Le chemin de Damas


Les œuvres de l'esprit


La loi universelle de la conscience

12 - Les œuvres de l'esprit

Dieu « rendra à chacun selon ses œuvres » (Rm. II, 6) (1 Co. III, 13). Une nouvelle fois, Paul modifie le sens d'un terme qu'il emprunte aux Ecritures. Il prend ses références dans les Psaumes (LXII, 13) et dans les Proverbes (XXIV, 12). Le premier texte qui accueille l'idée est une complainte d'un Juif pieux exilé loin de Jérusalem. Le second est un hymne à la sagesse, dont nous nous permettons, en guise de clin d’œil, d'indiquer quelques versets plus bas : « N'aie pas commerce avec les novateurs ; car soudain surgira leur malheur. » (Ibid. 21-22). De quelles œuvres nous parle Paul ? Il est clair que le psaume et le proverbe ne laissent aucun doute de la signification des bonnes œuvres, comme juste pratique de la Torah. L'appel à ce lieu des Ecritures ne nous semble cependant pas immédiat. Il passe probablement par l'enseignement de la Communauté des Saints, que l'apôtre cherche à infléchir vers la vérité de son évangile : « L'homme est examiné selon sa voie, chacun est rétribué selon ses œuvres. » (Ps. Pseudo-davidiques XXII, 10).

La voie droite et la rétribution sont deux concepts qui correspondent au fondement dualiste de la création divine, selon la doctrine des deux Esprits (Règle III, 18-IV, 26). Au seuil de son entrée dans l'Alliance, le volontaire se voit déjà jugé par l'ensemble de la Communauté, « selon son intelligence et ses œuvres en ce qui concerne la loi » (Règle V, 21). Nous pouvons noter que les Saints sont classés « dans l'ordre, l'un avant l'autre, selon leur intelligence et leurs œuvres » (Ibid. 23). L'esprit du bien illumine la pensée de l'homme et aplanit devant lui « les voies de la véritable justice » (Règle IV, 2). L'esprit du mal, ou de perversité, produit au contraire « le relâchement au service de la justice » (Ibid. 9). Le Jour de la visite, le Seigneur accordera sa bénédiction à ceux qui marchent dans la voie du bien (Rm. II, 7) :

« La guérison et l'abondance du bonheur avec longueur de jours et fécondité, ainsi que toutes les bénédictions sans fin et la joie éternelle dans la vie perpétuelle, et la couronne glorieuse ainsi que le vêtement d'honneur dans l'éternelle lumière. » (Règle IV, 6-8)

« Vie éternelle à ceux qui persistent à bien faire par désir de gloire, d'honneur et d'immortalité. » (Rm. II, 7)

Paul spiritualise les concepts. Il leur donne une valeur céleste qui diffère absolument du réalisme de la Règle. Ce n'est pas en vain que la « longueur des jours » et la « fécondité » n'apparaissent plus chez l'apôtre comme modalité de l'éternité.

Le Jour du Seigneur, ceux qui vont dans la voie du mal (Rm. II, 8) connaîtront :

« L’abondance des coups qu'administrent tous les anges de destruction, en la Fosse éternelle par la furieuse colère du Dieu des vengeances, en l'effroi perpétuel et la honte sans fin, ainsi qu'en l'opprobre de l'extermination par le feu des régions ténébreuses. Et tous leurs temps, d'âge en âge, [seront] dans le plus triste chagrin et le plus amer malheur, dans les calamités des ténèbres, jusqu'à ce qu'ils soient exterminés sans qu'un seul d'entre eux ne survive ni ne réchappe. » (Ibid. 12-14) « Colère et fureur aux rebelles qui désobéissent à la vérité pour n'obéir qu'à l'injustice ; affliction et angoisse sur toute âme d'homme qui commet le mal, du Juif d'abord et aussi du Grec. » (Rm. II, 8-10)

L'apôtre s’inspire de la tradition essénienne selon laquelle « Bélial sera lâché contre Israël » (Règle 1V, 13), mais aussi contre les traîtres à l'Alliance (Damas VIII, 2). Suit le coup de grâce : « Par les parfaits de voie disparaîtront toutes les nations impies. » (Guerre XIV, 7). Partagés en leur vie entre les « œuvres de perversité » (Ant. Bib III, 3) (1 Hén. X, 16) et les « œuvres de lumière » (Test. Neph. II, 10), les hommes seront toisés le jour venu : « l’œuvre des hommes (sera) pesée à la balance. » (1 Hén. XLI, 1). Selon le Livre d'Hénoch, le Seigneur, en effet, « s'informera de [leurs] œuvres auprès des anges dans le ciel, et de [leur] péché auprès du soleil, de la lune et des étoiles » (Ibid. C, 10). La valeur authentique de l'acte écrit est affirmée : « Moi, je mettrai par écrit l’œuvre de tout homme, et personne ne pourra se dérober. » (2 Hén. L, 1 ; XLIV, 3). Dans la même idée : « Nous devrons tous être à découvert devant le tribunal du Christ pour que chacun soit payé des œuvres de son corps selon ce qu'il aura fait de bien ou de mal » (2 Co. V, 10).

Le passage suivant du Testament d'Abraham nous invite à visiter le « tribunal de Dieu » (Rm. XIV, 10), lieu du jugement et de la rétribution (2 Hén. XLIX, 1) :

« Entre les deux portes se trouvait un trône effrayant, d'aspect cristallin, étincelant comme le feu. Sur ce trône siégeait un homme étonnant, radieux comme le soleil, semblable à un fils de Dieu. Devant lui, il y avait une table pareille à du cristal, toute d'or. Sur le dessus de la table était posé un livre épais de trois coudées et large de six coudées. A droite et à gauche de celui-ci se tenaient deux anges qui portaient un rouleau, de l'encre et un calame. Un ange lumineux était assis en avant de la table, tenant à la main une balance ; un ange de feu, impitoyable et implacable, assis à sa gauche, avait à la main une trompette d'où sortait un feu dévorant, moyen d'éprouver les pécheurs. L'homme extraordinaire qui siégeait sur le trône jugeait les âmes et prononçait la sentence. Les deux anges, à droite et à gauche, écrivaient ; celui de droite inscrivait les actes justes, celui de gauche les péchés. En face de la table, celui qui tenait la balance pesait les âmes. L'ange flamboyant qui tenait le feu mettait les âmes des hommes à l'épreuve du feu. » (Test. Abr. XII, 4-14)

Mais, la grâce du Christ n'est point comptée comme salaire à l'homme de foi (Rm. IV, 4-5). Les péchés se trouvent effacés en celui qui se trouve protégé par la grâce, en dehors des lois (Rm. VI, 14). Il est justifié « sans les œuvres » (Rm. IV, 6). Non point, bien entendu, sans les oeuvres de lumière ou les fruits de l'esprit, mais sans les œuvres de la Torah ou de toute autre loi extérieure qu’un législateur prétendrait imposer. Ainsi, les convertis seront trouvés sans péchés. Il est en effet plus aisé d'obéir à sa propre conscience (éclairée par l'esprit du Christ) que de se soumettre à la force d’une loi étrangère à soi-même. Paul rompt avec la doctrine de la Communauté. La voie du bien ne conduit plus vers la justice de la Torah, mais vers les œuvres du pur amour à valeurs spirituelles (Rm. II, 15). Quelle que soit la qualité d'esprit avec laquelle la Torah est vécue (Rm. III, 20, 28) (Ga. II, 16), nul n'accède par elle à la grâce qui sauve.

L’apôtre rappelle les attendus du jugement et proclame la sentence (Rm. II, 7-10). Le ton sied aux « connaisseurs de la loi » (Rm. VII, 1) (Règle I, 1-3) (Test. Rub. VI, 8), à ceux-là même qui possèdent « la teneur exacte de la loi » (Damas VI, 14), qui en revendiquent la juste interprétation (Ibid. B, II, 6). Les œuvres de chacun peuvent être bonnes ou mauvaises, selon que l'on marche dans la vérité ou dans l'injustice (Rm. VI, 21-22). Pour la Communauté des Saints, la vérité proclamée fonde l'Alliance : « Le Prêtre, le Maître de [justice, à qui] Dieu [a or]donné de se tenir debout et [qu']il a établi pour bâtir pour lui la Congrégation [de ses élus] [et] dont il a aplani les [vo]ies vers sa vérité. » (Com. Ps. XXXVII, 15-17). Le projet de la Communauté consiste à s’élargir, en marchant, selon la loi, à la recherche de la vérité.

L'esprit de vérité qui s'oppose à l'esprit de perversion éclaire la pensée des hommes et aplanit « les voies de la véritable justice » (Règle IV, 2). La vérité est dans la bouche de Dieu, comme la justice est en sa main (Hy. XI, 7). La vérité, c'est la loi !

« [Les membres de la Communauté des Saints] se sépareront du milieu de l'habitation des hommes pervers, pour aller au désert, afin d'y frayer la voie de "lui", ainsi qu'il est écrit : "Dans le désert frayez la voie de (Yhwh) ; aplanissez dans la steppe une chaussée pour notre Dieu" [Is. XL, 3]. Cette (voie), c'est l'étude de la loi qu'il a promulguée par l'intermédiaire de Moïse, afin que l'on agisse selon tout ce qui est révélé temps par temps et selon ce que les prophètes ont révélé par son esprit saint. » (Règle VIII, 13-16)

« En ces jours-là arrive Jean Baptiste, il proclame dans le désert de Judée : Convertissez-vous, le règne des cieux approche. C’est de lui en effet que parle le prophète Isaïe quand il dit : Voix qui clame dans le désert : Apprêtez le chemin du Seigneur, rendez droites ses chaussées. » (Mt. III, 1-3)

D'abord utilisée par la Communauté essénienne, la « prophétie » du Livre d'Isaïe, revient dans les Memoria de Matthieu. Soit le prophète Jean est substitué au Maître de justice, soit ils ne font ensemble qu’une seule et même personne. Cette seconde hypothèse a l’avantage de ne contredire ni la proximité de Jean avec les Esséniens, ni la nature du conflit entre Jean et Jésus.

Pour Paul également, Dieu juge selon « la vérité » (Rm. II, 8). Il nous enseigne que celle-ci se découvre à la fois par la connaissance de Dieu, puissant et invisible dans la création asservie (Rm. I, 20) (Test. Neph. III), et par l'intelligence de l'impératif divin, qui se révèle en la conscience éclairée de l’homme (Rm. II, 15) (Règle IV, 2). Néanmoins, le concept paulinien de vérité ne peut se confondre avec la doctrine essénienne. A la vérité s'oppose le mensonge. Il revêt la forme de l'impiété lorsque l'homme ne reconnaît pas la réalité toute céleste de Dieu, qu'il ignore la loi de l'esprit et croit trouver la loi de Dieu dans le droit. Faire le bien revient à marcher « selon l'esprit » (Rm. VIII, 4) qui est justice de Dieu. Faire le mal consiste à désobéir à la vérité intérieure, c'est-à-dire, à marcher « selon l'homme » (psychique ou charnel) qui ne connaît point l'esprit (1 Co. III, 3). Paul sort de la dualité essénienne, qui consiste à voir deux esprits opposés en l'homme. Il entre dans une dualité nouvelle où l'esprit de Dieu, emplissant la pensée de l'homme, rencontre la loi du péché, la loi fondamentale de l'incarnation (Rm. VII, 23). Toute vie terrestre anime le mal !

Les deux ensembles, Torah et « loi de l'esprit » (Rm. VIII, 2), ne sont pas superposables mais recouvrent certainement une intersection. L'Hébreu peut être juste selon sa loi, mais ne point l'être selon la loi de l'esprit. Il peut encore être injuste selon sa loi mais juste selon la loi de l'esprit : « Car les hommes bons, ceux qui n'ont qu'une face (les simples), sont justes devant Dieu, quand bien même seraient-ils tenus pour des pécheurs devant les hommes à double face (les Pharisiens). » (Test. Aser IV, 1). Quoi qu'il en soit des précautions oratoires que prend l'apôtre à l'égard des Hébreux fidèles à l'esprit saint de la Communauté qui demeurent à Rome (Rm. XVI, 2), il est indubitable que, pour lui, Dieu ne mesure point le bien et le mal à l'aune de la Torah, mais selon la loi de l'esprit (Rm. VI, 14). Connaissable par les Hellènes autant que par les Hébreux, la justice de Dieu devient universelle.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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