Le chemin de Damas


L'esprit de vérité


La loi universelle de la conscience

7 - L'esprit de vérité

'Hébreu juge l'Hellène à l'aune de sa propre loi. Tirant gloire de sa connaissance de la Torah, il ne voit pas qu'au regard de la loi de l'esprit, dont tout homme intelligent connaît l'impératif en sa conscience (Rm. II, 15), il est blâmé de sa méchanceté, de son avidité, de ses délations, de ses calomnies autant que le Goy peut l'être (Rm. I, 28-29), quel que soit son zèle pour la Torah et, probablement, à cause de ce zèle. Or, Dieu ne juge point les hommes selon la Torah, mais selon sa loi, dont on voit bien que certains parmi les Hellènes ont une connaissance vraie. Par conséquent, elle est accessible à toute pensée intelligente (Rm. I, 19-20). Cela n'empêche pas l' « intelligence réprouvée » (Rm. I, 28) que Paul décline en l'attribuant aux Hellènes. Elle rejoint le penchant à l'hypocrisie légale propre aux Hébreux : la « fourberie », dit Paul (2 Co. IV, 2). L'auteur des Hymnes donne à sa façon une peinture des Judéens : « Et eux, ce sont les hypocrites ; ce sont des projets de Bélial qu'ils conçoivent, et ils te cherchent d'un cœur double, et ils ne sont pas fermes dans la vérité. Une racine produisant des fruits empoisonnés et amers se trouve en leurs pensées, et c'est avec l'obstination de leur cœur qu'ils enquêtent ; et ils t'ont recherché parmi les idoles, et ce qui les fait trébucher dans le péché, ils l'ont mis devant leur face ; et ils sont entrés pour te rechercher d'après la prédiction des prophètes de mensonge, eux qui sont séduits par l'erreur. » (Hy. IV, 13-16). Nous retrouvons la même veine à la lecture des Memoria de Matthieu (Mt. XXIII).

Il n'est pas dans notre intention de chercher à discerner qui l’on désigne sous les traits du « prophète de mensonge ». Notons cependant que l’auteur des Hymnes reproche à « ceux qui ont fait défection de l'Alliance » (Hy. IV, 19) d'avoir changé l'eau de la loi en vin de l'ivresse (Ibid. 11-12) (voir Mt. XI, 18-19). Ils ont quitté la Communauté en affirmant que la connaissance du Maître de Justice n'était point vraie, que la voie aplanie dans le désert n'était point la bonne (Hy. IV, 18). L'expression se trouve également au pluriel : « les prophètes de mensonge » (Ibid. 16). L'on sait d'eux qu'ils proclament « l'erreur » en grec (voir Ac. VI, 14) : « Dans une langue étrangère, ils parlent à ton peuple ». (Hy. IV, 16). Par ailleurs, les Memoria de Matthieu donnent les « faux prophète » pour des « loups rapaces » (Mt. VII, 15), selon l'expression de Gn. XLIX que l'on retrouve en Test. Ben. XI, 1.

Le flatteur s'accorde pour le moins un avantage conséquent : il connaît la loi de Moïse (en l'interprétation qu'il lui donne) (Mt. XXIII, 2). S’il y contrevient, il sait comment obtenir réparation et pardon, selon les rituels consacrés. Il est écrit : « Ils n'avaient pas foi en son alliance. Et lui, clément [et miséricordieux], pardonnait la faute, il n'exterminait pas, il retenait bien souvent sa colère et ne réveillait pas toute sa fureur. » (Ps. LXXVIII, 37-38). Le flatteur se fie en la miséricorde de Dieu, en « sa patience » et en sa « générosité » (Rm. II, 4). Il s'est donné une façon légale de pécher.

La miséricorde (« rahamim ») est un attribut de Yhwh. Celui-ci n'efface pas le péché. Il minimise la peine de celui qui le craint. Il crie à Moïse sur le Sinaï : « Yhwh, Yhwh est un Dieu clément et miséricordieux, lent à la colère et abondant en véritable bienveillance, gardant bienveillance à la millième génération, supportant faute, transgression et péché, mais sans les innocenter, punissant la faute des pères sur les fils et sur les fils des fils jusqu'à la troisième et jusqu'à la quatrième génération. » (Ex. XXXIV, 6-7). Les Psaumes donnent l'explication suivante : « Yhwh est clément et miséricordieux, lent à la colère, abondant en grâce, il ne dispute pas à perpétuité, il ne garde pas rancune à jamais, il n'agit pas envers nous selon nos péchés et il ne nous traite pas d'après nos fautes (...) Sa grâce l'emporte pour ceux qui le craignent (...) Il éloigne de nous nos transgressions. Comme un père a compassion de ses fils, ainsi Yhwh a compassion de ceux qui le craignent. » (Ps. CIII, 8-13).

L'apôtre rejette l’architecture du droit positif. Le jugement, Dieu seul le portera « le Jour de colère » (Rm. II, 5). Sans appel, il rendra « à chacun selon ses œuvres » (de l'esprit de vie ou de la loi de mort) (Ibid. 6). Rapprochons de ce verset une semblable malédiction lévitique : « Maudit sois-tu en toutes les œuvres de ton impiété coupable ! » (Règle I, 5) ; « Maudit sois-tu, sans miséricorde, selon les ténèbres de tes œuvres ! » (Ibid. 7).

Paul adresse son discours à des Hébreux venus chercher à Rome la paix des puissants (Flavius Josèphe, premier parmi les collaborateurs exilés à Rome, ne dit-il pas que, parmi les quatre philosophies, celle des Esséniens est « la plus parfaite de toutes » ? (La Guerre des Juifs contre les Romains XII). Il l’adresse à des Romains attirés par l'orientalisme hébraïque des Esséniens et des Nazaréens, voire des Pharisiens (Mt. XXIII, 15). Il en appelle à l'argument du pathos, comme à un lieu des Ecritures qui n'a pas nécessairement un sens eschatologique mais qui doit susciter la crainte de tous : « Le Jour de la colère » (Rm. II, 5).

En Isaïe, « le Jour de Yhwh » s’abat un châtiment divin particulier. Il prend la forme d'une dévastation d'Israël par les Mèdes (Is. XIII, 6). En Sophonie, « le Jour de la colère de Yhwh » doit consister en une réorganisation géopolitique et en une purification d'Israël et des nations circonvoisines (So. I, 14-18 ; II, 2-3). En Lamentations, le « Jour de son ardente colère » correspond au sac de Jérusalem par les Perses suivi de l'exil à Babylone (Lm. I, 12). Ainsi, « le Jour de colère » est le moment d'un châtiment de Dieu pour les péchés d'Israël : « Jérusalem a beaucoup péché. » (Lm. I, 8) ; « Le Jour de Yhwh, la fureur de l'ardente colère, pour mettre le pays en désolation et en exterminer les pécheurs. » (Is. XIII, 9) ; « Ses prêtres ont profané ce qui est saint, ils ont violé la loi. » (So. III, 4). Ce châtiment, auquel correspond ici ou là un jour de colère, est toujours un châtiment pour infidélité à Yhwh et violation de la Torah. Paul use du vocabulaire prophétique. Il en abuse, puisqu'il affirme que le jugement de Dieu ne procède plus du droit. Paradoxalement, Paul devrait être le premier à craindre ce Jour de colère, lui qui ne pratique plus la Torah (Php. III, 5-9) ! Ce jour d'apocalypse est repris et théorisé par l'enseignement essénien. La lecture des rouleaux de la Communauté des Saints nous aiguille vers un sens plus précis de la pensée :

  • « Car ceux-là n'ont pas été comptés dans son Alliance ; car ils n'ont pas enquêté et ils ne l'ont pas recherché en ce qui concerne ses préceptes en vue de connaître les choses cachées dans lesquelles ils s'étaient égarés de façon coupable ; et les choses révélées, ils les ont traitées avec insolence, afin que montât la colère en vue du jugement et que s'exerçât la vengeance par les malédictions de l'Alliance et que s'accomplissent contre eux des jugements grandioses pour l'extermination éternelle, sans qu'il y ait un reste ! » (Règle V, 11-13).
  • « Mais la dureté de ton cœur inconverti t'amasse de la colère pour le jour de colère, quand se dévoilera le juste jugement de Dieu qui rendra à chacun selon ses œuvres. » (Rm. II, 5-6).

Les perspectives du jugement sont les mêmes, sauf que chacun entend la loi d'une façon tout à fait contraire. Au point que pour l'apôtre, la colère s'abat sur les Hébreux zélateurs de la Torah, tandis qu'elle épargne les Hellènes qui discernent la loi de Dieu en leurs consciences (Ibid. 13-16). La confrontation d'Israël et des nations, lors du « juste jugement de Dieu » (Ibid. 5), s'éclaire particulièrement si l'on porte un regard sur le Testament de Benjamin : « Le Seigneur jugera d'abord Israël (...) Alors, il jugera toutes les nations. » (Test. Ben. X, 8-9) ; que l'on rapproche de : « Juif d'abord et aussi (...) Grec. » (Rm. II, 9-10) ; « Il fera accuser Israël par ceux qu'il aura choisis d'entre les nations » (Test. Ben. X, 10) (Mt. VIII, 11-12) ; qui appelle : « [Les nations] montrent l’œuvre de la loi (spirituelle) inscrite dans leurs cœurs. » (Rm. II, 15). L'on doit en effet comprendre qu'il est dans les nations des hommes justes qui seront sauvés sans pour autant connaître la Torah, ou plutôt, parce qu'ils l'ignorent (Ibid. 14).

Notons bien que la doctrine essénienne, selon laquelle les nations seront sauvées, signifie toujours qu'il s'agit de la part convertie à la loi de Moïse, en même temps qu'à la « Nouvelle Alliance ». Ce dernier point leur donne l'avantage sur les Judéens : « Il arrivera qu'au temps de l'iniquité d'Israël, s'écartant d'eux, le Seigneur passera aux nations qui font sa volonté, car aucun ange n'est semblable à lui. Son nom sera en tout lieu d'Israël et parmi les nations, Sauveur. » (Test. Dan V, 6-7).

La vérité exprime toujours l'exactitude de la loi conformément à la volonté de Dieu. La question n'est donc pas de savoir ce qu'est la vérité, mais ce qu'est la loi ; sachant que « les hommes de vérité (sont) ceux qui pratiquent la loi » (Com. Ha. VII, 11). Tout comme la Règle de la Communauté (Règle I, 1), le Livre des Bénédictions adresse son enseignement « pour l'homme in[telligent] » (Bénéd. III, 22), c'est-à-dire, pour celui qui est animé, par l'esprit saint, de la volonté de chercher Dieu dans la loi, ou encore, de se conduire selon le véritable droit (Règle I, 2-3). Dieu a élu les Saints « pour affermir son Alliance à [jamais] [et pour é]prouver toutes ses ordonnances au milieu de son peuple et pour les instruire selon ce qu'il a prescrit, et qui ont institué dans la vérité [son Alliance] et pris soin dans la justice de tous ses préceptes et ont marché selon ce qu'il veut. » (Bénéd. III 23-25).

La vérité paulinienne est autre, même si elle ménage toujours les Saints pour mieux leur emboîter le pas dans les attaques contre les Judéens. (Rm. II, 17-24). L'on comprend que Paul cherche à atteindre la Torah dans sa pratique pharisienne que les Esséniens et les Nazaréens réprouvent unanimement. Il pense faire avancer l'idée que la loi intérieure supplante déjà la Torah. L'apôtre ne peut donner pour preuve de vérité de la loi de l'esprit que le témoignage de sa propre conscience : « Je dis la vérité dans le Christ, je ne mens pas, ma conscience m'en est témoin dans l'esprit saint. » (Rm. IX, 1).

La difficulté de Paul vient de ce que la preuve de la vérité ne s'établit jamais, en Israël, que par la loi et les prophètes. « R. Siméon b. Gamaliel disait : « Le monde a trois fondements : la justice, la vérité, la paix, suivant qu'il est dit (Za. VIII, 16) : "Jugez en vos portes suivant vérité, jugement et paix." » (Pirqé Avot I, 18). Lorsque le droit est exact, la légalité conforme, alors la justice est vraie. La paix sociale règne par accord de tous sur l'interprétation (pharisienne) de la loi. L'écrit donne à l'acte sa crédibilité, les signes scellent son authenticité. Autre, la vérité paulinienne !


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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