Le chemin de Damas


Nul ne juge l'homme habité de l'esprit


La loi universelle de la conscience

11 - Nul ne juge l'homme habité de l'esprit

es convertis sont enclins à porter un jugement sur l'apôtre, par comparaison avec Apollos (1 Co. III, 5). L'on sait d'Apollos qu'il a des disciples (1 Co. I, 12 ; III, 4), qu'il est un serviteur de Jésus Christ selon l'intelligence de la révélation qui lui appartient (1 Co. III, 5), qu'il est venu après Paul apporter ses lumières à des communautés que celui-ci a initiées. Il semble bien que l'action d'Apollos contrarie l'évangile de l'apôtre (Ibid. 13-14, 21) (1 Co. IV, 6) et qu'il ne reconnaisse pas l'autorité de Paul (1 Co. XVI, 12). Selon les Actes des apôtres, Apollos est d'abord un disciple de Jean le Baptiste : « Arriva à Ephèse un Juif appelé Apollos, originaire d'Alexandrie ; c'était un savant, versé dans les écritures. Il avait été instruit de la voie du Seigneur et, bouillant d'esprit, il parlait de Jésus et enseignait avec exactitude, quoiqu'il ne connût que l'immersion par Jean. » (Ac. XVIII, 24). L'on peut penser qu'en tant que disciple de Jean, Apollos portait un autre regard que Paul sur Jésus.

« Peu m'importe à moi d'être jugé par vous ou par un Jour des hommes. Je ne me juge même pas moi-même. Car je n'ai rien sur la conscience, mais je ne suis pas justifié pour autant ; c'est le Seigneur qui est mon juge. » (1 Co. IV, 3-4)

Paul se sent jugé selon des critères de sagesse (1 Co. III, 19-20) et de fidélité à Jésus (1 Co. IV, 2). Sa connaissance des « mystères de Dieu » (Ibid. 1), autant que sa politique de rupture avec le monde (Ibid. 3) sont contestées. L'adéquation de sa pensée avec celle du Nazaréen est mise en doute (1 Co. III, 11). La question en jeu dans la concurrence entre Paul et Apollos concerne l'économie des mystères de Dieu et la justification de l'apôtre quant à sa propre participation au déploiement de la volonté divine.

L'on sait que pour les Esséniens, les mystères abritent la raison cachée de l'affrontement des esprits de lumière et de ténèbres, pour un temps fixé par Dieu : « Une ardeur combative (les oppose l'un à l'autre) au sujet de toutes leurs ordonnances ; car ils ne marchent pas de concert ! Mais Dieu, en ses mystères d'intelligence et en sa glorieuse sagesse, a mis un terme pour l'existence de la perversité ; et, au moment de la visite, il l'exterminera à jamais. » (Règle IV, 17-19). De même, Paul affirme qu'au moment attendu, « le Seigneur éclairera les secrets des ténèbres » (1 Co. IV, 5). Il ajoute encore que « les desseins des cœurs » seront manifestés. L'on connaîtra la part de ténèbres que chaque pensée enferme. Les œuvres de l'esprit n'ont pas l'objectivité des œuvres de la Torah.

Nous pouvons comparer l'idée exprimée par l'apôtre avec l'enseignement suivant contenu dans le Testament des douze patriarches :

« Deux esprits s'occupent de l'homme, celui de la vérité et celui de l'égarement. Au milieu est celui de la conscience intelligente qui lui permet de pencher où il veut. Les œuvres de la vérité et celles de l'égarement sont inscrites sur la poitrine de l'homme, et le Seigneur connaît chacune d'elles. Il n'est pas d'instant où puissent être cachées les œuvres des hommes, car c'est dans sa poitrine même qu'elles ont été gravées devant le Seigneur. » (Test. Jud. XX, 1-4)

La lumière et les ténèbres correspondent à chacun des deux esprits que Dieu répartit, dès le commencement, entre les fils de l'homme : « Dans une fontaine de lumière est l'origine de la vérité, et d'une source de ténèbres est l'origine de la perversion. Dans la main du Prince des lumières est l'empire sur tous les fils de justice (...) et dans la main de l'Ange des ténèbres est tout l'empire des fils de perversion. » (Règle III, 19-20). Le Testament de Lévi définit les ténèbres par leur opposition à la Torah : « C'est à vous de choisir la lumière ou les ténèbres, la loi du Seigneur ou les œuvres de Béliar. » (Test. Lévi XIX, 1). Plus précisément, le Testament de Nephtali caractérise la dualité (relative) entre « la loi du Seigneur » et « la loi de Béliar », pour affirmer que les deux lois trouvent en Dieu seul leur unique principe, selon les mystères de la création (Test. Neph. II, 6).

Le discours d'Apollos, disciple de Jean, pourrait être celui-ci :

« Grâce à ceux qui étaient restés attachés aux commandements de Dieu, (et) qui leur avaient survécu comme un reste (le reste des fils de Jacob exilé à Damas), Dieu établit son Alliance avec Israël à jamais, leur révélant les choses cachées à propos desquelles s'était égaré tout Israël : ses Chabbats saints et ses fêtes glorieuses, ses témoignages de justice et ses voies de vérité, et les désirs de sa volonté, que l'homme doit accomplir pour qu'il vive grâce à eux. Il ouvrit (cela) devant eux, et ils forèrent un puits [Damas VI, 4 : "le puits c'est la loi"] aux eaux abondantes, et qui méprise ces eaux ne vivra pas. Or, eux, ils s'étaient souillés par le péché de l'homme et par les voies d'impureté, et ils avaient dit : "Cela est à nous !" Et Dieu, en ses mystères merveilleux, pardonna leur iniquité et effaça leur péché » (Damas III, 12-18)

Ce discours dit que la Torah n'est point à l'homme qui s'en empare pour satisfaire sa vanité et sa convoitise, mais qu'elle est à Dieu (voir Mt. XII, 9-13). Il révèle que les mystères de Dieu résident en son économie de la faute et du pardon : « Tu m'as donné l'intelligence de ta vérité ; et tes mystères merveilleux, tu me les as fait connaître, ainsi que tes grâces pour l'homme [pécheur] [et] l'abondance de ta miséricorde envers celui dont le cœur est perverti. » (Hy. VII, 26-27) ; « Ta miséricorde est acquise à tous les fils de ta bienveillance ; car tu leur as fait connaître ton secret de vérité, et de tes mystères merveilleux tu leur as donné l'intelligence. » (Hy. XI, 9-10). La dualité des esprits constitue les mystères de Dieu. Elle se dévoile à l'homme intelligent, par la dialectique des esprits ténébreux et lumineux. Le premier donne la connaissance et la pratique du mal, le second enseigne le bien et l'observance de la justice légale (Règle IV, 26). L'homme qui connaît les mystères de Dieu possède la science du bien et du mal, condition nécessaire pour implorer la grâce (essénienne) et recevoir miséricorde (Mt. XIII, 11).

Paul ne tient pas le même discours que le disciple de Jean. Les mystères du Seigneur ne se perçoivent ni dans le retour d'Israël vers la véritable Torah, ni dans le pardon de Dieu pour le repentir du temps d’égarement. Ils se dévoilent pour la première fois en l'évangile de liberté (Rm. XVI, 25). La perspective dualiste se trouve radicalement modifiée. Les mystères ne sont plus dans l'insondable raison de Dieu, qui met aux prises deux esprits opposés. Ils se cachent dans l'incarnation de l'homme et l'esclavage de la création. La dualité change d'étage. La loi universelle de la conscience et la conversion des nations (Rm. XI, 25), déroulent le plan d'un rachat de Dieu pour un retour d'exil vers la création céleste. Paul interprète la prophétie : « Alors [les fils de jus]tice éclaireront toutes les extrémités du monde, de façon progressive, jusqu'à ce que soient consommés tous les moments des ténèbres. » (Guerre I, 8).

L'apôtre s'oppose fortement à l'enseignement essénien que l'on sent tout présent dans la mission d'Apollos. La Torah est définitivement invalidée (2 Co. III, 13). Dans le for intérieur de chaque homme de foi, la lumière éclaire la vérité de l'esprit. La réplique au jugement dont l'apôtre fait l'objet prend valeur d'enseignement : « L'homme spirituel juge tout et n'est jugé par personne. » (1 Co. II, 15). Paul est, tout au moins à lui-même, cet homme « spirituel » en quête de perfection (Php. III, 12), voire déjà parfait (1 Co. II, 6) (Php. III, 15). Son élévation dans le mode de l'esprit l'écarte du jugement nécessairement injuste des hommes « psychiques » (1 Co. II, 14), attachés aux valeurs de la Torah. Ceux-ci jugent tout à partir d'un droit positif qui, quelle que soit sa lecture, demeure la pire des références : « la puissance du péché » (1 Co. XV, 56). Si Paul devait se juger lui-même pécheur, ce ne serait que parce qu'il aurait désobéi au seul impératif de sa conscience.
Le Spirituel se reconnaît à l'intelligence et au discernement de ses pensées, à la paix intérieure. Il ne peut être jugé que par le Seigneur, lors de la visite ; lorsque les mystères de Dieu seront révélés à tous (1 Co. IV, 5), c’est-à-dire le Jour de Dieu, non point « un Jour des hommes » (Ibid. 3) :

« Mais Dieu, en ses mystères d'intelligence et en sa glorieuse sagesse, a mis un terme pour l'existence de la perversité ; et au moment de la visite, il l'exterminera à jamais. Et alors la vérité se produira à jamais dans le monde ; car (le monde) s'est souillé dans les voies d'impiété sous l'empire de la perversité jusqu'au moment du jugement décisif. Et alors Dieu, par sa vérité, nettoiera toutes les œuvres de chacun. » (Règle IV, 18-20).
« L’œuvre de chacun deviendra manifeste ; car le Jour la fera voir, parce qu’elle se dévoilera dans le feu, et le feu discernera ce que vaut l’œuvre de chacun. » (1 Co. III, 13)

L’avertissement vaut pour la prédication d’Apollos ! Paul exhorte les convertis à ne rien juger, parce qu'ils n'ont pas atteint cet achèvement de leur foi que donne l'esprit. Le jugement que certains d'entre eux portent contre lui, en faveur de la sagesse d'Apollos, témoigne contre eux. Ils ne peuvent mesurer à la même aune la sagesse des hommes et la sagesse de l'esprit de Dieu (1 Co. III, 12-13). Ce sont leurs propres références que Paul retourne contre les détracteurs. Confrontés à leurs limites (Ibid. 1), ils ne pourront jamais connaître la vérité que le « Jour du Seigneur ». Paul l'oppose ironiquement à un « Jour des hommes ». Ce jour-là, « les secrets des ténèbres » (1 Co. IV, 5) seront dévoilés. En l'acception paulinienne du terme, les ténèbres ne viennent point contrarier la Torah. Au contraire, elles la fondent ! Elles contribuent à la méprise de ceux qui plient sous son joug croyant bien faire (2 Co. III, 15-16). En leur lieu obscur, les ténèbres agitent l'image sombre de la conscience humaine que le souffle de l'esprit n'a point éclairée. Elles occupent, ce lieu profond de la pensée inconsciente que l'intelligence révèle à l'homme spirituel. (Rm. XIII, 12) (2 Co. IV, 6). Elles sont comme le principe obscur des passions terrestres et des desseins contraires à la lumière évangélique.

La réflexion sur le jugement que les convertis portent envers l'apôtre s'élargit. Elle nous donne à connaître que Paul dénie à tout homme (psychique) prisonnier de l'esprit des lois, le droit de juger l'homme spirituel qui, par la puissance de la foi, s'est dégagé de l'esclavage de la légalité. Le Psychique et le Spirituel ne participent plus au même mode d'être. L'homme de foi ne peut être jugé selon les normes et les lois du monde, que l'esprit en lui rejette et hors desquelles il se conduit. Tout jugement le déclarant coupable le hisse vers les sommets célestes en dressant sa croix au devant de la foule. Il se situe à jamais en la vraie justice de Dieu, en dehors de la loi, de ses clercs et de ses anges. Il n'est justiciable d'aucun tribunal terrestre. La paix de sa conscience devient le signe de sa perfection. Plus fort, il ne peut se juger lui-même selon des règles qu'il s'imposerait (1 Co. IV, 3) sans avoir déchu de sa propre gloire, sans perdre en lui la présence de l'esprit du Christ, sans risquer de retomber en l’esprit des lois ou les ténèbres de Béliar.


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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