Le chemin de Damas


La légalité n'est pas justice


La loi universelle de la conscience

8 - La légalité n'est pas justice

sraélite de race, fidèle aux interprétations de la Torah orale (pharisienne), zélé jusqu’à faire entrer chacun dans le rang, irréprochable dans la pratique de la Torah écrite : autant de qualités néfastes qui ont éloigné Paul de la vérité et du salut (Php. III, 5-7). Jusqu’au jour de la prise de conscience et de la conversion : « J'ai tout mis au détritus et tout estimé comme des déchets, afin de gagner le Christ et qu'on me trouve en lui non pas avec ma propre justice légale, mais celle de la foi au Christ, la justice qui vient de Dieu par la foi. » (Php. III, 8c-9).

L'alliance de Yhwh assure la sauvegarde de la race d'Abraham (Gn. XV, 5 ; XVII, 7, 9). Elle est confirmée par la promesse faite à Isaac (Ibid. 19). Israël est « une race bénie et sainte » (Jub. XXV, 18). Lorsque Paul se prévaut du caractère racial, il signifie qu'il a le droit de participer à l'alliance avec Dieu, selon les termes de la Torah. Ne point user de ce privilège (Damas XIV, 4) constitue a fortiori un témoignage de vérité évangélique. Paul ajoute à son argumentaire qu'il a autorité à juger de la valeur de la tradition, puisqu'il connaît la « pseudo » science des Pharisiens 1.

La sincérité de sa conversion est remarquable du fait de son engagement antérieur contre les hérétiques, en faveur de l'autorité judéenne. Il est notoire que Paul persécutait « la Communauté » (Php. III, 6). La signification de ce dernier terme est tout à fait lisible pour les Philippiens, en dépit du fait que plusieurs communautés se dessinent dans l'histoire naissante de l'idéologie nouvelle (1 Co. I, 12). La Communauté paulinienne n'est pas la Communauté nazaréenne (Rm. XV, 20) et l'on ne voit pas qu'il puisse parler de cette dernière comme « la » Communauté sans dévaloriser sa propre mission. L'adresse de la Lettre aux Philippiens nous laisse entendre que l’apôtre écrit à une assemblée de la Communauté des Saints, qui reçoit l'évangile du Christ (Php. I, 1). L'apôtre s'adresse en effet aux Saints « en Jésus Christ » (Php. I, 1), par différence, probablement, avec les Saints demeurés fidèles au Maître de Justice. Notons qu'il défait le protocole essénien (qui perdure) en citant en dernier, évêques et ministres (Règle VI, 12) (Damas XIII, 7-13).

La principale mission de persécution qui ait été donnée à Paul (selon les sources connues) l'amena à Damas, à la poursuite de « ceux qui sont sortis du pays de Juda et se sont exilés au pays de Damas » (Damas. VI, 5) ; « Ceux qui sont entrés dans la Nouvelle Alliance au pays de Damas. » (Ibid. 19). Chassé de sa terre « comme l'oiseau de son nid » (Hy. IV, 8-9), exilé à Damas, le Maître de Justice eut d'abord à se garder du roi : « Et tu as mis [mon âme, pour le juge]ment, au milieu des lions destinés aux fils de la faute, des lions qui brisent les os des forts et qui boivent le sa[ng] des vaillants. Et tu m'as placé dans un lieu d'exil parmi des pêcheurs nombreux qui étendent un filet [Damas IV, 15] sur la face des eaux (les commandements) et (parmi) les chasseurs (mandés par Yhwh) contre les fils de perversité (les Judéens). Et là, pour le jugement, tu m'as fondé, et tu as fortifié dans mon cœur le secret de vérité ; et c'est d'ici qu'(est venu) l'Alliance vers ceux qui la cherchent. » (Hy. V, 6-9).

Une même cause produisant de mêmes effets, la conversion de Paul lui attira un identique traitement que celui du Juste, de la part de l'autorité de Damas (2 Co. XI, 32). L'on est autorisé à penser que le zèle persécuteur de Paul a pris les Esséniens pour cible, accessoirement les Nazaréens disciples de Jésus qui leur demeurent encore très proches, mais dont rien ne dit aussi clairement qu'ils étaient exilés à Damas. Peu de chose semble en effet séparer les deux communautés avant que ne soit exécuté le Maître de Justice et que Jésus ne gagne de nouveaux partisans (Mt. XVI, 23 ; XX, 21). Pour la justice judéenne le danger de subversion est identique.

Aux persécutions s'est probablement ajouté le schisme : « Et moi, je fus en butte aux of[fenses de] mes [ad]versaires, un objet de querelle et de dispute pour mes compagnons, un objet de jalousie et de colère pour ceux qui étaient entrés dans mon Alliance, un objet de murmure et de critique pour tous ceux que j'avais rassemblés. Et [tous ceux qui man]geaient mon pain, contre moi ils ont levé le talon. » (Hy. V, 22-24). Le lecteur assidu des courriers de l'apôtre et des Hymnes du Juste, reste frappé par le lien qui les tresse, les noue, les sépare, par les ambiguïtés, les reprises, les contradictions, les oppositions. Une dialectique se dévoile en deux écrits qui s'embrassent, se répondent, se disputent et souffrent l'un de l'autre.

Il semble que Paul fasse le tour de la société religieuse qui l'environne (Php. III, 5-6). Après avoir affirmé sa légitimité de fils d'Israël, qui le situe dans la tribu de Benjamin, (destinataire d'un Testament particulièrement favorable à une interprétation paulinienne (Test. Ben. XI, 1-5), celle-ci est accusée d'avoir attribué la loi à Moïse et non à Dieu (Ant. bib. XXV, 13)), Paul témoigne tour à tour de sa connaissance de la Torah orale dont les Pharisiens sont les bâtisseurs ; de son engagement politique auprès de l'autorité sadducéenne (ou boétusienne) ; de la rigueur légale qui rappelle la pratique des Saints : « De nulle maxime de la loi ils ne sortiront » (Règle IX, 9) (Mt. V, 18). La justice de la foi vient contredire la justice légale. Que la Torah ne procède pas d'un principe divin découle de ce que la justice qui lui est opposée est proclamée comme la justice « qui vient de Dieu » (Php. III, 9). Paul propose un renversement de la pensée hébraïque et plus généralement, un retournement des valeurs mondaines qu'elle sacralise. Le sens d'une histoire, dont chaque événement marque l'intégration de l'homme à l'unité du peuple, par dévotion à la légalité sacrée, compromet irrémédiablement le devenir de l'individu en quête d'espérance et de vie éternelle. Le livre des Jubilés dresse un panorama de l'histoire du monde dont Israël, nullement l'homme, n'occupe le centre :

« Moïse fut sur la montagne quarante jours et quarante nuits, et le Seigneur lui montra ce qui (fut au) commencement. Il lui révéla aussi ce qui adviendrait, le récit complet de la répartition légale et certifiée, de tous les temps. Il dit : "Dispose ton cœur à recevoir toutes les paroles que je te dirai sur cette montagne, et écris-les dans un livre, afin que les générations puissent voir que je ne les ai pas abandonnées, malgré tout le mal qu'ils ont commis en transgressant les ordonnances que j'édicte entre moi et toi, aujourd'hui, sur le mont Sinaï, pour les générations. Quand tout cela leur adviendra, ils devront reconnaître que je suis plus juste qu'ils ne le sont dans tous leurs jugements et dans toutes leurs actions. Ils devront reconnaître que j'ai vraiment été avec eux. Et toi, écris pour toi tout ce discours que je te fais connaître aujourd'hui, car j'ai connu leur nature rebelle et leur nuque raide, avant même que je les fasse entrer dans le pays que j'ai promis à leurs pères. » (Jub. I, 4-7).


Yhwh instruit Moïse sur le commencement, le déroulement et la fin des temps. L'histoire s'inscrit en une légalité « certifiée » (Ibid. 4). L'alliance est un contrat, dont le déroulement de l'histoire constitue l'enjeu, depuis la promesse faite à Abraham (Ibid. 7) jusqu'à la construction du Temple éternel (Ibid. 17). L'histoire naît de ce que les hommes n'obéissent pas à la légalité des actes et du temps. Par son mouvement, elle mesure l'écart entre la volonté du Créateur et le dérangement de l’œuvre naturelle. L'histoire ne cessera que le Jour venu, lorsque le monde retournera à la conformité du temps et à la juste répartition de la terre, sous le règne lumineux de l'unique Dieu d'Israël. Alors, les astres ne compteront plus le temps, la nuit ne succèdera plus au jour.

Paul chamboule le calendrier en ouvrant la voie de l'éternité céleste. Fin de l'histoire ! Il choisit de prendre sa liberté et d'assumer son propre destin. Le converti paulinien s'écarte du peuple pour intégrer une communauté d'hommes revêtus d'une personnalité céleste (Rm. IX, 26) (2 Co. VI, 16). L'organisation des nations pour une attribution des terres conforme au plan divin (Jub. VIII, 10-IX, 15), le progrès vers l'accomplissement de la Torah, bref, la réhabilitation de la création devient une vaine prétention. Le zèle pour l'ordre établi en vue d'une espérance terrestre s'apparente à un travail de « chien » dressé à la garde du troupeau, pour reprendre la brebis libérée (Php. III, 2). Marcher dans la légalité, proclame l'apôtre, consiste à vivre dans l'injustice (Ibid. 6-7). La première responsabilité du converti en quête de perfection, consiste à couper les ponts qui le relient encore aux valeurs du monde et à la société qui l'entoure (Ibid. 8). La fidélité au Christ paulinien est incompatible avec la poursuite d'une valorisation mondaine de la personnalité et la recherche d'une réputation (1 Co. I, 28). L'esprit seul édifie la personne, selon une sagesse qui n'est point de ce monde.

La rupture paulinienne avec le courant essénien est établie : « Tous ceux qui sont entrés dans le Conseil de sainteté, ceux qui marchent dans la perfection de voie selon ce qu'il a prescrit, tout homme d'entre eux qui transgressera un point quelconque de la loi de Moïse, délibérément ou par relâchement, on le chassera du Conseil de la Communauté, et il ne reviendra plus ; et nul d'entre les hommes de sainteté ne se mêlera à ses biens ni en son conseil en aucune chose. » (Règle VIII, 21-23) (Mt. V, 19). Pour Paul, la révélation du salut aux nations participe à la fin des temps que le Christ inaugure. L'abrogation de la Torah en est la conséquence nécessaire :

« [Abraham, Isaac et Jacob] nous ont donné tout cet héritage en ces mots : gardez les commandements de Dieu, jusqu'à ce que le Seigneur révèle son salut à toutes les nations. » (Test. Ben. X, 5)

« Car le Seigneur suscitera quelqu'un de Lévi, en tant que grand prêtre, et de Juda, en tant que roi, Dieu et homme. C'est lui qui sauvera toutes les nations et la race d'Israël. » (Test. Sim. VII, 2)


Il faut comprendre que les deux Messies attendus revêtent, pour l'un, la personnalité divine, pour l'autre, la personnalité humaine. Dans cette perspective, Jésus Christ, reconnu comme « le roi des Juifs » (voir Mt. XXVII, 37), ne peut figurer que la part de l'homme. L'on ne voit pas à qui aurait été dévolue la part de Dieu, sinon au Maître de Justice (Jean le Baptiste).

Si l'on nous permet une hypothèse de recherche, il serait fort intéressant de considérer sous cet angle l'antagonisme 2 entre Jean le Baptiste (le Juste) (Mt. XXI, 26) et Jésus le Nazaréen, en rappelant que Jean était connu comme descendant d'Aaron. Son père, Zacharie, est présenté comme prêtre de la classe sacerdotale d’Abia (ou Abiyya), l’une des vingt-quatre classes établies au temps de David. Sa mère, Elisabeth, est considérée comme issue de la grande famille sacerdotale d’Aaron, dont elle porte le nom de la femme (« Elichéba ») (Lc. I, 5) (voir Damas B I, 11). L'on attribuait parallèlement à Jésus une ascendance davidique (Lc. III, 31).

Etabli comme l'unique Messie après l'exécution de Jean, Jésus réunit les deux personnalités (les deux parts) et devint à la fois « Dieu et Homme » (Test. Sim. VII, 2) (Rm. IX, 5) : “Si la prêtrise lévitique, sur laquelle, repose la loi donnée au peuple, avait atteint la perfection, quel besoin que se lève encore un autre prêtre à la manière de Melkisédeq (Jésus) et non dès lors à la manière d’Aaron (Jean ou le Maître de Justice) ? » (Hé. VII, 11).


1 (Traduction française) Ephraïm E. Urbach : Les sages d’Israël, conceptions et croyances des maîtres du Talmud (Ed. Verdier / Ed. Cerf, Lagrasse / Paris 1996)

2 Joan E. Taylor : John the Baptist Within Second Temple Judaïsm (SPCK Holy Trinity Church, London 1997) ; Laurent Guyénot : Jésus et Jean Baptiste, Enquête historique sur une rencontre légendaire (Imago Exergue, Chambéry 1999). (VII, 1).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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