Le chemin de Damas


La loi de l'esprit est déjà acquise


La loi universelle de la conscience

5 - La loi de l'esprit est déjà acquise

'affirmation « Moïse écrit » (Rm. X, 5) (voir Ant. Bib. XII, 10) peut donner le sentiment d’une double dépréciation de la Torah. D’une part, la parole que le Lévitique met dans la bouche de Yhwh semble renvoyée au médiateur (Lv. XVIII, 1, 5). D'autre part le mode écrit est souligné, tandis que, « dégagés de la loi » (Rm. VII, 6), les convertis ne sont plus soumis à « l'ancienne lettre » (Ibid.). En outre, Paul enlève le sens fort et immédiat d'une cause produisant son effet : la pratique de la Torah contre la vie (terrestre) (voir Dt. XXX, 16d). L'effet du zèle devient contraire, puisque « la lettre tue » (2 Co. III, 6). Néanmoins, la référence à l’écrit de Moïse se retrouve dans le Livre des Jubilés : « Il (le Seigneur) dit (à Moïse) : Dispose ton cœur à (recevoir) toutes les paroles que je te dirai sur cette montagne, et écris-les dans un livre. » (Jub. I, 5). Paul n’a nul besoin de justifier que Moïse écrive, parce que ses interlocuteurs sont empreints de la tradition essénienne. Ils connaissent la forme et le contenu du Livre des Jubilés. Rappelons que dans la tradition Pharisienne, Moïse reçut, au contraire, une Torah orale (Pirqé Avot I, 1), en complément de la Torah écrite par la main de Dieu.

Du fait qu'il attribue les paroles de la Torah à Moïse et non à Dieu, Paul peut jouer plus sûrement sur l’interprétation prophétique du message. Moïse écrit vainement une loi extérieure, tandis que Dieu dit une loi intérieure au cœur des hommes. En utilisant une nouvelle fois l'ambiguïté du terme loi, l’apôtre choisit d'interpréter l'incontournable Moïse : l'on ne peut dire « vivre par la pratique de la loi » (Rm. X, 5) que si l'on entend « de la loi spirituelle » (Ibid. 10). L'on sait, en effet, que personne n'est justifié par la pratique de la Torah (Rm. III, 20), que la Torah ne fait point vivre (Ga. III, 21), que nul ne peut pratiquer la Torah sans courir au péché et à la mort (1 Co. XV, 56) (voir Test. Iss. VII, 1). Dès lors, seule l'obéissance à « la loi de l'esprit de vie » (Rm. VIII, 2) peut donner l'immortalité ou la vie éternelle (Ibid. 2-3).

Ainsi, Paul en vient à affirmer, contre toute évidence, que le législateur lui-même a annoncé la fin de la législature, parce qu'il savait que le commandement ne pourrait être suivi (Ga. III, 10) que le jour où d'un principe objectif il se trouverait transmué en une loi subjective (Rm. X, 10). L'art de la rhétorique paulinienne découvre Moïse comme le prophète de la fin de la Torah ! S'adressant à des zélateurs de la loi, l'apôtre ne peut éviter les références. Il lui reste à les utiliser favorablement dans son argumentation.

La Torah s'annonce comme la condition sine qua non de la vie d'Israël : « Vous observerez mes préceptes et mes sentences : l'homme qui les exécute vit par eux. » [Lv. XVIII, 5] ; « Vois ! J'ai mis aujourd'hui devant toi la vie et le bien, la mort et le mal. Ce que je te commande aujourd'hui, c'est d'aimer Yhwh, ton Dieu, de marcher dans ses voies, d'observer ses commandements, ses préceptes et ses sentences. Alors tu vivras et tu te multiplieras ; Yhwh, ton Dieu, te bénira dans le pays où tu entreras, pour le posséder. Mais si ton cœur se détourne et que tu n'écoutes pas, si tu te laisses entraîner, si tu te prosternes devant d'autres dieux et que tu les serves, je vous déclare aujourd'hui que vous périrez sûrement, vous ne prolongerez pas vos jours sur le sol où, en passant le Jourdain, tu vas entrer, pour le posséder.
J'en atteste aujourd'hui contre vous les cieux et la terre : j'ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction ! Mais tu choisiras la vie, afin que tu vives, toi et ta race, en aimant Yhwh, ton Dieu, en écoutant sa voix et en t'attachant à lui, car c'est là ta vie, et la prolongation de tes jours, tant que tu habiteras sur le sol que Yhwh a juré à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob, qu'il leur donnerait ! »
(Dt. XXX, 15-20). La Torah a vocation à constituer le peuple, à maintenir sa personnalité séparée. Dieu, la terre et la loi sont les conditions objectives de son existence.

L' Ecrit de Damas donne l’image de la loi, telle le puits dans le désert qui donne l'eau pour la vie (Damas VI, 4). Les Saints ont cherché la loi comme l'on cherche l'eau. Le Maître de justice est le législateur. La métaphore du bâton du sourcier le présente comme l'outil par lequel Dieu enseigne la loi à celui qui la cherche (Ibid. 7), le « témoin entre [Dieu] et [son] peuple » (Ant. Bib XIX, 11). L'image amène l'idée que la loi se cherche et se trouve, bien qu'elle soit donnée (voir Mt. VII, 7-8 : « Cherchez et vous trouverez » et 12 : « C’est cela la loi et les prophètes. » A rapprocher de Règle I, 3). Paul renverse l'idée que la loi de Moïse donne la vie. Ce n'est point de cette loi-là qu'ils étanchaient leur soif, mais d'un breuvage spirituel, car la roche d'où la source sourdait était le Christ (1 Co. X, 4).

Tout en affirmant la contrariété entre la justice de la loi et la justice de la foi, Paul poursuit la recherche de son argumentation dans les lieux de l'adversité. Il interprète les paroles de Yhwh, de telle sorte que le sens des termes « justice » et « vivre » (Rm. X, 5) n'est plus celui de l'actualité terrestre. Il glisse vers l'idéal de la pensée désincarnée. L'on voit que le salut individuel ne reprend rien de la signification objective de la vie sauve pour le peuple, telle qu'il faut bien la comprendre en Dt. XXX 15-20. Pas davantage le sens spirituel de la loi paulinienne ne peut se confondre avec la disposition à observer la Torah en simplicité (Rm. X, 6-7) :

« Car ce commandement que je te commande aujourd'hui, il n'est pas impossible pour toi et il n'est pas inaccessible, il n'est pas dans les cieux pour qu'on dise : "Qui montera aux cieux pour nous, le prendra pour nous, et nous le fera entendre, afin que nous le pratiquions ?" Et il n'est pas au-delà de la mer, pour qu'on dise : "Qui passera pour nous au-delà de la mer, le prendra pour nous, et nous le fera entendre, afin que nous le pratiquions ?" Car tout près de toi est la parole, dans ta bouche et dans ton cœur, pour la pratiquer. » (Dt. XXX, 11-14).
« Or la justice de la foi déclare ceci : Ne dis pas dans ton cœur : qui montera au ciel ? C’est faire descendre le Christ, ou : qui descendra dans l'abîme ? c'est faire monter le Christ d'entre les morts. Que dit-elle donc ? Près de toi est la parole, dans ta bouche et dans ton cœur, et c'est la parole de la foi que nous prêchons. » (Rm. X, 6-8).

Relevons l'affirmation selon laquelle la justice de la Torah reste tout à fait accessible (Dt. XXX, 11). Le pratiquant zélé qui porte les commandements en sa bouche et en ses pensées n'a nul besoin de remuer ciel et mer pour savoir ce que doit être effectivement sa pratique de la Torah (Ibid. 12-13). Paul altère le sens des Ecritures qu'il cite en reprenant différemment l'image du Deutéronome : nul besoin, dit-il, que le Christ monte au ciel ou descende aux enfers pour nous amener la loi de la foi (Rm. X, 6-7). Paul met le Christ en scène, parce que ses adversaires Nazaréens ou Esséniens attendent, du Messie ou des Messies, une apothéose légale autant que royale : « C'est le Germe de David qui se lèvera avec le Chercheur de la loi (et) qui [trônera] à Si[on à la f]in des jours, ainsi qu'il est écrit : "Je relèverai la hutte de David qui est tombée » ; cette hutte de David qui est tombée, (c'est) celui qui se lèvera pour sauver Israël. » (Flor. I, 11-13). N'attendons pas que le Christ revienne pour annuler la Torah et inaugurer la loi de l'esprit, dit Paul. La simplicité du choix est maintenant à notre portée.

Reportons-nous au Testament de Benjamin. La prophétie du patriarche (étant entendu qu'il est plus aisé de prophétiser lorsque les événements se sont déjà produits) annonce que la dynastie benjaminite ne régnera plus, après que le roi Saül sera détrôné par le roi David et que celui-ci instaurera la nouvelle dynastie judéenne. Elle prévoit que le Temple appartiendra cependant au lot de Benjamin (voir Jos. XVIII, 28), jusqu'à ce que la glorieuse Maison de Yhwh reçoive le rassemblement des douze tribus d'Israël et les nations converties à la fin des temps. C'est à ce moment là précisément que « le Seigneur [enverra] son salut par la visite d'un prophète unique » (Test. Ben. VIII, 2). Il apparaît suffisamment clair que ce personnage attendu revêt, pour les uns, la figure du Maître de justice revenu dans toute sa gloire, pour les autres, celle de Jésus Christ. Il est « le Maître unique » (Damas B II, 1 et 14). La prophétie se poursuit ainsi : « Il entrera dans le premier Temple, là le Seigneur sera insulté et il sera élevé sur le bois. Le rideau du Temple sera déchiré [Test. Lévi X, 3] et l'esprit de Dieu descendra sur les nations, comme un feu qui se répand. Et montant du Cheol, il passera de la terre au ciel [Rm. X, 6-7]. Je sais quelle sera son humilité sur la terre et sa gloire dans le ciel. » (Ibid. IX, 3-5).
Nous devons noter que l'élévation « sur le bois » du Maître de justice laisse penser qu'au terme de la persécution qui le poursuivit, il fut exécuté et pendu au bois (crucifié). L'on trouve dans le Commentaire de Nahum : « Car c'est bien de celui qui est suspendu vivant sur [le] bois que parle l'Ecriture. » (Com. Nahum II, 8) (Fort probablement la « prophétie » est déterminée par le supplice que connût le Maître de justice). Le dévoilement des mystères du Temple que figure le déchirement du rideau semble faire retour à la profanation du Temple par les troupes romaines de Pompée (voir Ps. Sal. II, 2). L’oracle sera repris, pour son accomplissement, en Mt. XXVII, 51.

Paul hâte la prophétie. La poursuite de la lecture du Testament montre Benjamin donnant la Torah « pour tout héritage » (Ibid. 4) : « Gardez la loi du Seigneur et ses commandements » (Ibid. 3). La précision qui suit est de première importance :

« Gardez les commandements de Dieu, jusqu'à ce que le Seigneur révèle son salut à toutes les nations. » (Test. Ben.. X, 5) « Je (Ruben) vous ordonne d'écouter Lévi, car c'est lui qui connaît la loi de Dieu, règle la justice et sacrifie pour Israël jusqu'à l'achèvement du grand prêtre oint dont a parlé le Seigneur. » (Test. Rub. V, 8) « Oui, je vous le dis, tant que n'auront pas passé le ciel et la terre, pas un i, pas un point ne passera de la loi, que tout ne soit arrivé. » (Mt. V, 18)

L'opposition de Paul à la doctrine de la Communauté essénienne, dont l’empreinte se retrouve dans l'enseignement du Testament des douze patriarches, comme dans la doctrine nazaréenne des Memoria de Matthieu, s'inscrit en cette affirmation : il est déjà temps de ne plus garder les commandements de la Torah, sans attendre que le Christ (dont la figure se superpose à celle du Maître de justice) ne revienne du ciel et des enfers. La « création nouvelle » (2 Co. V, 17) est déjà commencée. L'événement attendu pour cette fin des temps est déjà engagé : les nations se convertissent. Paul accomplit la volonté finale de Dieu (Ga. I, 15-16).

En remplaçant « la mer » (Dt. XXX, 13), qui rend l'idée de difficulté, par « l'abîme » qui est mis pour Cheol (Rm. X, 7), l’apôtre bâtit son argumentation. Il l’accroche à la fois sur le Deutéronome, qui signifie la simplicité de la Torah pour le fidèle qui l'accueille de tout son cœur et de toute son âme (Règle V, 8-9), et sur le Testament de Benjamin, qui témoigne que l'obéissance à cette même loi n'est due que jusqu'à la conversion des nations. L'enjeu pour Paul consiste alors à démontrer qu'un tel événement, inscrit pour la fin des temps, est déjà passé dans les faits. L'homme spirituel témoigne de la loi de l'esprit, sa conscience la révèle, sa bouche l’exprime (Rm. X, 10). Nulle part ailleurs elle n'est à rechercher. L'homme n'a aucune loi à apprendre (par cœur), il n'a qu'à écouter la parole de Dieu qui est en lui : « [La] loi [qu'il a] gravée dans [son] cœur. » (Hy. IV, 10) (voir Pr. III, 5).

L'idée que la justice selon la loi positive est une pseudo justice reste toujours présente chez l'apôtre (Rm. III, 21 ; IX, 31) (Ga. III, 21). Les Saints appellent au contraire au retour vers la vérité de Dieu qui est dans la Torah et les prophètes : « Tu reviendras vers Yhwh, ton Dieu, de tout ton cœur et de toute ton âme » (Dt. XXX, 10), c'est-à-dire, tu observeras à nouveau les commandements et les préceptes, « ce qui est écrit dans ce livre de la loi » (Ibid.10). Il ne s'agit jamais, pour Paul, de revenir à une juste pratique de la Torah. Mais de reconnaître en Jésus la seule puissance de Dieu, capable de rendre la vie (éternelle) et, a fortiori, de libérer l'homme de l'injustice de la loi. Dt. XXX, 10 devient sous la dictée de l'apôtre : « Si par ta bouche tu avoues Jésus comme Seigneur et si dans ton cœur tu crois que Dieu l'a relevé d'entre les morts, tu seras sauvé. » (Rm. X, 9) (voir Ps. Sal. VI, 1).


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Yves Maris, philosophe cathare
Yves MARIS
8 mai 1950 - 29 juillet 2009
Biographie


RESURGENCE CATHARE


Le Manifeste
Ouvrage présenté et recommandé
aux auditeurs de France Culture
par Michel Cazenave, producteur de
l'émission «Les Vivants et les Dieux»

Ouvrage sélectionné par la bibliothèque
de l'Université de Navarre (Espagne)
LE MANIFESTE CATHARE - Publications de Yves Maris



THESE DE DOCTORAT


En quête de Paul
L’affrontement de deux conceptions opposées
du monde au moment de l’émergence de
l’idée chrétienne fondatrice de la culture
et de la pensée occidentale, tel est l’objet
de cette quête

En Quête de Paul - Thèse de doctorat de Yves Maris





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