtu de son « corps céleste » (1 Co. XV, 40), il connaît la gloire dans la présence du Christ (Php. I, 23). Mais le péché ne sera totalement éliminé du monde qu'à la fin du temps (terrestre), lorsque toute matière sera abolie (1 Co. XV, 54).

Selon la Règle de la Communauté, la lutte entre les deux esprits s'achèvera par l'éradication du mal et la victoire finale du bien. Dieu l'a ainsi préétabli (Règle IV, 18-19). Conformément à cette idée, mais contrairement à la pensée paulinienne, l'homme incarné (par la main de Yhwh-Elohim) retrouve en son corps la pureté originelle : « [Dieu] épurera pour soi la bâtisse (du corps) de chaque homme pour supprimer tout l'esprit de perversité de ses membres charnels et pour le purifier par l'esprit de sainteté de tous les actes d'impiété ; et il fera jaillir sur lui l'esprit de vérité comme de l'eau lustrale. » (Ibid. IV, 20-21). Le projet du règne d'éternité, en lequel les Esséniens mettent leur espérance, demeure dans la tradition hébraïque du règne divin sur une terre idéalisée (Test. Lévi XVIII, 1-14). Il en va ainsi de l’espoir contenu dans le Livre d’Hénoch : « La terre que les anges ont souillée sera assainie [Rm. VIII, 20-21]. Annonce la guérison de la terre : on guérira sa plaie, et tous les humains ne périront pas [1 Co. XV, 51] à cause de tout le mystère meurtrier que les Veilleurs ont enseigné à leurs fils. La terre entière a été dévastée par les oeuvres apprises d'Azaël : impute à celui-ci tous les péchés. » (1 Hén. X, 7-8).

Certes, l'on peut penser que le concept paulinien d'un corps glorifié (1 Co. XV, 39-40) est tout à fait comparable à celui du corps idéalisé tel que l'imaginent les Saints. Il reste que Paul juge indispensable d'appuyer : « Je vous le dis, frères, la chair ni le sang ne peuvent hériter du règne de Dieu. » (Ibid. 50) (Mt. XXII, 30). Le Règlement de la Guerre porte la doctrine d'une résurrection des corps (Guerre, XII, 5) (voir Dn XII, 2) et d'une fin des temps où se mêlent les Saints du ciel et les Saints de la terre, mais où chacun demeure en son mode d'être (Guerre. XIX, 1). Si l'on doit considérer que l'enseignement essénien a peu à peu évolué vers un sens spirituel, nous répondons que, dans l'oracle de Siméon, Dieu prend un corps (Test. Sim. VI, 7) et non pas « une sorte » de corps (Rm. VIII, 3). Cette vérité prophétique se trouve appuyée par le fait que Dieu (le Messie Sacerdotal) mange avec les hommes (Test. Sim. VI, 7) (Règle ann. II, 17-22) (Mt. XXVI, 29). Relevons encore que la résurrection assure le commandement des tribus d'Israël aux douze patriarches sur une terre nouvelle, où « les peuples rendront gloire au Seigneur à jamais » (Test. Jud. XXV) (Mt. XX, 21).

Paul a assurément infléchi l'idée essénienne vers une spiritualisation absolue dans l'au-delà de l'espace et du temps. La nouvelle création imaginée par l'apôtre ne reproduit en aucun moment le schéma du monde. Là consiste son originalité. Dans l'idée de Paul, l'homme perd finalement son incarnation, tout autant que le monde entier perd sa matérialité. Le destructible ne peut hériter de l'indestructible (I Co. XV, 50). Telle est la condition, pour que la victoire sur le péché, sur la mort et sur la loi du monde soit totale.

Du péché, Dieu rachète les hommes. Ils ont donc été à lui dans un premier temps ; ou plutôt, en dehors du temps, dans le monde céleste ou le « Règne de Dieu » (1 Co. XV, 50). Ils ne lui ont point appartenu sur le plan terrestre à la façon dont Israël constitue la part de Yhwh (voir Dn. VII, 6-8). Ils ont été tout en Dieu (1 Co. XV, 28) sur un plan céleste qui ne sépare ni ne distingue. Paul utilise le lieu hébraïque du rachat, tel une prérogative de Yhwh, puisque celui-ci est le père : « C'est toi Yhwh qui es notre père, celui qui nous rachète depuis toujours, c'est ton nom. » (Is. LXIII, 16). La métaphore est fréquente dans le « Second Isaïe ». Le peuple étant rendu en esclavage, il est racheté par le plus proche parent. Yhwh jouit du droit de préemption (Lv. XXV, 24-25). Le rachat confirme la paternité du Seigneur : « Ainsi a dit Yhwh qui t'a créé, Jacob, qui t'a formé, Israël : Ne crains pas car je t'ai racheté, je t'ai appelé par ton nom, tu es à moi. » (Is. XLIII, 1).

« [Tous ceux qui ont foi] sont justifiés gratuitement par sa grâce au moyen du rachat qui est dans le Christ Jésus. » (Rm. III, 24). Paul emprunte d'abord l'idée de rachat et de gratuité à Isaïe : « Vous avez été vendus gratuitement et c'est sans argent que vous avez été rachetés. » (Is. LII, 3). Dans le Livre des Psaumes, la notion de grâce est également associée au rachat : « Rendez grâce à Yhwh, car il est bon, car sa grâce dure à jamais ! Qu'ils le disent, les rachetés de Yhwh, ceux qu'il a rachetés de la main de l'adversaire et qu'il a rassemblés des pays de l'orient et du couchant, du nord et du midi ! » (Ps. CVII, 1-3). La miséricorde ou la grâce divine permet en effet le rachat, quand l'esclavage et l'exil valent châtiment. Le Livre d'Isaïe nous donne encore cette relation du péché et du rachat : « J'ai dissipé comme un nuage tes transgressions, comme une nuée tes péchés. Reviens à moi, car je t'ai racheté. » (Is. XLIV, 22). Que l'esclavage ait été égyptien, assyrien ou babylonien, le Seigneur a toujours témoigné sa fidélité et racheté son peuple.

La bibliothèque de Qoumrân porte également sa propre doctrine du rachat de l'âme-vivante. (Hy. II, 32-37). L'on voit que « l'âme du pauvre » (le converti de « la Nouvelle Alliance ») est retirée de la perversion des maîtres Pharisiens et Sadducéens de Jérusalem. Ils sont « les impies d'Ephraïm et de Manassé qui chercheront à porter la main sur le Prêtre et sur les hommes de son conseil au temps d'épreuve qui viendra sur eux. Mais Dieu rachètera ceux-ci de leur main » (Com. Ps. XXXVII, II, 18-20). Paul radicalise le sens du rachat de l'homme sous l'empire de la loi. Le concept de rachat se retrouve tout au long du Règlement de la Guerre. Dieu rachète son peuple (Guerre I, 12), « le Jour de la gran[de] bataille [contre les ténè]bres » (Guerre. XIII, 14). Ce jour d'apocalypse, « les fils de lumière et le lot des ténèbres combattront ensemble pour la puissance de Dieu. » (Guerre. I, 11). Par cette puissance, que la bataille révèle, les bandes de Bélial tombent et « [les] Pauvres » sont rachetés (Ibid. XI, 8-9). Le rachat du peuple a pour corollaire l'extermination des nations « sans qu'il y ait un reste » (Ibid. XIV, 5) :

« Car c'est le temps de détresse pour Isra[ël] [et le moment fi]xé pour la guerre contre toutes les nations ; et le lot de Dieu (est placé) dans la rédemption définitive, et l'extermination (est décidée) pour toute nation impie. » (Guerre ann. XV, 1-2)


Comme dans les livres prophétiques, le terme « rédemption » signifie la restauration d’Israël et la victoire sur les nations. Lorsque Adonaï-Yhwh rachète Jacob à Cyrus, l'acte est clair. Le Règlement de la Guerre annonce l'ultime rachat. Il ne restera plus trace du lot de Bélial pour capturer Israël en ses filets. Pour Paul, l'humanité se trouve libérée de l’asservissement de l'incarnation (Rm. VIII, 21). En prime pour les Hébreux, de « l'esclavage de la loi » (Rm. VII, 6) (Ga. IV, 5). S'il est un roi à qui payer la rançon des hommes, n'est ce pas à celui-là même qui est le principe de l'incarnation, du péché et de la mort ? « Le Prince de ce monde » ! (Martyre Is. I, 3). Dieu ne peut racheter les hommes qu'à l'adversaire qui les a pris. Cet adversaire ne les a pas gardés en esclavage dans une terre étrangère, mais dans un autre monde : celui de la création asservie (Rm. VIII, 20). Les hommes se trouvent exilés sur terre, esclaves de leur nature. La convoitise est leur raison de vivre, le principe de leurs actes. Elle les prive de la liberté de penser et d'agir (Rm. VII, 20). Pire, la loi du péché a suscité une autre loi, qui s'impose (particulièrement) aux Hébreux. Celle-ci, dont Paul nous dit qu'elle a produit en lui « toute convoitise » (Rm. VII, 8), n'est point la loi du péché, mais son institution (1 Co. XV, 56). La Torah plie le fidèle et le trompe. Elle se proclame source de vie (Lv. XVIII, 5), alors qu'elle n’est que « le service de la mort » (2 Co. III, 7), c'est-à-dire, la loi organique d'une vie sociale qui sauvegarde l'homme dans sa mortelle fatalité.

La suite du rachat doit être comprise comme un retour d'exil. Non plus au sens historique de la tradition hébraïque, mais comme un cheminement dans le dénuement terrestre vers le règne céleste et la vie éternelle. L'homme qui a reçu l'esprit connaît une nouvelle forme de justification, immédiate et gratuite. Il est transporté de l'injustice dans la vraie justice de Dieu. Jésus Christ n'est pas le négociateur qui fait face, sur le terrain de l'adversaire. Il n'est pas davantage le prix payé par Dieu (le corps crucifié est sans valeur). Il est l'apparition du divin dans le monde (« en une sorte de chair » : Rm. VIII, 3), pour reprendre à l'adversaire ceux qui ont foi en la révélation de la vérité. Le Christ est venu ouvrir la porte du ciel.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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