Le chemin de Damas


Les tribunaux sont incompétents


La loi universelle de la conscience

10 - Les tribunaux sont incompétents

ous avons déjà largement vu que les convertis ne sont pas justiciables de la Torah. Il suit l'invalidation des tribunaux hébreux, devant lesquels l'apôtre lui-même s'est trouvé appelé (2 Co. XI, 24-25). Paul leur dénie toute compétence en matière de justice (1 Co. II, 8). Nous voici en présence de juridictions qui jugent selon le droit des Hellènes ou le droit des Romains (1 Co. VI, 1). L'apôtre lui-même s'est trouvé condamné par les tribunaux des nations (2 Co. XI, 25-26, 32). Ce qui vaut pour la loi des Hébreux vaut pour les lois des Goyim. L'injustice des lois répond à l'égarement des législateurs et à la perversion de ceux qui ont en charge de faire appliquer le droit humain.

Le Deutéronome établit que Moïse institua des juges sur Israël (Dt. I, 15). Il leur donna l'ordre suivant : « Vous écouterez ce qu'il y a entre vos frères et vous jugerez avec justice ce qu'il y a entre un homme et son frère, ou son hôte. Vous ne ferez pas acception de personnes dans le jugement ; vous entendrez le petit comme le grand ; vous n'aurez peur de personne, car c'est à Dieu qu'appartient le jugement ; l'affaire qui sera trop difficile pour vous, vous me la soumettrez et je l'entendrai. » (Ibid. 16-17) (Temple LI, 11-18). Le jugement relève de Yhwh parce qu'il est prononcé selon l'objectivité de sa loi.

Les Saints jugent également les tribunaux judéens indignes de rendre la justice. Ils ont perverti la vérité de Dieu : « J'ai déclaré injustes mes juges. » (Hy. IX, 9) (Test. Lévi XIV, 6). La Communauté exilée institue ses propres tribunaux : « Qu'ils soient au nombre de dix hommes, élus par la Congrégation périodiquement : quatre pour la tribu de Lévi et Aaron, et d'Israël six ; ils devront être instruits dans les Livres de Méditation et dans les constitutions de l'Alliance, et âgés de vingt-cinq à soixante ans. » (Damas X, 4-6).

Nous trouvons dans l'Ecrit un enseignement qui semble fonder les conseils de l'apôtre : « Pas de roi ni de prince [Os. III, 4], ni de juge ni personne qui réprimande avec justice. Mais ceux qui se sont convertis du péché de J[a]c[ob], ceux qui ont gardé l'Alliance de Dieu, alors ils se parleront l'un à l'autre [Ml. III, 16] pour rendre juste chacun son frère, en soutenant leurs pas dans la voie de Dieu. » (Damas B II, 16-18). Cette précaution limite l'appel au tribunal des Dix. En effet, tout membre de la Communauté ne peut introduire « une cause contre son prochain sans l'avoir réprimandé devant témoin » (Damas IX, 3) (Mt. XVIII, 15-18). Un enseignement que nous rapprochons du conseil suivant : « Vous êtes pleins de bonté, remplis de toute science, capables de vous réprimander les uns les autres. » (Rm. XV, 14).
Le point remarquable de l'intention de l'apôtre, vient de l'absence d'institution judiciaire (1 Co. VI, 5).

« Qui de vous, quand il a un différend avec un autre, ose le faire juger par les injustes et non par les saints ? Est-ce que vous ne savez pas que les saints jugeront le monde ? Et si le monde est jugé par vous, êtes-vous indignes de juger les moindres causes ? Ne savez-vous pas que nous jugerons les anges ? combien plus les affaires de cette vie. Quand vous avez à juger des affaires de cette vie, vous faites siéger ceux dont la communauté ne fait aucun cas. Je le dis à votre confusion. N'y a-t-il donc pas un de vous, pas un sage qui puisse décider entre ses frères ? On entre en procès, frère contre frère, et cela devant des mécréants ? » (1 Co. VI, 1-6)

Les Esséniens ne tirent pas un jugement radical de la perversion de la justice. Ils fondent une nouvelle justice selon les mêmes principes de droit. Paul confirme la rupture d’avec le système du monde. Il ne peut reconnaître aucun tribunal qui objective la loi et libère la vengeance, qui crée une sorte de nœud, un rattachement, dans le réseau de la légalité. Nous ne pouvons attendre l’établissement d’une cour de justice de la part de celui qui abroge toute forme de loi positive.
Paul ne peut que donner conseil : trouvez donc un sage (1 Co. II, 6-8) parmi vous, une personne au discernement reconnu qui, de façon informelle, jugera selon le bon sens la cause que vous lui soumettrez (1 Co. VI, 5). Se présenter devant un tribunal revient paradoxalement à donner un supplément de vie à la loi extérieure. Chez les frères, qui ne sont point pour autant des Parfaits consacrés à Dieu (Rm. XVI, 2) (des « Saints » selon le terme essénien), des litiges et des conflits ne manquent hélas point de survenir. Paul appelle à choisir cet homme de référence dans la Communauté, afin qu'il rende la justice en esprit, non point selon la loi. La conscience éclairée du sage supplée la conscience enténébrée des plaideurs. Il n'est certainement pas un hiérarque, il n'est qu'un homme d'à-propos.

Dans la société paulinienne, les frères établissent des relations d'amour les uns envers les autres. Ils ne peuvent entretenir des relations légales contraires à l'idéal de la justice spirituelle que Jésus Christ révèle en dehors de la Torah et, a fortiori, en dehors de toute loi. La fin de la loi n'est envisageable que parce qu'elle coïncide avec le commencement de l'amour et de la paix, qui marquent la fin des temps. Ainsi, les membres de la communauté ne doivent-ils pas s'engager dans des procès, pire encore, dans des procédures qui mettent deux adhérents en conflit. Ce juridisme qui perdure, témoigne d'une incompréhension de l'annonce paulinienne et d'un attachement tenace à l'esprit des lois. Pourtant, le choc révélateur de l'exécution de Jésus Christ, doublement jugé par les Judéens et les Romains, en une connivence légale et bien comprise, a désacralisé la Torah et invalidé à jamais la loi de l'Empire.

Les Saints jugeront le monde, les anges et les hommes (1 Co. VI, 2-3). L'idée se retrouve notamment dans la Sagesse de Salomon : « Aimez la justice, vous qui êtes juges de la terre. » (Sg. I, 1) ; « [Les justes] jugeront les nations et domineront sur les peuples, et le Seigneur régnera sur eux pour les siècles. » (Sg. III, 8) (Dn. VII, 22) (voir Mt. XIX, 28 : les douze jugeront les douze tribus d’Israël). L’idée est reprise dans le Livre d'Hénoch : « Et les rois et les puissants périront en ce temps et ils seront livrés aux mains des justes et des saints. » (I Hén. XXXVIII, 5) (1 Co. XV, 25) ; « Je les livrerai (les rois de la terre et les puissants, maîtres de l'aride) aux mains de mes élus. Comme de l'herbe dans le feu, ils brûleront sous le regard des saints. » (1 Hén. XLVIII, 9) (voir Ex. XV, 6-7). Nous trouvons encore dans l'enseignement de la Communauté : « C'est par l'instrument de ses élus que Dieu rendra le jugement de toutes les nations. » (Com. Ha. V, 4) (Mt. XIX, 28).

C'est dire que la vraie justice, que détiennent en conscience les Parfaits, regarde le monde de haut. Il est des anges du ciel (Ga. I, 8), des anges de Dieu (Ga. IV, 14), des anges de Satan (Rm. VIII, 38) (2 Co. XII, 7), des anges de Satan déguisés en anges de Dieu (2 Co. XI, 14), des anges qui ont prescrit la Torah (Ga. III, 19). Les anges de Satan font partie de la société des hommes ; ils sont ensemble « le monde » (1 Co. IV, 9). Les anges peuvent être pensés comme les fils d'Elohim : « Quand les hommes commencèrent à se multiplier à la surface du sol et que des filles leur naquirent, il advint que les fils d'Elohim s'aperçurent que les filles des hommes étaient belles. Ils prirent donc pour eux des femmes parmi toutes celles qu'ils avaient élues. » (Gn. VI, 1-2) (voir la chute des anges en 1 Hén. VI-VIII).

Lorsque l'apôtre rétorque que les Saints jugeront le monde, c'est bien parce que, dans l'instant, c'est le monde, constitué par les anges autant que par les hommes, qui juge les Saints, jusqu'à les condamner à mort (1 Co. IV, 9). Les hommes édifient les tribunaux, tandis que les anges inspirent l'esprit des lois. Comme ils ont prescrit la Torah (Ga. III, 19) (Jub.), les anges ont aussi prescrit les lois des Goyim (2 Hén. XIX, 5). « Le chef de Javan » est préposé à l'Empire Hellène (Dn. X, 21). Mais cela, même les Hébreux le savent.

Les plaideurs ruinent l'annonce de l'évangile. Comment prêter foi à la parole de Dieu qui abroge la loi, quand les adhérents eux-mêmes (l'on n'ose dire les convertis) étalent devant le monde un comportement si contraire à l'idée que Paul attend qu'ils propagent ? L'apôtre donne alors un meilleur conseil : ne réclamez point ce que vous croyez encore comme votre dû (1 Co. VI, 7) (Mt. V, 40). Même l'arbitrage d'un sage est un regain de loi. Nous retrouvons également dans le Livre des secrets d'Hénoch : « Perdez votre or et votre argent pour votre frère, pour que vous receviez un trésor non selon la chair au jour du Jugement. » (2 Hén. L, 4). Les Memoria de Matthieu ajoutent : « Seigneur, combien de fois mon frère va-t-il pécher contre moi, et moi lui remettre ? Jusqu'à sept fois ? Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu'à sept fois mais jusque soixante-dix fois sept. » (Mt. XVIII, 22).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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